Familles transnationales :
des kilomètres, mais pas de distance

L'entité familiale n'est jamais un long fleuve tranquille. Imaginez ce que cela donne lorsqu'elle est séparée par plusieurs milliers de kilomètres... Ces familles ont un nom, il s'agit des transnationales. Vous les voyez tous les jours, vous en faites même peut-être partie. Bien souvent, elles sont confrontées à des problématiques que l'on ne soupçonne pas : relations virtuelles, grand écart culturel, gestion à distance, lois discriminatoires.

Familles transnationales : des kilomètres, mais pas de distance

Avant tout, il est important de noter une nuance importance sur laquelle les intervenants insistent : la différence entre les migrants et les transnationaux. Ici, il s’agit des individus qui s'installent dans un pays d'adoption et ne rompent pas le lien, ni avec leur famille, ni avec leurs racines. Ils gardent un pied dans chaque culture.
C'est d’ailleurs ainsi que se définit Burçu, dont les parents, âgés de plus de 70 ans, vivent dans l'est de la Turquie, tandis qu'elle est installée à Bruxelles depuis ses études, soit une quinzaine d'années. « J'ai passé plus de temps en Belgique que dans mon village natal, confie la jeune femme. Pourtant, on me rappelle souvent que je suis loin de ma maison. Mes parents aussi ne comprennent pas pourquoi je ne rentre pas. Je suis ici chez moi ! »
Dans l'esprit collectif, le fait de maintenir une relation avec son pays d'origine est un frein à l'intégration. Les taxiphones, lieux de téléphonies et cyber-espaces publics sont souvent mal considérés, constate Ali qui en dirige un depuis plus de dix ans à Bruxelles. « Je ne tiens pas une boutique uniquement destinée aux Africains. Chez moi, des touristes européens de passages discutent tous les jours des actualités indienne, marocaine, congolaise et de leur organisation familiale. »
Les clients d'Ali se définissent tous comme étant multiculturels, ils parlent français couramment, sont néerlandophones pour la plupart et ont tous un travail et un avenir en Belgique. Leur souci principal : ne pas rompre le lien avec les leurs et essayer de se voir le plus possible.

Maintenir des liens et s'intégrer

« Même s'il est difficile de généraliser d'une famille à l'autre, le maintien des liens est tout à fait compatible avec l'intégration au pays d'adoption, souligne Laura Merla, sociologue de la famille à l'UCL et directrice du Centre interdisciplinaire de recherche sur les familles et les sexualités (Cirfase). L'un ne se fait pas aux dépens de l'autre. Plus on avance dans les générations et plus les jeunes veulent recréer des rapports avec des cousins, parfois même sans connaître leur pays ou leur culture d'origine. »
Burçu partage les pages Facebook de membres de sa famille qu'elle n'a jamais vus. Ils lui posent des questions sur son quotidien ou lui donnent des nouvelles d'oncles et de tantes qu'elle ne connaît pas, mais dont elle est ravie de suivre le quotidien. « Un peu comme une série », plaisante-t-elle. Ces liens virtuels, aussi réjouissants soient-ils, sont-ils suffisants ?

Famille transweb

Depuis une dizaine d’années, il existe un phénomène nouveau : les hommes jouent de plus en plus un rôle dans le maintien des liens avec les membres éloignés de la famille. Laura Merla l'explique par l'avancée des nouvelles technologies. « Les femmes occupaient le rôle du fil familial, via des lettres ou le téléphone, très onéreux à une époque pas si éloignée. Aujourd'hui, tout passe de plus en plus par webcam, mail ou réseaux sociaux. Domaines parfois techniques que les hommes maîtrisent davantage que leurs épouses. Cela leur permet de trouver leur place dans ce contexte transnational. »
Les frontières virtuelles sont donc estompées d'un simple clic. Une situation que vit difficilement Asha-Melina, Chilienne qui a laissé son petit garçon de 8 ans à ses parents, dans sa ville natale. « Je l'ai eu jeune, je ne pouvais pas l'assumer à l'époque et j'ai eu l'opportunité de partir travailler en Belgique, je ne pouvais pas passer à côté. Je vois donc mon petit garçon un mois par an. »
Asha-Melina supervise les devoirs, veille à la bonne santé de son rejeton, lui raconte des histoires, écoute les siennes, lui souhaite bon appétit avant d'aller se coucher, ils ont cinq heures de décalage. Une relation purement virtuelle qui navre la jeune maman. Sa situation est loin d'être isolée. Le phénomène porte même un nom, celui de la maternité transnationale.
« Pour différentes raisons, des femmes jouent leur rôle de mère à l'autre bout du monde, explique Laura Merla. Il en ressort beaucoup d'inégalités, car les technologies sont plus ou moins développées en fonction de la région du monde dont on est issu ». Pour Burçu, cet éloignement géographique est à la fois un crève-cœur, mais aussi un soulagement. « Je n'aurai pas pu avoir une relation quotidienne avec ma famille. Mais, j'aimerais tellement les voir plus qu'une fois par an. »
Selon Laura Merla, les transnationaux sont unanimes : cette coprésence virtuelle est essentielle, même si « communiquer, c'est bien, mais se voir, c'est mieux ».

Une fois ensemble

Se voir, enfin. Toutefois, cela ne va pas sans quelques difficultés. Dont celle de se réacclimater, recréer une routine. Burçu nous raconte qu'elle vient d'un village dans lequel les membres de sa famille sont tous voisins. Ils ont une relation quotidienne. Les quelques jours que passe la jeune femme auprès des siens ne se déroulent pas sans heurts.
« Je suis considérée comme une étrangère. J'ai fait des études, j'ai un travail, j'ai de l'argent, j'ai vécu avec un Européen des années sans me marier. Je suis confrontée à un clivage culturel parfois très fort. Quand je rends visite à ma famille, il est toujours question de mon retour définitif. Mes parents ne comprennent pas pourquoi je ne veux pas revenir et fonder une famille au pays. Ce qui me met d’humeur explosive. »
Pour Asha-Melina, c'est encore plus dur. « Le temps que je passe avec mon fils est contraint à l'obligation de résultat. Il faut que tout se passe bien. Sans parler de mes parents qui ne veulent pas que je le ramène chez moi. Je me sens dépossédée de mon enfant », confie-t-elle.
« Paradoxalement, pour qu'il y ait une relation, il faut parfois une certaine distance, commente Laura Merla. L'éloignement géographique peut créer une proximité émotionnelle. J'ai l'exemple de familles italiennes pour lesquelles c'est aux femmes de gérer les parents vieillissants. Pour échapper à cette contrainte, certaines fuient le pays. Ce qui permet à la fois à ces femmes de se construire une vie à elles, tout en coordonnant de loin et en répartissant les rôles : qui va aider, qui va conduire, qui va recruter. Le processus du lien devient conscient. »

Le droit à la famille pour tous

Les atouts incontournables pour ces clans éloignés sont la mobilité, la possibilité de communiquer, l'envoi de fonds ou de cadeaux. Les ressources sont donc le temps, la familiarité avec les transports, l'argent et un logement convenable pour pouvoir accueillir les siens. Mais là encore, les inégalités sont frappantes entre les familles européennes et les autres (voir encadré). D'abord, pour tout ce qui touche à liberté de circulation. Ensuite, pour toutes les questions liées au droit de la famille. Il existe une série de congés (parental, obsèques...) que les transnationaux ne peuvent pas prendre, car les instances politiques ne tiennent pas compte de la réalité de ces travailleurs.
La prise en charge des personnes âgées constitue le gros des inquiétudes des transnationaux. Elles reviennent dans les témoignages de tous nos intervenants. L'envoi d'argent n'est pas l'unique solution, principalement dans des pays où les structures pour les pensionnés sont peu performantes ou inexistantes.
« Ces ascendants ne viennent pas en Belgique pour profiter d'un système avantageux, précise Laura Merla. Les grands-parents jouent un rôle dans la construction familiale. Si on endigue les flux migratoires qui forcent les familles à vivre des relations transnationales, il faut alors mettre en place des mesures qui permettent le maintien à distance. Mais est-ce la solution ? Il est grand temps de réaliser que pour tous ces individus, la réalité de la famille ne se limite pas à papa, maman et les enfants. Quid du droit à la vie familiale ? »

Yves-Marie Vilain-Lepage

En savoir +

Le regroupement familial

L'application de la loi en vigueur depuis septembre 2011 fixe des conditions très strictes au regroupement familial. Elle a été revue deux ans plus tard. Seulement, à ce jour, plus question pour les transnationaux de nationalité belge ou extra-européenne de se faire rejoindre par leurs ascendants. Le regroupement familial est limité aux conjoints et aux enfants mineurs.
Inégalité de traitement donc, puisque les Européens non Belges ont toujours la possibilité de faire venir leurs parents. Désormais, un logement et un revenu suffisant sont exigés pour se faire rejoindre. La cible ici, sans l’avouer, sont les citoyens issus de l'immigration. Cette loi vise à resserrer drastiquement le flux qui permet chaque année à plus de 40 000 étrangers de s’installer en toute légalité en Belgique.