« Fais pas ton genre »
et tu ne seras pas sexiste

Le genre a engendré et engendre encore des stéréotypes et des inégalités entre filles et garçons dans notre société. Pour faire bouger les choses, les parents doivent être acteurs. On voit comment avec des expert·e·s de terrain.

« Fais pas ton genre » et tu ne seras pas sexiste

Pas de jouets roses, ni de chambre de princesse. Quand Laurène a eu une petite fille, elle a décidé de ne pas lui coller d’étiquettes. « Je ne voulais pas lui assigner de caractéristiques liées à son sexe. Mais quand elle a grandi, elle a tout de même voulu avoir une jupe qui tourne et du vernis à paillettes ».

Chassez le naturel et il revient au galop ? Faux. « Elle a reçu ces codes via ses copines, d’autres adultes qui jouent un rôle dans son éducation, les médias, etc. », poursuit la maman. Une analyse confirmée par Jacques Marquet, sociologue de la famille à l’UCLouvain. « Dans toutes les sociétés, il y a une différenciation entre les hommes et les femmes. En grandissant, les garçons reproduisent les actions des pères et les filles celles des mères ».

Filles, garçons, tous égaux

Sans toujours aller aussi loin que Laurène en gommant ce qui est assigné fille ou assigné garçon, en tant que parents, on veut que nos enfants aient tous les mêmes chances. Si on nous demande si nous sommes égalitaires, nous répondrons que oui. Sauf que l’on ne peut pas mettre totalement de côté les stéréotypes de genre inhérents à notre société, à l’éducation que nous avons reçue. C’est en nous. Nous catégorisons en fonction du sexe.

Preuve en est avec une expérience publiée en 2016 par des chercheurs et chercheuses de l’Institut des neurosciences Paris-Saclay (CNRS/Université Paris-Sud). Ils ont enregistré des pleurs de bébés à la sortie du bain. L’analyse acoustique de ces sons montre que les garçons comme les filles pleurent dans les aigus, dans les médiums ou dans les basses, peu importe leur sexe.

Mais la première série d’expériences a montré que les adultes n’hésitaient pas à attribuer un sexe au bébé en classant les pleurs graves comme étant masculins et les aigus comme féminins. Ces résultats montrent que les adultes utilisent ce qu’ils connaissent des voix humaines après la puberté – les voix d’hommes sont en moyenne plus graves que les voix de femmes – et l’appliquent aux bébés, qui pourtant échappent à cette règle.

Dans une autre partie de l’expérience, on leur a fait écouter des pleurs étiquetés filles ou garçons, mais qui en fait étaient les mêmes pleurs. Les hommes adultes ont considéré que les pleurs de garçons exprimaient plus d’inconfort que les mêmes pleurs étiquetés filles.

Des stéréotypes qui ne collent pas à la réalité

Des petites filles plus fragiles, qui pleurent plus facilement ? L’expérience française prouve que cette image leur colle à la peau, mais ne correspond pas à la réalité. Pour Stéphanie Demoulin, professeure à l’Institut de recherche en sciences psychologiques de l’UCLouvain, « les stéréotypes de genre se construisent sur deux grandes dimensions : la compétence et la sociabilité. Dans notre société, les hommes se retrouvent davantage dans le premier groupe et les femmes dans le second. C’est une image du passé qui perdure encore de nos jours, même si on essaye de plus en plus de contrer ces stéréotypes ».

Pour la professeure spécialisée sur la question des stéréotypes, préjugés et discriminations, il n’y a pourtant rien d’inné là-dedans. « Je ne connais pas d’étude qui montre que les filles sont naturellement plus empathiques que les garçons. C’est en fait impossible à résoudre, car il faudrait retirer un bébé de son environnement social pour voir si, naturellement, il développe de l’empathie. Par contre, on sait que, dès le moment de la naissance, voire avant, on projette ces images sur les enfants ».

La chercheuse donne l’exemple des mathématiques. « Les filles sont meilleures que les garçons jusqu’à l’âge de 12 ou 13 ans. À l’aube de l’adolescence, le rôle de genre devient très proéminent. Les jeunes veulent ressembler à leurs pairs et elles vont apprendre inconsciemment que ce n’est pas bon d’être forte en mathématiques. C’est à cet âge-là que l’on constate un retournement de situation. Or, si les hommes étaient vraiment meilleurs en mathématiques, ils le seraient dès le départ ».

Une catégorisation nécessaire

Et pourtant, les stéréotypes sont nécessaires à notre cerveau pour analyser le monde. « En société, nous nous retrouvons devant une multitude d’informations. Nous ne serions pas capables de traiter toutes ces informations sans catégorisation. C’est vrai pour les objets comme pour les êtres humains. Dans mon environnement physique, je vais catégoriser les chaises et les tables en tant que meubles. Dans l’environnement social, s’il y a un groupe d’hommes avec une seule femme, c’est la catégorie genre qui va ressortir. Pour notre cerveau, c’est une façon d’analyser les informations de manière rapide. C’est un fonctionnement cognitif normal ».

Il arrive que le stéréotype ne soit pas erroné. « Si l’on dit que les femmes sont plus petites que les hommes, je ne me trompe pas en moyenne. Mais peut-être que ça ne s’applique pas à la personne que j’ai en face de moi. Le problème des stéréotypes n’est pas le côté descriptif, mais le côté prescriptif. C’est-à-dire, pour être considéré comme normal, un homme doit être plus grand que sa femme. Il doit aussi être rationnel et ne pas pleurer ». Une image stéréotypée qui enferme aussi bien les hommes que les femmes dans des rôles assignés. C’est là que les stéréotypes deviennent nuisibles.

Différenciation, peut-être ; hiérarchisation, non

« Le problème n’est pas tellement de différencier les filles et les garçons. C’est plutôt de créer une hiérarchisation entre les deux, explique Jacques Marquet. La question n’est pas de savoir si l’on fait du genre, mais pourquoi le masculin est dominant. Une socialisation égalitaire permettrait de donner les mêmes possibilités aux femmes qu’aux hommes. »
Et pour le moment, on n’y est pas encore. Une récente étude de la Ligue des familles le confirme : « Les filles réussissent en moyenne mieux à l’école que les garçons, mais ce privilège s’annule quand il s’agit d’opérer des choix d’orientation où les filles se dirigent globalement vers des options et filières socialement moins valorisées et où l’insertion professionnelle est plus difficile ».

Ainsi, en 2015-2016, on retrouvait davantage de filles dans l’éducation artistique, les sciences sociales, le latin, le grec et l’histoire. Tandis que les garçons étaient majoritaires dans l’éducation technique et technologique, l’éducation physique, la géographie, les maths et les sciences fortes. Seule option à faire exception : les sciences économiques.

« Cette situation est inégalitaire et en défaveur des filles, estime la Ligue des familles, elles se voient cantonnées à des options et des avenirs professionnels s’appuyant sur des capacités ‘naturelles’ et perçues comme des options de relégation », ajoute l’étude.

Conséquences : des inégalités à l’âge adulte que l’on ne cesse d’entendre dès que le calendrier affiche le 8 mars et la Journée internationale des droits de la femme.

Valoriser le « féminin » pour toutes et tous

Alors, faut-il abolir les signes distinctifs entre filles et garçons pour éviter de créer une hiérarchisation ? « C’est extrêmement compliqué de ne pas faire de différenciation en tant que parent. Et quand bien même vous essayez de le faire, vous n’êtes pas les seuls à éduquer vos enfants. Une autre option, c’est plutôt d’harmoniser les statuts ». Ainsi, les métiers liés au social seraient revalorisés par rapport à des métiers plus rationnels.

Soizic Dubot, coordinatrice au sein de l'asbl Vie Féminine qui s’est penchée sur la question de la différenciation dans les crèches, encourage à valoriser également ce qui est étiqueté fille. « Si un petit garçon joue à la poupée, on peut le voir positivement. Il va parler avec et développer sa capacité à verbaliser les choses par exemple ».

C’est finalement la voie que Laurène a empruntée. Elle n’a pas rejeté toute idée de différenciation entre les sexes. Mais tout en restant attentive à garder un large horizon de possibilités pour ses enfants. « Je me suis rendu compte que ce n’était pas si grave si ma petite fille aimait le rose. J’ai réalisé qu’il fallait plutôt lui laisser le choix et que le plus important est de trouver un contexte dans lequel elle pourrait s’épanouir dans ses orientations de vie pour ne pas lui fermer de portes. Je me suis questionnée en tant que parent sur les stéréotypes de genre. Donner une éducation non sexiste, c’est avant tout se remettre soi-même en question ».

Pour la plupart des spécialistes interviewé·e·s, de plus en plus de parents se posent ces questions. « Il faut garder une certaine positivité, on ne va pas tout changer en quelques années », conclut Stéphanie Demoulin.

Marie-Laure Mathot

Les pistes de la Ligue des familles

L’école comme lieu de déconstruction des stéréotypes et des inégalités de genre

Dans son étude sur les inégalités de genre à l’école, la Ligue des familles propose de profiter de la réforme de la formation des enseignants pour aborder la question. Le Pacte pour un enseignement d’excellence qui vise à réduire les inégalités semble aussi être une piste. Concrètement, des outils comme une transformation des contenus des manuels scolaires pourraient combattre une vision masculiniste des savoirs. La Ligue des familles renseigne aussi le site egalitefillesgarcons.be aux enseignants. Ils y trouvent des outils pédagogiques pour aborder les inégalités.

Pour aller + loin

Fais pas ton genre !

La Ligue des familles a lancé sa nouvelle campagne sur le thème du genre. Première porte d’entrée, un quiz « dégenreant » (sur faispastongenre.be) qui vous met dans des situations diverses, devenant tour à tour maman ou papa. L’occasion de s’interroger sur nos stéréotypes et nos comportements.