9/11 ans

Garçons-filles : la guéguerre à la récré

Notre société imagine une cour de récréation comme un espace où garçons et filles ne se côtoient pas. Si cette représentation est en partie vraie, la réalité est néanmoins plus complexe et changeante suivant les établissements, les âges… et les parents.

Garçons-filles : la guéguerre à la récré

Mardi midi, une cour d’école de village tout ce qu’il y a de plus normale. Les enfants viennent de sortir du réfectoire et s’apprêtent à vivre le meilleur moment de leur journée : la grande récré ! Accompagné par les « Ouaiiiis » qui semblent communs à tous les enfants et dont l’intensité ne diminue guère, le surveillant se balade les mains dans le dos, n’hésitant pas à participer à l’animation en tapant dans une balle ou en attrapant une gamine qui court tout autour de son lieu de divertissement.
Les enfants sont séparés en plusieurs petits groupes qui s’occupent avec beaucoup de variété : ici un match de foot, là une corde à sauter, plus loin une course-poursuite… Le seul lieu de « rencontre » est la cabane en plastique placée sous le préau et escaladée par les quelques enfants qui se succèdent au toboggan. C’est à proximité de ce dernier que l’on aperçoit le seul enfant de la cour qui partage du temps avec un autre… du sexe opposé.
Depuis 1978 et l’instauration de la mixité dans l’enseignement belge, la question de la relation filles-garçons n’a jamais cessé de faire partie des grands débats des instituteurs, psychologues et autres parents. Qu’en est-il actuellement de ce que l’on appelle communément la « guéguerre garçons-filles » ?

État des lieux de la relation

« Dans la cour, je joue pas mal avec les garçons, au foot ou au papa et à la maman. Je crois que j’ai plus d’amis garçons parce qu’ils sont plus marrants. Mais il y a beaucoup d’autres filles qui jouent aussi avec eux ». Romane a 9 ans et demi. Pour elle, la récréation ne constitue pas un risque de se faire embêter par les garçons vu qu’elle joue avec eux. « Et puis, s’ils m’ennuient, soit je vais le dire à Madame, soit je fais pareil… ou je les ignore ! »
Dans l’école communale de Romane, à Haversin (province de Namur), la relation entre garçons et filles est plutôt au beau fixe. « Mais cette situation dépend vraiment d’une implantation à l’autre, précise Katy, institutrice primaire. Dans une école au nombre d’élèves plus élevé, il y a souvent un clan avec les garçons et un autre avec les filles. Dans les plus petites écoles, il n’y a pas de souci : tout le monde joue à tout. »
Plus spécifiquement, il apparaît également que dans les familles où il n’y a que des garçons ou que des filles, les enfants ont tendance à mieux s’entendre avec le sexe opposé. Ceux qui ont une sœur ou un frère réagissent plus en disant : « C’est bon, on en a déjà un(e) à la maison ! ». Pourtant, durant le primaire, les enfants semblent pour la plupart suivre une même évolution sur l’échelle des relations avec les autres.
« En maternelle, ils s’en fichent d’être des garçons ou des filles, ça ne pose pas de problème dans le jeu, témoigne Julien, instituteur à Hotton (province de Luxembourg). Par après, aux alentours de la 1re et la 2e primaire, cela se scinde un peu plus et ce sont principalement les garçons qui ne jouent pas au foot qui développent quelques amitiés. Enfin, chez les plus grands, les garçons et les filles se ‘retrouvent’ et les contacts sont plus réguliers, peut-être aussi parce que l’adolescence arrive de plus en plus tôt. »
Pour Katty Langelez, psychanalyste et spécialiste des enfants, la période d’évitement entre garçons et filles s’explique par une peur réciproque due à la mise au repos des pulsions sexuelles. « On cherche à être avec le même que soi, poursuit-elle. Bien sûr, il y a des variations : certains garçons et filles ne vivent pas du tout cette étape et sont tout à fait normaux pour autant. »

Les causes du rejet

« Quand j’étais à l’école primaire, je ne supportais pas que les garçons mettent leur veste à côté de la mienne au porte-manteau. Lorsque ça arrivait, je prenais ma veste, je l’essuyais et je la plaçais ailleurs ». Comme beaucoup d’autres filles de son âge, Manon a un jour eu ce dégoût pour les garçons.
« Les filles remarquent peut-être la différence physique, le côté plus fort, dynamique du garçon », analyse Katty Langelez. Nul besoin de préciser que, de leur côté, les garçons ne sont pas en reste quand il s’agit de rejeter les filles, qu’ils peuvent assimiler à des sportives piteuses ou des êtres plus faibles.
« L’explication freudienne dévoile que si les filles sont ‘moins bien’, c’est parce qu’elles sont manquantes au garçon, affirme Katty Langelez. Elles sont donc toujours marquées d’un moins dans l’esprit des garçons. Heureusement, le fait de vivre ensemble peut permettre de comprendre que derrière ce ‘moins’ se cachent beaucoup de plus. »
Et cela peut même mener jusqu’à la constitution de petits couples entre camarades de classe. « Ils ont bien sûr un amoureux ou une amoureuse, sourit Katy, l’instit. Mais leur monde est encore un peu irréel, une rupture n’est pas grave du tout : ‘J’ai encore d’autres amoureux par là…’ »

De l’importance de l’éducation

Les stéréotypes sur les garçons et les filles, bien que parfois tout à fait justes et naturels, ont énormément évolué les dernières décennies. Le temps, la télévision et l’école y sont pour beaucoup, mais probablement pas autant que les familles. « Nos enfants sont vraiment le reflet de nous autres », illustre ainsi Didier, papa de deux enfants de 5 et 8 ans.
« La guéguerre dépend beaucoup de l’éducation reçue, pose Madame Katy. On le voit fortement, par exemple, avec un enfant dont le divorce des parents se passe mal : il ne voudra pas toucher aux filles durant la semaine de papa, mais il sera d’un coup plus ouvert lors de la semaine de maman. »
En 2016, la relation garçons-filles a clairement évolué et, si elle dépend évidemment de l’éducation reçue, elle propose un visage d’ensemble bien plus positif qu’il y a quelques années. « De mon temps, si on m’avait dit ‘Va jouer avec les filles’, je me serais dit ‘Merde, la punition !’, souligne Julien. Actuellement, j’ai l’impression que les enfants ne sont plus dans cet esprit. »
Certains instituteurs mettent d’ailleurs beaucoup l’accent sur la représentation que les enfants ont de l’autre sexe. À Hotton, Julien et ses collègues ont organisé dernièrement une activité pour déconstruire certains préjugés portés par les enfants. « On posait des questions du genre : ‘Un homme peut-il faire la cuisine ?’, se souvient-il. Les filles avaient tendance à répondre ‘Oui’, là où beaucoup de garçons disaient ‘Non’. On essayait ensuite de leur faire comprendre que c’est tout à fait possible en donnant l’exemple des nombreux chefs étoilés masculins. »
Le contre-exemple, Katy l’a déjà également utilisé à plusieurs reprises en profitant de son expérience d’ancienne joueuse de football. « Quand des garçons viennent me dire que les filles ne peuvent pas jouer au foot, je leur réponds que j’en ai déjà fait. Du coup, la réflexion se fait et ils se montrent plus réceptifs. C’est pareil dans l’autre sens si on explique aux filles qu’un garçon peut très bien pouponner une Barbie. »

Le féminin fait peur

Des études ont démontré que de manière spontanée, une fille ira généralement plus facilement vers la Barbie que vers le ballon de foot. Maintenant, certains peuvent avoir des tendances tout à fait liées à l’autre sexe. « Dans ces cas-là, je pense qu’il faut les laisser faire, argue Katy. À ses 4 ans, mon fils voulait une cuisinière pour son anniversaire. Il a fallu un peu travailler mon mari pour qu’il accepte… »
Évidemment, dans notre culture, ce cas de figure amène de nombreuses personnes à faire directement le lien entre goûts appartenant à l’autre sexe et homosexualité. « C’est moins problématique d’être un garçon manqué pour une fille que d’être efféminé pour un garçon, certifie Katty Langelez. Au-delà de la culture, il y a quand même toujours quelque chose du féminin qui fait fondamentalement peur aux hommes… et aux femmes elles-mêmes. Il existe une haine du féminin présente à son insu au cœur de tout humain. »
Pourtant, ce rejet de la féminité par le garçon semble avoir du plomb dans l’aile chez les nouvelles générations. « Dans ma classe, il y a un garçon qui se sent plus fille, note Julien. Mais les autres ne réagissent pas, ils le voient comme il est, sans avoir besoin de dire que c’est une ‘tapette’, par exemple. Par contre, quand on explique à son père que le gamin aime bien jouer à des jeux dits de filles, il devient fou. »
Les relations filles-garçons ont des dizaines d’illustrations différentes et il semble difficile de poser sur la table un mode d’emploi qui résoudrait tous les problèmes directement. « La nuance est importante avec les enfants, soutient Katty Langelez. Dans le dialogue, il faut les questionner, amener du doute, défaire les idées toutes faites, aller contre les jugements trop rapides et faire réfléchir ! Il ne faut pas imposer une nouvelle norme aux enfants, mais les faire penser à ce dans quoi ils sont déjà pris de manière à introduire de la souplesse. »
La récré est finie, garçons et filles se mélangent pour faire les rangs. Ils se tendent la main. Naturellement.

Émilien Hofman

La question

Comment introduire ce genre de notion auprès des enfants ?

Cela peut se faire durant les cours de philosophie, une séance spéciale, voire en limitant… le foot. « Le mercredi, le foot est interdit dans la cour, explique Julien l’instituteur. C’est là qu’on voit que la tendance est au rassemblement pour faire un jeu collectif. »
Il est cependant tout à fait déconseillé de suivre l’exemple de cette famille suédoise qui a élevé son fils sans lui révéler à quel genre il appartenait. « C’est une très mauvaise idée, garantit la psychanalyste. C’est comme cacher quelque chose à un enfant alors que tout le monde le sait : il faut faire avec la société dans laquelle on se trouve. »