12/15 ans

Et si les règles concernaient
un peu plus les papas ?

« Tu as tes règles ? Ah, euh… maman va pouvoir t’aider ! ». Beaucoup de papas ont pour habitude de rediriger leur fille vers leur mère à l’annonce des premières menstruations. Et si la maman était absente ou non disponible ? On en parle avec Manoë Jacquet, coordinatrice de l’asbl Femmes et Santé, le tout accompagné du témoignage de Jean, papa de Zélie.

Et si les règles concernaient un peu plus les papas ?

Jean est le papa de Zélie, 11 ans et demi. Il y a un peu moins d’un an, alors que Zélie passait la semaine chez lui, Jean s’apprêtait à lancer une lessive quand il découvrit dans le panier à linge des petites culottes tâchées de sang. « Cela m’a fait un petit choc ». Un constat qui rappelle à quel point notre culture a toujours considéré que les règles étaient taboues et ne concernaient que les filles. Beaucoup de papas n’ont jamais été sensibilisés à la problématique et pourraient vite se sentir démunis s’ils se retrouvaient dans une situation comme celle de Jean.

« Je pensais qu’elle aurait ses règles vers 13 ans, pas à 10 ans et demi ! »

Lorsque Jean est tombé sur les petites culottes pleines de sang de sa fille, il était stupéfait. « Je n’imaginais pas que cela pouvait arriver si tôt ! Je pensais qu’elle aurait ses règles vers 13 ou 14 ans ».

Sur le principe, il n’a pas tort car, « dans l’imaginaire collectif, les règles arrivent entre 12 et 15 ans et c’est probablement vrai pour la majorité des filles, précise Manoë Jacquet, coordinatrice de l’asbl Femmes et Santé, mais, en réalité, la tranche d’âge des premières menstruations se situe entre 10 et 17 ans ».

Jean fut également surpris du fait que sa fille ne lui avait rien dit. Il a immédiatement appelé sa mère, qui n’était pas au courant non plus. Il se demande si Zélie était consciente de ce qui lui arrivait. « Elle n’a rien dit à personne. Je ne comprends pas, elle était peut-être gênée… ». Pourtant, ce phénomène arrive plus souvent qu’on ne l’imagine.

« Dans certaines familles, des petites filles ne préviennent pas leurs parents, car cela peut engendrer un changement de statut qu’elles ont du mal à accepter, explique Manoë Jacquet. Il y a aussi des familles qui lient règles et rituels, qui peuvent impliquer de devoir laver sa culotte, gober un œuf ou encore donner une gifle à la petite fille réglée. Dans d’autres cas, on en fera une fête : aller au restaurant, préparer un gâteau ou certains plats spécifiques. Cela peut être gênant pour la fille de rendre public un épisode intime de sa croissance. Souvent, ces rituels ne sont pas pensés avec la petite fille qui vit le changement. On a plutôt tendance à respecter des traditions, faire ce qu’on juge bon de faire ou ce qu’on aurait aimé vivre nous-mêmes. »

« À partir de là, en quelques mois, elle a fort changé »

Par la suite, Jean a vu sa fille devenir, en quelques mois, une jeune fille. Ce qui l’interpelle. « C’était une transition très bizarre. D’un côté, je continuais à lui faire des câlins, lui donnais la main pour traverser la rue et, en même temps, tout commençait à changer. Elle grandissait en taille, commençait sa puberté, se comportait de plus en plus comme une ado… ».

Pour Manoë Jacquet, la réaction de Jean n’est pas étonnante, car derrière la question des règles, il y a celle de la sexualité. « Le papa voit le corps de sa fille se développer et devenir celui d’une femme. Désormais, quand elle sera dans l’espace public, elle risque d’être observée, regardée, entre autres par d’autres hommes. Cela peut être confrontant pour un parent de constater que le corps de son enfant a grandi et peut désormais être sexualisé, par l’enfant lui-même, mais aussi par d’autres. Au-delà de cet aspect, il y a aussi le fait que l’adolescence est un passage qui amène un changement identitaire, une mise à distance des normes parentales, un moment d’expérimentations diverses, notamment amoureuses et sexuelles. Jean a peut-être pris conscience que les changements ne faisaient que commencer et qu’il se sent désarmé face à cette période à venir ».

« On en a parlé au début, maintenant on n’en parle presque plus »

À la suite de l’épisode de la petite culotte, Jean n’a pas eu de difficultés à parler à sa fille. « Je lui ai dit qu’il fallait qu’on aille acheter des nouveaux slips, ainsi que des serviettes de rechange, je l’ai prévenue qu’il fallait faire attention à l’avenir, que si elle avait un problème à l’école, elle pouvait m’appeler, et nous discutions. Aujourd’hui, après un peu moins d’un an, on n’en parle plus du tout. Les règles, c’est devenu quelque chose qui la concerne, elle ne veut plus en parler ».

Visiblement, Jean a du mal à accepter le fait que Zélie vive ses règles de manière si personnelle. « Il faut se rendre compte que les enfants n’ont pas forcément envie de parler de tout avec leurs parents. Tout comme un parent n’a pas envie de tout partager avec son enfant, rappelle Manoë Jacquet. À force de trop le questionner et de vouloir tout savoir, un enfant peut adopter une position de retrait. Je proposerais plutôt aux parents de se montrer disponibles, ‘Je sais que cela t’arrive. Si tu veux en parler, je suis là. On peut chercher des informations ensemble. Reviens quand tu veux vers moi’, et d’avoir confiance en ce que le dialogue se passera quand cela sera nécessaire. Après, étant donné que c’est un sujet intime, l’enfant a peut-être besoin d’apprivoiser ce qu’il se passe et peut avoir décidé d’en parler avec quelqu’un d’autre que ses parents : une sœur, un frère, un·e ami·e, une grand-mère, etc. Zélie a peut-être d’autres personnes ressources qui sont tout aussi qualifiées pour l’accompagner ».

« Je ne comprends pas ce tabou sur les règles »

Avec cet épisode, Jean a réalisé à quel point les règles sont taboues dans nos sociétés. Lui, petit garçon, n’en avait jamais entendu parler. Pourquoi ? « Le sang des règles, c’est souvent identifié comme quelque chose de honteux, de sale. Il y a toute une mythologie derrière cela, précise Manoë Jacquet. Quand on fait une tâche de café sur son tee-shirt, ce n’est pas grave. Mais si c’est une tâche de sang à l’entre-jambe, c’est la honte. C’est un sujet qu’on cache. Les filles en parlent généralement entre elles ou avec d’autres femmes, elles se passent leurs protections hygiéniques en toute discrétion. Il n’y a pas toujours un dialogue en mixité sur ce sujet. Par ailleurs, la difficulté d’avoir ce dialogue en famille peut être liée au fait que, pour parler des règles, il faut savoir parler de son corps, de ses parties génitales, de la procréation humaine et donc de sexualité. Idéalement, ce dialogue devrait pouvoir s’installer dès le plus jeune âge, en s’adaptant aux questions des enfants. Petit à petit, les parents apprennent à se sentir à l’aise pour en parler et les enfants deviennent familiers avec le vocabulaire et le fonctionnement du corps. Mais souvent on se sent gêné·e ou peut-être pas compétent·e pour le faire. D’où l’importance de soutenir les familles à avoir ce dialogue, mais aussi de le proposer dans d’autres endroits, comme à l’école ».

Aujourd’hui, dans les écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles, des animations « Éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle » (Évras) peuvent s’organiser. Depuis juillet 2012, elles sont mêmes inscrites dans les missions de l’école. En théorie, donc, l’Évras est obligatoire dans tous les établissements scolaires et dans tous les types d’enseignement. Mais son application est à la libre appréciation des directions d’écoles. Certaines les mettrons donc au cœur du projet pédagogique quand d’autres s’en empareront peu.

Des conseils pour les papas

Finalement, après toutes les réflexions qu’il s’est faites, Jean s’en sort très bien avec Zélie. Son histoire résonnera peut-être dans la tête et le vécu d’autres papas. À l’avenir, et pour accompagner leur fille dans leur puberté, Manoë Jacquet propose aux papas quelques suggestions : « Ne pas se mettre dans l’urgence d’agir ou donner des réponses tout de suite. Dans ce cas-ci, Zélie semblait plutôt avoir besoin de son propre temps d’expérimentation. Mais si vous êtes confrontés à des enfants qui posent beaucoup de questions, n’hésitez pas à leur dire ‘Je me sens mal à l’aise. Je te propose d’en parler plus tard’ ou bien ‘Je ne sais pas répondre à cette question. Je vais chercher l’information et je reviens vers toi’. Et, bien sûr, le faire ! Il ne s’agit pas de s’offrir une porte de sortie et de laisser l’enfant dans le néant. Par ailleurs, cela peut être utile d’identifier des bons ouvrages et de les mettre à disposition dans la maison, voire de les lire ensemble ! Enfin, il peut être intéressant pour un parent de s’interroger sur ses propres représentations et réactions : ‘Pourquoi ai-je besoin que ma fille me parle de cette expérience ?’, ‘Pourquoi j’ai peur que ma fille devienne une femme ?’, ‘En quoi le fait que je sois un homme peut compliquer le dialogue ?’. Et pourquoi pas échanger avec d’autres adultes, parents ou non, femmes ou hommes, sur le sujet : partenaire, amis et amies, groupes Facebook… C’est aussi une manière de sortir les règles du tabou entre les adultes ».

Alix Dehin

En savoir +

De l’info pour guider les parents sur la question des règles

  • Le carnet d’accompagnement pour adultes : Que se passe-t-il dans nos culottes ?, écrit en partenariat entre la FCPPF, Femmes et Santé et Alter égales. On en a parlé dans un précédent Ligueur : Bien dans son slip, bien dans sa culotte.
  • Une série documentaire : Des filles et des règles, sur TV5 Monde. « Sénégal, Canada, France, Maroc : quatre jeunes femmes d'aujourd'hui échangent sur les menstruations, sous la forme innovante d'une discussion WhatsApp ».
  • The Moon Inside You, un film de Diana Fabianova. « À travers la remise en question d’un des plus anciens tabous de notre société judéo-chrétienne, The Moon Inside You propose une déconstruction systématique et iconoclaste de la place de la femme dans nos sociétés, ou plutôt, de celle qu’on souhaite lui assigner ».