Fratries : qui a la meilleure place ?

Aîné, puîné, cadet, benjamin : des appellations aux sonorités de contes et légendes qui mettent en scène alliances et rivalités entre frères et sœurs. Son rang dans la fratrie, on ne le choisit pas, on le subit même, parfois. Pourtant il impacte la construction de la personnalité et du caractère de l’enfant.

Fratries : qui a la meilleure place ?

Aujourd’hui, c’est branle-bas de combat. Maman revient de la maternité. Tout est prêt : le lit à barreaux est remonté dans la chambre des parents, un coussin à langer recouvre désormais le lave-linge de la salle de bain, bodys, bavoirs et chaussons de Lilliputien sont empilés dans une commode. Dès qu’ils passeront la porte, les cartes seront rebattues : l’arrivée du bébé va modifier les équilibres, instaurer un nouvel ordre, quel que soit le nombre d’enfants déjà à la maison.
La fratrie, c’est l’ensemble des frères et sœurs d’une famille : elle peut être mixte ou non, plus ou moins nombreuse, de plus en plus composée de « demi » ou de « quasi ». Si les relations entretenues en son sein sont sources de tensions et de jalousies, elles construisent aussi des alliances, définitives ou conjoncturelles. Dans une dynamique en perpétuelle mutation, l’amour et la haine coexistent. Entre eux, indifférents ou préoccupés, c’est le cœur et les tripes qui parlent. Normal, ils se connaissent depuis qu’ils sont nés !

Ne pas généraliser

C’est donc aussi dans la rivalité entre frères et sœurs que se forge la personnalité. La position de naissance, la taille de la fratrie, sa composition par sexe et les écarts d’âges induiraient des comportements remarquables en matière de scolarité, par exemple, selon l’économiste François-Charles Wolff, mais aussi sur les trajectoires personnelles, plus tard dans le couple ou dans les relations professionnelles.

Être équitable, pas égalitaire, valoriser les différences… et laisser vivre

Alertée par la similitude des plaintes qu’elle pouvait entendre dans son cabinet, la psychologue Karin Jaques, auteure de Quelle place dans la fratrie ? a étudié attentivement la question : « J’ai écrit ce livre parce que, dans les histoires qui m’étaient confiées, j’ai constaté qu’il y avait quelque chose de particulier, des similitudes dans les parcours selon la place que mes patients avaient occupée dans la famille, enfants. C’est inconscient, ils ne s’en rendaient pas compte, mais il y avait là des incidences, un schéma qui se répétait, intéressant à mettre en lumière. Cette place laisse une empreinte qui colore les relations futures, dans de nombreuses manifestations de la vie ».
Cependant, il faut éviter de généraliser, rester très prudent, poursuit-elle : « Considérer cette influence ne doit pas minimiser l’importance des autres facteurs qui déterminent aussi le caractère d’un enfant, comme le milieu socio-culturel, le comportement du ou des parents, la famille élargie, les prédispositions de chacun ».

Mais tout de même un peu !

On dit des aînés qu’ils occupent une place à part : ce sont eux qui nous transforment en parents. Sérieux, responsables et volontaires, ils auraient tendance à mieux réussir leur vie professionnelle, adhérant aux projets et aux projections des parents. Que les derniers-nés conserveraient toute leur vie un statut d’enfants gâtés, timorés ou casse-cou, souvent fantasques, ils seraient séducteurs, parfois dépendants. Quant aux enfants du milieu, ils seraient plus conciliants : écartelés entre leur désir de rivaliser avec le plus grand et la peur d’être dépassés par le plus jeune, ils pratiqueraient l’art de la conciliation.

Mission impossible ?

Le défi, pour les parents, c’est de reconnaître et accepter chacun de ses enfants tel qu’il est. Être équitable, pas égalitaire, valoriser les différences. Éviter de motiver le contexte des naissances, les phrases qui déterminent, du type : « Nous voulions tellement une fille ». Et selon l’expression consacrée, « avoir une parole impeccable », c’est-à-dire éviter les comparaisons désobligeantes ou trop flatteuses : ne pas figer les caractères, ne pas étiqueter.
Ces arrivées ont de bons côtés, aussi : elles favorisent l’apprentissage au partage et à la tolérance, elles permettent d’expérimenter la loyauté et de faire jouer la complicité. Et, bien que rivalité ne signifie pas toujours jalousie, au bout du compte, pour les enfants, la meilleure place… c’est toujours celle des autres !

Aîné, enfant du milieu, petit dernier… dans la peau de chacun

La place dans la fratrie influe sur l’évolution psychique des enfants. Dans son ouvrage dédié à l’identité fraternelle et à l’influence du rang sur la personnalité, Karin Jaques visite plusieurs histoires de vies, décrit diverses constellations fraternelles et donne des conseils concrets aux parents. Quels sont les mécanismes d’adaptation mis en place par chacun quand vient le nouveau bébé ? On vérifie avec Julien, papa de Léonor, Auguste et Léonor.

Aîné : défendre la place acquise

Fin de règne pour le petit roi, qui concentrait toute l’attention de la famille. Soudain, il faut accueillir un intrus. Pourquoi ne suffit-il plus ? Il est en colère, mais il est censé s’émerveiller lui aussi. Sa rage est refoulée, car interdite. Vous avez sans doute déjà entendu une version dérivée du fameux : « Tu le ramènes quand à l’hôpital, maman ? ». Il devient grand, il doit montrer l’exemple.

Comment agir ?

  • Préparer le terrain : expliquer, rassurer, il n’est pas en danger.
  • Communiquer, le faire parler : sans trop de détails, en adaptant le langage à son âge : « Tu as l’air triste ? ».
  • Ne pas le responsabiliser trop tôt : il a le droit de rester un enfant et d’être insouciant. Rappeler à tout bout de champ : « Tu es grand, maintenant ! » peut-être assez difficile à vivre…

Léonor, 8 ans : l’être supérieur. Elle sait tout sur tout. Par principe, elle déteste un peu son frère, mais le recherche volontiers pour jouer ou fomenter quelques sottises. Quand il est né, elle avait 4 ans. Il lui a fallu deux mois pour trouver sa place, elle a eu du mal à accepter que ses parents ne soient plus totalement disponibles. Moments privilégiés avec son papa : quand il la dépose à la danse le samedi. Le détail qui tue : elle a écrit dans son journal « Je préférais quand j’étais fille unique ».

Puîné : faire sa place dans la famille

« Puis-est-né »… C’est le second dans une fratrie de deux, son statut changera si des enfants viennent après lui. Il ne devine pas à quel point son arrivée a bouleversé son aîné. Pour s’installer dans la famille déjà composée, le second enfant adopte rapidement un comportement opposé à son frère ou sa sœur. Il fera le cancre si l’aîné est studieux, le turbulent s’il est sage : il veut se faire remarquer en se distinguant du « déjà connu »… qui a défriché le terrain, parfois à son avantage. Une tâche moins ardue s’il est d’un sexe différent du premier.

Comment agir ?

  • Prévenir ou diminuer l’impact de la rivalité : restructurer l’espace pour accueillir le nouveau et préserver le premier, répartir le temps accordé à chacun.
  • Éviter que le puîné n’abdique : certains conquièrent leur place, d’autres abdiquent. Ils se sentent nuls alors que l’aîné est brillant. Ils se font si sages qu’ils deviennent transparents.
  • Apprécier les différences : chacun est doué pour une chose et pas l’autre ; c’est justement parce qu’ils sont différent qu’on les aime.

L’enfant du milieu : s’adapter une nouvelle fois

Un troisième enfant est venu agrandir la famille. Toute la structure familiale se modifie à nouveau. Coincé entre le grand et le petit, il va mener à présent une guerre sur deux fronts ! Sans statut particulier, son adaptation affective et identitaire est plus compliquée car elle s’effectue pour la deuxième fois : de puîné, il devient l’enfant du milieu. Il admire son aîné et s’agace de l’attention accordée au plus jeune. Statut un peu ingrat ? Pas si sûr : il se peut aussi qu’il apprécie d’être laissé tranquille…

Comment agir ?

  • Éviter d’en faire un appendice, de le traiter « en groupe » : une fois dans le camp des grands, une autre dans celui des petits.
  • Valoriser son besoin de se singulariser, sa personnalité à part entière.
  • Arbitrer : la compétition est normale, mais elle est à arbitrer, sans intervenir directement dans les conflits. Faire parler les enfants après le retour au calme.

Auguste, 4 ans : le kamikaze placide. Tranquille et conciliant, il est très indépendant. Il a conscience d’avoir un statut à part car il est le seul garçon, il sait en tirer profit. Sa relation avec ses sœurs, c’est du « Je t’aime, moi non plus ». Il vit sa vie sans trop d’esprit de compétition : quand une situation l’ennuie, il s’éloigne, tout simplement. Moments privilégiés avec son papa : quand ils s’échappent pour aller à la plaine de jeu, avec du chocolat. La phrase qui tue : « Chui le garçon, je peux tout faire ! »

Cadet : relever le défi de l’indépendance

Sa réputation le précède : chouchou, gros gâté, préféré… Le petit dernier, surprotégé, est à la fois pressé de grandir par les plus grands (fatigués de s’en occuper) et maintenu dans une position de « petit », freiné pour qu’il reste au nid. Tout le monde se presse autour de lui, on a du mal à lui dire non, il amuse ou il énerve, mais il attendrit : il est extraverti, fait volontiers le clown. Entravé dans sa liberté et à la fois surinvesti : il se débrouille !

Comment agir ?

  • Éviter les comparaisons du type « À ton âge, ta sœur savait déjà… »
  • Limiter les traitements de faveur : ne pas le traiter en chouchou, ne pas l’empêcher de grandir.
  • L’encourager à se prendre en charge, ne pas le surprotéger.

Daphné, 15 mois : le mini-tyran. Elle veut tout, tout de suite, ne supporte pas d’attendre. Un caractère bien trempé, et puis les deux grands sont à son service. Régulièrement, elle vérifie qu’ils ont bien intégré leur statut de vassaux : il lui suffit de geindre un peu… bien, ils accourent ! Moments privilégiés avec papa : lorsqu’elle est déjà réveillée et que les autres dorment encore. L’attitude qui tue : la sirène. Bras hauts croisés, elle pousse un cri strident lorsque l’on ne s’exécute pas assez vite…

Aya Kasasa

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Les parents en parlent...

Un peu de régression

« Nous avons attendu de connaître le sexe du bébé pour en parler à Layla. J’ai déjà deux filles, qui vivent avec leur maman : elle se considère donc comme l’aînée ! Elle n’y attachait pas beaucoup d’importance, jusqu’à ce que l’on constitue le trousseau : pour la première fois, on achetait des vêtements pour un autre enfant, elle était angoissée, elle cherchait frénétiquement quelque chose à sa taille dans le magasin. Le jour de l’accouchement, nous l’avons déposée chez sa grand-mère, en lui promettant un cadeau. Le lendemain, elle l’a découvert : c’était Ilyas, son petit frère. Quand la famille est venue en visite à la maternité, elle était protectrice, ne voulait pas qu’on le touche. En rentrant à la maison, elle a grimpé dans le landau, testé le maxi-cosy. Le lendemain, j’ai dû l’emmener en promenade, elle était agitée, voulait décider de tout, demandait à sa maman de la prendre dans ses bras elle aussi. Moi, elle ne m’a jamais autant collé que ces trois derniers jours ! Nous avons décidé qu’elle retournerait à l’école après les vacances de printemps. On va tous s’adapter en douceur. »
Mohamed, papa d’Ilyas (10 jours), Layla (4 ans), Naïma (14 ans) et Ilham (18 ans)

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