Vie de parent

Face au Covid, l'opportunité d'un changement de rythme scolaire

« La difficulté du moment, les situations de crise comme celles qu’on traverse, tout cela fait émerger la créativité. Il faut être à l’écoute de cela. Pour alimenter la réflexion globale sur la façon de repenser l’enseignement. Il faut arrêter de bricoler. » Alors qu’une « nouvelle rentrée scolaire » pas comme les autres s’annonce après les congés de Toussaint, un directeur d’école nous fait cette confidence. Son établissement, en pleine crise Covid, a accéléré un projet pilote qui transforme le rythme scolaire quotidien. De quoi faire réfléchir sur le sens de l’école et le besoin d’avancer.

Face au Covid, l'opportunité d'un changement de rythme scolaire

Nous avions interrogé Olaf Mertens, directeur à l’Institut de la Providence à Champion, au printemps dernier. C’était début mai, avant que le secondaire ne reprenne en mode partiel. Il avait exposé son plan. Sa façon de voir. Depuis, l’été est passé. Les décisions politiques se sont succédées. Obligeant le directeur de cette (grosse) école namuroise à revoir ses plans. Au bout du compte, tous ces chamboulements, il a voulu en faire quelque chose de positif, accélérant un processus de changement. Une opération pilote était en gestation, elle devait développer ses effets en septembre 2021. Finalement, tout s’est imposé avec un an d’avance.

La crise a tout précipité

« Nous avions prévu de basculer à la rentrée 2021 sur une "formule P90", explique Olaf Mertens. C’est un dispositif qui permet de regrouper des cours de 2 X 50 minutes en 1 bloc de 90 minutes. Cela permettait de dégager ainsi 5 minutes par heure de cours pour générer des espaces afin d’organiser faire des ateliers multidisciplinaires d’accompagnement, de suivi, de remédiations. Dans ces espaces chaque professeur peut participer à des apprentissages diversifiés avec des dimensions dynamique différentes. Quand on a appris fin juin qu’il était prévu de basculer sur quatre jours au lieu de cinq, on s’est dit, « Ben tiens, on va appliquer cette dynamique là en regroupant nos cours par blocs. » Il y avait une approche pédagogique identifiée, moins de cours par jour et donc plus de facilité pour s’organiser. En même temps, on « libérait » le mercredi, pour pouvoir organiser des accompagnements personnalisés, des remédiations. »

En termes d’organisation, le choix s’est révélé particulièrement judicieux. « En P90, grâce au temps dégagé, des profs ont été mis à disposition pour être stand-by lorsqu’il s’agissait de reprendre des classes d’enseignants absents. Pour surveiller les élèves. On a ainsi pu supporter le choc des absences. On a tenu le coup. » Ce projet de changement de rythmes scolaires a donc pu, de façon anticipée, aider cette école à affronter l’épidémie.

« Avec cette crise, les élèves ont besoin de souffler. »

Claire Baudson est chercheure à l’UNamur, elle a accompagné l’école dans l’élaboration de ce projet. Pour elle, il aurait été dommage, dans les circonstances actuelles, de « ne pas profiter de tout l’acquis en septembre. Il était bien d’utiliser le positif de ce projet à travers le confinement. Avec tout ce qu’ils avaient mis en place pour répondre à la crise sanitaire avant l’été, notamment en matière d’hybridation (présentiel & à distance) de l’enseignement, c’était ridicule de ne pas continuer. Ils ont adressé une demande pour poursuivre l’hybridation le mercredi matin. Et cela a été accepté. Au-delà de l’aspect organisationnel, il faut ajouter que le mercredi affecté à « autre chose » permet aussi aux étudiants de souffler. Souffler, mais tout en faisant des choses. Avec cette période de crise. Ils en ont bien besoin. . »

Le calme dans les couloirs

Ce changement de longueur de période a aussi eu un autre impact positif dans la lutte contre le virus. « Un des points important dans ce projet, explique Claire Baudson, a été l’organisation spatiale de l’école. Un groupe d’enseignants a réfléchi sur la façon de réorganiser les couloirs, les classes. Un gros avantage du « P90 », qu’il faut pouvoir cultiver, c’est le calme qui arrive dans l’école. Il y a beaucoup moins de déplacements, les élèves ont maximum quatre cours différents sur la journée. C’est vraiment très intéressant, il y a une augmentation du sentiment de bien-être au sein de l’établissement. »

Olaf Mertens confirme cette conséquence positive. « Quand on a fait notre enquête préliminaire au mois de mai, la plus grosse inquiétude qui ressortait, c’était la cohue et le monde dans les couloirs. Une cohue qui par temps de pandémie devenait problématique. Il fallait qu’on trouve des stratégies pour diminuer la circulation dans le bâtiment.  La réorganisation des horaires a permis de diminuer les intercours et d’avoir un rythme « cours/récré -cours/récré » qui a entraîné moins de concentration d’élèves dans les couloirs. »  

Pas de clés sur porte

Anticiper l’opération pilote a donc été un « plus » pour l’école namuroise. « Il y a des écoles qui sont dans le programme « P90 » depuis plusieurs années, précise Olaf Mertens. Evidemment, à la base ce n’est pas pour que les profs viennent replacer leurs collègues malades. Ici, passer dans ce modèle-là a été une opportunité pour absorber le choc de la crise sanitaire. Le Covid a été une source d’accélération. Par après, le projet pédagogique initial pourra reprendre pleinement ses droits. »

« Un tel projet, cela demande une réorganisation totale de l’école »

Cela dit, passer dans un tel dispositif ne se fait pas du jour au lendemain. Chaque école doit l’adapter en fonction de son profil. Il n’y a pas de « clé sur porte » affirme Claire Baudson, du département éducation et technologie de l’UNamur. « Il faut trouver des stratégies. Il ne faut pas se ruer sur ce projet, il faut le réfléchir. Cela demande une réorganisation totale de l’école. Il faut que ce soit bien pensé dès le début. »

Et Claire Baudson de prendre l’exemple de l’Institut de la Providence, l’école d’Olaf Mertens. « Les enseignants ont réfléchi pendant plusieurs années sur a faisabilité de ce projet-là. Ils ont évalué ce que ça pouvait apporter. Et donc, on a travaillé sur différents points notamment le travail collaboratif. Au terme de l’année passée avec la crise covid, on s’est dit que ça valait la peine de se lancer et que ça pouvait répondre à des questions d’hybridation de l’enseignement. » Si l’opération pilote a été anticipée, elle n’a pas été complètement improvisée. Il y avait un socle.  

Recherche de sens

Que ce soit chez Claire Baudson ou Olaf Mertens, l’objectif avoué est notamment de redonner un sens à l’école. « On me demande chaque fois si ce système P90 augmente la réussite des élèves explique Claure Baudson. Je ne sais pas si cela augmente la réussite des élèves, mais des élèves qui se sentent bien à l’école pour moi, c’est déjà un facteur de réussite. Je pense que la crise traversée nuit au sens de l’école. Un dispositif comme celui-là permettrait, je pense, de répondre à plusieurs difficultés qui ont émergé en termes de décrochage par exemple.»

« On a donné un peu plus d’autonomie aux établissement scolaires, il faut accompagner cela et faire confiance aux équipes.»

On en revient à cette créativité dopée par la crise sanitaire. « En ce moment, il faut être à l’écoute de tout ce qui émerge parce que quand on est confronté à une crise comme celle-ci, la créativité est dopée. Les fruits de cette créativité il faut les partager à un maximum d’enseignants. Il faut que ça stimule les envies. Sinon, ce serait du gâchis. J’ai toujours cette image du pot de choco. Quand vous remuez un bâton dedans, il y a du changement. Puis quand on le retire tout redevient comme avant. Il y a une réflexion globale à mettre en route. Il faut trouver un juste milieu entre les parties prenantes On a donné un peu plus d’autonomie aux établissement scolaires, il faut accompagner cela et faire confiance aux équipes. »

Et le directeur de Champion de réclamer un peu plus de cohérence dans les moyens mis à la disposition des écoles d'un point de vue numérique. « Il faut des connexions dignes de ce nom. Mais aussi placer dans un cadre barémique une personne de référence au niveau informatique ou en technopédagogie en fonction du nombre d'élèves etc.. Ce type de projet, de réorganisation nécessite une bonne assises numérique. Chaque école doit bricoler à ce niveau-là. Il faut arrêter de mettre de rustines. »

T.D.

C’est quoi les ateliers multidisciplinaires ?

Il s’agir de formations données par des professeurs à des élèves. Elles peuvent être ludiques, mais la plupart du temps elles dépassent le simple cadre occupationnel. Pour Claire Baudson, elles permettent, « de mettre du concret sur de la théorie. Les élèves peuvent faire des liens, identifier leurs compétences, faire évoluer leurs connaissances d’eux-mêmes dans des activités plus variées, proposées par les enseignants. Ce qui est intéressant dans l’organisation de ces activités-là, c’est qu’il n’y pas de cloisonnement par année, on peut y retrouver des élèves de différents niveaux. »

Claire Baudson ajoute:  « Cela favorise aussi la représentation qu’on peut avoir de l’enseignant du cycle supérieur. Cela permet de retrouver des profs du cycle inférieur. Il y a des modalités de co-enseignement pour ces activités aussi. Cela décloisonne les professeurs. Ils peuvent préparer ensemble des cours qu’ils animent. Un prépare, l’autre gère le groupe. Il y a les activités proposées par les élèves eux-mêmes. Il y a des activités portées par des intervenants externes. Ça fait rentrer l’extérieur dans l’école. Bref, les avantages sont multiples. » L’enjeu principal reste l’organisation. Tout doit être bien pensé et anticipé. L’éventail des formations, par exemple, doit figurer dans un catalogue détaillé, précis, où les élèves peuvent faire leur choix.