Famille recomposée, c'est d'abord un nouveau beau-parent

Pour la psychologue Elisabeth Darchis, la recomposition familiale n’est pas forcément une expérience douloureuse pour les enfants. A condition de respecter leurs besoins. Et aussi que le nouveau conjoint accepte de jouer pleinement son rôle éducatif.

Famille recomposée, c'est d'abord un nouveau beau-parent - Thinkstock

Le Ligueur : On entend parfois dire que les familles se décomposent et se recomposent trop facilement. Est-ce aussi votre sentiment ?
Elisabeth Darchis : « Attention à ne pas généraliser. On croise, c’est vrai, des couples qui prennent leurs décisions plus rapidement qu’ils ne l’auraient fait par le passé. Mais à l’inverse, on rencontre aussi beaucoup de personnes qui hésitent à présenter leur nouveau partenaire à leurs enfants, qui craignent de les blesser, qui repoussent sine die l’emménagement sous un même toit… Parfois aussi les parents abandonnent l’idée même de refaire leurs vies en pensant que la recomposition familiale va être forcément difficile à vivre pour leurs enfants. Ils leurs donnent par là-même l’image d’un idéal impossible à atteindre, celui d’un individu parfait dans ses relations parentales et amoureuses, alors qu’on a tous nos défauts. Il faut apprendre aux enfants que la vie n’est pas parfaite et qu’il faut faire avec la réalité. »

L. L. : Doit-on attendre que notre enfant ait atteint un certain âge - d’aucuns fixent le seuil à 12 ans - pour bâtir une nouvelle famille ?
E. D. : « Il serait faux de penser qu’à partir de tel ou tel âge, un enfant vivrait mieux le divorce de ses parents ou une recomposition familiale. Une période comme l’adolescence peut, elle aussi, s’avérer délicate ! Il arrive que des parents se séparent puis construisent chacun de leur côté une nouvelle famille, alors que leur enfant est encore très jeune. Cela ne se passe pas forcément mal s’ils respectent les besoins de leur enfant, s’ils lui disent que ce n’est pas de sa faute, qu’on ne divorce jamais de son papa ni de sa maman, que ce sont des histoires d’adultes. Le désir de l’enfant, c’est de voir son père et sa mère rester ensemble. Mais son besoin, c’est avant tout qu’ils continuent à se parler et à se comporter l’un et l’autre en parents, même s’ils ne s’aiment plus et ont choisi de refaire leurs vies. Autrement dit, c’est qu’ils restent disponibles pour lui, qu’ils soient là pour l’accompagner. Bien évidemment, tout divorce est synonyme de perte, celle de l’unité des parents, souvent aussi celle du domicile familial. Mais si on lui explique habilement que la vie est de toute façon faite de séparations, l’enfant peut voir dans cette épreuve une expérience qui l’aide à grandir, à devenir autonome. Et dans nombre de cas, la recomposition familiale est vécue positivement, parce que l’enfant se rend compte qu’il n’a pas perdu son papa ni sa maman. Au contraire, il a comme quelque chose en plus. Il a deux maisons au lieu d’une. Et le cas échéant, il prend place dans une fratrie élargie. »

Un parent en plus

L. L. : Comment réagir si notre enfant n'accepte pas notre nouveau partenaire, s’il refuse de lui obéir au motif qu’il n’est pas son vrai père?
E. D. : « Si notre enfant n’accepte pas notre nouveau partenaire, c’est qu’on lui a mal expliqué qu’il a un devoir de respect envers les adultes et qu’il doit leur obéir, sauf bien sûr s’il y a risque de maltraitance. Lorsque quelqu’un dans la rue retient un enfant qui commence à traverser au rouge, celui-ci ne peut pas lui répondre : ‘Tu n’es pas mon père, je me fais écraser si je veux !’. Le beau-père remplit un rôle d’autorité éducative. Il doit pour cela faire jouer la différence des générations. Si cela ne suffit pas, le parent biologique, celui qui a la garde, doit intervenir : ‘Mon compagnon t’a demandé de mettre ton manteau. Tu lui obéis’. En tout cas, pour qu’il y ait vraiment recomposition familiale, il faut qu’il y ait ce que j’appelle un parent substitutif, qui doit remplir les fonctions de père ou de mère. Après, il arrive que l’autre parent biologique ne supporte pas que le nouveau conjoint puisse occuper cette place-là. Au fond, il n’accepte pas que sa femme ou son mari refasse sa vie. Mais c’est au détriment de l’intérêt de l’enfant. »

L. L. : L’enfant doit-il considérer qu’il a deux pères ou deux mères ?
E. D. : « L’enfant a une mère biologique. Et il a aussi une personne qui remplit des fonctions maternelles, qui prépare à manger, qui l’éduque, qui lui dit ne pas mettre les mains sur la table… Elle joue aussi le rôle d’un tiers. Le petit sait que son parent biologique n’est pas tout seul face à lui, qu’il a aussi un ou une partenaire. Quelqu’un qui constituera pour l’enfant une personne ressource, qui lui prodiguera des conseils d’adulte. C’est une richesse. »

L. L. : Lorsqu’une famille recomposée éclate, enfants et beaux-parents doivent-ils rester en contact ?
E. D. : « Je ne dis pas qu’ils le doivent. Ils le peuvent. Si cela ne fait pas trop souffrir l’ex-compagnon. Mais surtout si les enfants en ressentent le besoin, notamment parce que le beau-parent constitue pour eux un père ou une mère ‘de cœur’ et qu’ils se sont construits en référence à lui. Car cette relation, dans le cas par exemple où le parent biologique est totalement absent, peut parfois être l’historie de toute une vie ! C’est à voir, au cas par cas. En revanche, il me semble obligatoire de maintenir le lien entre un enfant et ses parents de biologiques. »

L. L. : Les conflits et les jalousies sont-ils plus importants dans les fratries des familles recomposées ?
E. D. : « Tout dépend de l’attitude des adultes ! Un parent qui défend ou favorise ses propres enfants au détriment de ceux de son conjoint va exacerber les conflits. À l’inverse, les choses se passent plutôt bien quand il existe un 'nous' parental, quand les conjoints parviennent à s’adresser d’une même voix aux enfants, qu’ils soient ou non nés de leur union. Par ailleurs, il n’y a pas de quoi dramatiser. Si les parents n’en rajoutent pas et ne pensent pas que les relations au sein de la nouvelle fratrie seront forcément marquées au sceau de la jalousie, les conflits et les rivalités sont, à leur manière, intéressants et même beaux. Ils constituent une façon de se construire, de chercher son territoire, de forger son identité. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

À LIRE

  • Les ouvrages d'Elisabeth Darchis : La Séparation, Nathan, 2008 (avec Gérard Decherf), et Frères et sœurs. Entre complicité et rivalité (avec Jean-Patrick Darchis), Nathan, 2009.
  • Les belles-mères, les beaux-pères, les brus et les gendres, d'Aldo Naouri chez Odile Jacob, sorti en septembre 2011.
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