Vie de parent

Et si votre enfant est dans l’enseignement spécialisé…

Pour faciliter l’accès à l’école des enfants inscrits dans l’enseignement spécialisé, les pouvoirs publics ont organisé un système de transports scolaires. Une bonne idée qui, aujourd’hui, tourne à l’enfer avec, pour certains gosses, quatre heures de trajet par jour aller-retour. Les parents n’en peuvent plus. Les éducateurs partagent leur épuisement. Tour d’horizon d’une problématique vieille de dix ans et plus.

Et si votre enfant est dans l’enseignement spécialisé…

Ne nous méprenons pas. Si les transports en commun n’étaient pas aussi défaillants (particulièrement dans les régions rurales !), s’il y avait davantage d’écoles ouvertes aux enfants porteurs d’un handicap, la question du transport scolaire vers les écoles d’enseignement spécial ne se poserait pas.
En 2010, le substitut du procureur du Roi de Nivelles, Éric Janssens, ouvrait une information judiciaire pour faits de maltraitance dans le cadre de ces déplacements scolaires. Avec l’appui de sa hiérarchie, 500 000 € ont été débloqués, ce qui a permis d’organiser huit circuits supplémentaires en Wallonie, dont quatre en Brabant wallon.
Aujourd’hui, qu’en est-il des problèmes de pénuries, du temps de parcours, des problèmes de confort, de la qualité de l’accompagnement des enfants et jeunes ayant recours à ces bus scolaires ? Une étude, réalisée par Jeanne Battello, chargée d’études à la Ligue des familles, dresse le bilan. Témoignages et rencontres de points de vue difficilement conciliables.

Des trajets qui n’en finissent pas

Je ne peux pas lui faire vivre ça !

« À Bruxelles, c’est à 6h45 que le bus aurait dû passer prendre Charlotte pour aller vers son école. Elle était deuxième sur la liste de passage. Restait donc à continuer la tournée pour enfin arriver à l’école vers 8h20. Le soir, elle serait montée dans le bus à 15h30 pour arriver chez elle entre 17h30 et 18h30 ! »
Manon, maman de Charlotte 

Des circuits qui tournent fous

« Nous habitons plutôt une région rurale, d’accord. Mais est-ce pour cela que le bus doit venir chercher ma fille à 6h45, pour l’amener à l’école à 9h alors qu’il n’y a que 25 km entre le domicile et la maison ? »
Fred, papa de Lydie  

On n’exigerait même pas ça d’un adulte !

« Ma fille partait à 6h15 et revenait passé 17h30. Les adultes se battent pour une journée de huit heures par jour alors que ces enfants ont, en plus de l’école, une prise en charge lourde (kiné, logopédie, etc.) »
Nawal, maman d’Houria

C’est la faute aux transporteurs…

« Les transporteurs partent très tôt, trop tôt, pour éviter les embouteillages et imposent aux enfants d’attendre devant l’école qu’elle ouvre ses portes. »
Marc, papa de Lucien

Départ du centre : 7h du mat’ !

« Les enfants partent du centre avant 7h le matin pour aller à l’école qui, elle, ne commence que vers 8h-8h30. Il faut donc compter une heure trente à deux heures de trajet en moyenne, sans compter les pannes et autres bouchons. J’avoue presser les enfants au petit-déjeuner… Pour moi, le problème en Wallonie vient des compagnies qui utilisent de gros cars pour ces transports car elles ne veulent pas démultiplier les circuits. »
Aurore, éducatrice 

Je me considère chanceuse

« Le service offert pour mon fils est approprié et il adore l’accompagnatrice qui l’escorte jusqu’à l’école. Par contre, pour poursuivre son cursus dans un enseignement secondaire, Antoine devra changer d’école. Je me suis renseignée : mon fils devrait partir vers 6h15 pour être de retour vers 18h15… alors que le trajet prend 20 minutes en voiture ! »
Séverine, maman d’Antoine 

Des répercussions sur la santé et le bien-être

Ces durées de parcours beaucoup trop longues ont des conséquences en cascade sur la santé d’enfants déjà fragilisés. Certains d’entre eux vivent de véritables traumatismes physiques (énurésie, maux de dos, fatigues excessives) ou psychiques (comportements agressifs, dépressifs, phobies scolaires). L’inconfort de certains bus, les retards répétés à l’école ou au domicile, les traitements médicaux bouleversés par ces retards, tout cela plongent ces enfants dans une grande insécurité.

Ils arrivent à moitié endormis

« Certains enfants doivent se lever très tôt pour être prêts pour le passage du bus. Il y a des prises de médicaments, des attelles à mettre, etc. Ils arrivent à l’école à moitié endormis, parfois pratiquement à jeun car la règle leur interdit de boire et de manger dans le bus. »
Christian, directeur d’une école de type 4 

Des règles qui changent d’un jour à l’autre

« Les règles dans le bus changent selon les accompagnateurs. Certains jours, les enfants peuvent manger, d’autres pas. Difficile pour des enfants qui souffrent de troubles du comportement de comprendre ces variations et de rester calmes, sans pouvoir rien faire durant tout le trajet. »
Alex, éducatrice 

Des temps d’apprentissage rabotés

« Chaque matin, une bonne partie de mes élèves arrive, énervée, vers 8h45 alors que l’école commence à 8h30. À la sortie, même topo, les enfants restent de longues minutes à attendre le car. Le souci ? Le bus dessert plusieurs établissements qui ont des horaires quasi identiques. Ce sont donc les temps d’apprentissage qui sont rabotés systématiquement et les enfants qui doivent sagement patienter. Un comble pour des autistes sévères. »
Gaëtan, enseignant 

Trente mômes dans un bus, c’est trop !

« Quand le transport est effectué avec un car de grande taille, les enfants sont parfois une trentaine à l’intérieur pour généralement un seul accompagnant. Dans ma classe, le nombre d’enfants est limité à huit ou dix. Je suis formée pour tenir une classe et ce n’est déjà pas évident ! Alors, vous imaginez les accompagnants… »
Valérie, enseignante  

Dans un lieu fermé, elle était déstabilisée

« Dans le bus, ma fille était vite déstabilisée. Les cris, les vibrations, le fait d’être attachée, la chaleur, la luminosité, etc., c’était trop fatigant pour elle. Aujourd’hui encore, alors qu’elle a 19 ans, elle souffre d’anxiété sociale due à l’école et à ses galères dans l’enseignement. »
Cathy, maman de Julie

Des accompagnateurs pas suffisamment formés

La législation wallonne prévoit que chaque transport bénéficie d’un accompagnateur. Prévoit, mais rien n’assure que cet agent sera obligatoirement présent dans le bus puisque les arrêtés d’exécution du décret d’avril 2004 ne sont toujours pas adoptés. L’administration wallonne s’attellerait à un projet qui pourrait être présenté au ministre Di Antonio dans les mois prochains. À Bruxelles, la présence des accompagnateurs est évaluée au cas par cas.
Autre question récurrente du côté des parents : la formation de ces « surveillants » de bus. À Bruxelles encore, elle est organisée sur un mode volontaire ; en Wallonie, elle est liée au statut du personnel accompagnant. On observe que seuls les CDI sont invités à participer à des formations durant les mois d’été. Le Service politique wallon pense mettre au point un système où la formation serait obligatoire avant l’entrée en fonction.

Une formation faible

« Mon fils se retrouve dans le bus avec des enfants qui ont un handicap plus lourd ou des enfants plus grands et parfois violents. Ces jeunes sont mal encadrés par une convoyeuse peu formée qui se contente de faire monter les enfants dans le bus. La formation qu’elle a reçue est trop basique : elle n’a pas conscience des enfants qu’elle a dans son bus. »
Tania, maman de Noé

L’accompagnatrice est expérimentée

« L’accompagnatrice de mon fils connaît bien les enfants qu’elle accompagne. Elle les assied à côté de leur copain. Tous les matins, ils ont les mêmes petits rituels. Cette continuité aide les enfants, en particulier les enfants autistes. »
Gilles, papa de Léon

Ils ne sont pas sensibilisés au handicap

« Ces personnes employées par l’administration wallonne TEC sont en fait souvent des chômeurs de longue durée remis au travail par le Forem, des ALE, mais qui ne sont pas formés. »
Christophe, papa de Lucas  

Je ne voudrais pas être à leur place

« Les accompagnateurs sont eux-mêmes sous pression et se plaignent de comportements violents ou de paroles agressives. Ils sont redirigés vers ces emplois sans réelle vocation, ni patience suffisante pour supporter des enfants parfois très perturbés. »
Sélim, enseignant 

Des renvois pour violence

« Certains enfants sont renvoyés pour des faits de violence. Dans la limite du possible, l’école intervient pour essayer de modérer les discussions. Le problème, c’est qu’une fois l’enfant exclu, il n’est souvent plus scolarisé, parce que l’institution ne peut pas toujours dégager un personnel pour faire les trajets et que c’est parfois impossible pour les parents de suppléer. »
Coralie, éducatrice 

Alors, les parents se débrouillent…

Difficile pour certains parents de se résoudre à laisser leur enfant dans « l’enfer » d’un bus. Difficile aussi de compter sur les transports scolaires pour ceux dont les enfants ont un suivi médical lourd avec des prises de médicaments ou des rendez-vous médicaux à heures précises. Alors, ces parents cherchent une alternative mais il n’y en a guère si ce n’est de faire appel à des sociétés de transport privé.
Manon, la maman de Charlotte, a pourtant bien essayé d’améliorer le transport scolaire et de faire appel à l’inventivité collective, mais en vain. « Après avoir essayé de négocier un changement dans le parcours du bus et tenté de mettre en place un covoiturage, c’est aujourd’hui une société spécialisée dans la mobilité des personnes à besoins spécifiques qui prend Charlotte en charge. Tous les jours, pour la bagatelle de 27€ par jour », dit-elle, un peu aigre. Le prix pour réduire le temps du trajet de trente minutes à près d’une heure selon le trafic.
Autre solution : accompagner eux-mêmes leur enfant en transports en commun ou en voiture, à vélo. Ces solutions ne sont cependant pas à la portée de toutes les familles.

Je roule pour ma fille

« J’ai mis ma vie professionnelle entre parenthèses tout au long de la scolarité de ma fille. Aujourd’hui, je travaille encore à mi-temps pour me consacrer à elle, même si elle est majeure. Je n’ai pas d’autre choix, sinon c’est l’isolement quasi garanti. »
Géraldine, maman de Nina

Le tram, ça coûte aussi !

« Je n’ai pas de voiture. Seule solution : les transports en commun. Mais ça aussi, ça coûte ! Je dois non seulement payer mon titre de transport, mais aussi celui de mon fils. Cette solution met à l’abri mon gamin des vicissitudes du bus mais elle pèse sur mon budget. »
Serge, papa de Sébastien 

On se tourne vers papy-mamy

« Nous comptons sur les grands-parents. Une solution temporaire, car ils sont vieillissants. Ce qui nous indigne, c’est que Thymios n’a pas les mêmes droits que les autres enfants. »
Xavier, papa de Thymios 

Comme l’annonce le titre de la couverture de ce numéro, avec les transports scolaires, rien n’est simple ! Les parents essaient pourtant de faire avancer les choses comme Daphnée qui s’est sentie incomprise : « J’ai tenté de faire changer les choses, mais je n’étais pas écoutée par les interlocuteurs trop nombreux. Le message qu’ils me renvoyaient tous était : ‘On prend vos enfants et on les ramène, c’est déjà bien !’ et comme c’est gratuit, les parents n’osent rien dire ».

Myriam Katz

En pratique

Comment s’inscrire au transport scolaire

L’inscription au transport scolaire peut se faire durant toute l’année scolaire et se fait via l’école.
En Wallonie, la demande de prise en charge s’effectue via l’école qui envoie la demande au bureau régional. Celui-ci vérifie les conditions et fait suivre le dossier au TEC. Sur base de ces dossiers, la SRWT et le TEC organisent les circuits et fournissent la liste des élèves repris par la tournée ainsi que l’heure de passage au bureau régional et aux transporteurs qui se chargeront de faire parvenir cette liste aux chauffeurs et aux accompagnateurs.
Les TEC ont, ces dernières années, restructuré les circuits pour orienter les moyens (hélas, trop limités) vers les enfants qui en ont le plus besoin. Aujourd’hui, moins de 2 % des enfants subiraient encore des trajets de deux heures, souvent parce que l’école choisie par les parents est très éloignée de leur domicile.
À Bruxelles, la procédure est identique. L’unique différence réside dans le fait que c’est la Cocof qui reçoit directement le dossier et en assure le suivi.
Ce n’est qu’une fois que l’enfant est inscrit au transport scolaire et que son nom apparaît dans les listes que les chauffeurs et accompagnateurs peuvent enfin l’accueillir dans le bus.

Zoom

Du côté des compagnies de transport 

En Wallonie, la SRWT indique que 95 % des transports sont effectués par des privés, sélectionnés sur base d’appel d’offre. Environ 6 % des transports sont par contre effectués par des asbl ou des administrations communales. Les donneurs d’ordre sont le TEC ou l’administration.
À Bruxelles, les transporteurs s’adressent directement à la Cocof qui cumule les deux casquettes.
Dans les deux cas, cette relation se régule grâce à un cahier des charges qui fixe les modalités pour la rémunération des transporteurs.
En Wallonie, ce cahier des charges date de 1999 et devrait être réformé d’urgence. Ce cahier fixe sept catégories de bus de tailles différentes. Le transporteur indique son prix au kilomètre. 
À Bruxelles, il n’y a que quatre catégories de bus de tailles différentes avec un prix journalier fixe. Tous les transporteurs sont donc payés de la même façon et ne peuvent jouer que sur l’aspect qualitatif. Un souhait : que les tarifs pour les petits bus soient revus à la hausse pour compenser la perte de temps dans le trafic
Enfin, tous les chauffeurs sont obligés de suivre cinq jours de formation par an. Ces formations sont agréées par le SPF mobilité. Les questions liées au handicap ne sont, à ce jour, pas abordées comme telles.

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