Vie de parent

Grands-parents, passeurs d’histoires et d’Histoire…

Faut-il se soucier du passé dans un monde en mouvement perpétuel ? Est-il encore important, pour un adolescent, de savoir d’où il vient ? Qu’en pensent les parents ? Et quel est le rôle des grands-parents ? Nous avons posé ces questions à Philippe van Meerbeeck, psychiatre et psychanalyste.

Grands-parents, passeurs d’histoires et d’Histoire… - www.freedigitalphotos.net

Philippe van Meerbeeck : « La fonction de transmission n’a jamais été aussi importante qu’aujourd’hui. Le monde s’est transformé : il y a eu la chute du mur en 1989, l’avènement du Web en 1993, le retour de la terreur en 2001… Les parents, plongés dans ces changements, ont du mal à prendre du recul. Ils sont dans l’immédiateté, travaillent, vivent parfois un couple en crise et ne sont donc pas fort disponibles. Les enfants et adolescents vivent là-dedans, une fois sur deux dans une famille recomposée, ils ont des difficultés de stabilité émotionnelle, affective.
Les grands-parents, eux, sont nés après la guerre, ont vu arriver la télévision, ont vécu Mai 68, la libération sexuelle, l’avènement de la pilule. Ils ont connu la construction de l’Europe. Ils ont vu l’homme marcher sur la lune. Autant d’événements très libératoires ! D’autre part, ces grands-parents d’aujourd’hui ont connu leurs propres grands-parents, nés à la fin du XIXe siècle. Ils les ont entendus raconter le monde du temps des chevaux, de la nation, du roi, de la religion et de la guerre 1914-18 qu’ils ont vécue.
Bref, les papys et mamys d’aujourd’hui ont vu le monde entrer dans la modernité et ont été témoins de cette incroyable accélération du changement propre à l’Occident. Avec aussi la sortie de la tradition, l’entrée dans l’autonomie, la place au chacun pour soi, l’apparition d’une sexualité récréative et plus du tout procréative… »

Les grands-parents ne peuvent pas se taire

Les grands-parents auraient-ils un rôle charnière ?
Ph. v. M. : « Leur génération a une connaissance de l’histoire de l’Occident qui va probablement disparaître après elle. Il y a donc, pour eux, un réel devoir de mémoire même si nous sommes dans une époque où les gens préfèrent oublier le passé. Les grands-parents des grands-parents n’ont guère parlé des tranchées. Les pères, revenus en 1945 après avoir été emprisonnés dans des conditions humiliantes, n’ont rien raconté… Il y a eu des silences dans la transmission intergénérationnelle que les grands-parents actuels sont bien placés pour comprendre, s’ils font l’effort de cultiver la mémoire dont ils sont porteurs ! »

Les enfants et les ados sont-ils preneurs ?
Ph. v. M. : « Les enfants aiment les contes de fées, les mondes imaginaires. Les adolescents, eux, chérissent l’Histoire et beaucoup veulent l’étudier même s’il n’existe guère de débouchés. Les jeunes s’interrogent : ‘D’où je viens ? Qui suis-je ? Où je vais ?’. Ils se coltinent ces questions existentielles, ils sont avides de savoir, donc ils recherchent forcément les secrets familiaux, les choses non-dites, les cadavres dans les placards… Ils adorent entendre les grands-parents raconter leur enfance, leurs souvenirs, leurs bêtises. Ils sont férus de ces histoires parce qu’ils savent très bien, inconsciemment, que les secrets, familiaux, sociétaux, historiques, sont détenteurs d’une vérité fondamentale. Et l’histoire intrafamiliale s’élargit toujours à l’Histoire tout court. Les grands-parents ne doivent pas nécessairement tout raconter, mais donner des moyens de comprendre la vérité qui nous constitue et nous précède, dont nous sommes porteurs à notre insu. »

Une transmission au quotidien

Cette transmission doit-elle être organisée ou faire partie du quotidien ?
Ph. v. M. : « Les grands-parents sont fort présents. Ils ont des liens très nouveaux avec leurs petits-enfants puisqu’ils les ont vus grandir, les ont conduits à l’école, s’en sont occupés quand ils étaient malades. D’autre part, pour la première fois de manière généralisée en Occident, on vit avec quatre générations.
Les petits-enfants voient leurs grands-parents vivre encore une filiation, parfois problématique avec la fin de vie de leurs propres parents. Ils sont dans une position d’enfant et, en même temps, de parents et de grands-parents. Quand ils voient un enfant affronter un père ou une mère ou un petit garçon qui ne veut pas dormir tout seul… ils connaissent les scénarios. Ils les ont vécus plusieurs fois dans leur vie à eux, ce qui leur donne une expertise dont tout le monde a intérêt à profiter ! »

Mais dont les parents ne sont pas nécessairement demandeurs ?
Ph. v. M. : « Des parents m’amènent en consultation des adolescents en difficulté et ne disent rien de leur propre histoire. Alors, je propose au jeune : ‘Demande à ta grand-mère comment était ton père quand il avait 15 ans. Tu découvriras peut-être ce que ton père te reproche, des choses que lui-même a très mal vécues, mais dont il ne te dit rien. Peut-être cela t’aidera-t-il à mieux comprendre’. Sans saper l’autorité de leurs enfants, les grands-parents peuvent humaniser, attendrir les liens, assouplir les non-dits... »

La transmission peut-elle être dangereuse pour l’enfant ?
Ph. v. M. : « Jamais, même quand il y a des choses dures à dire ! Ce qui est toxique, c’est la transmission mensongère. Raconter des bobards, des mythes familiaux sans fondement… On est dans la tromperie : or, les adolescents sont en quête de vérité ! »

Un point d’appui

Faut-il parler des valeurs ?
Ph. v. M. : « À l’adolescence, on fait le deuil des images parentales, voire grand- parentales et donc aussi du ‘dieu’ des parents. Si les parents se taisent, si personne ne transmet rien des valeurs et de l’Histoire, les jeunes cherchent des réponses à leurs questions sur Internet : ‘Qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? Quel sens donner à ma vie ?’. Ils disent : ‘Je ne veux pas vivre la vie de mes parents, je les vois s’esquinter, se déchirer, travailler comme des fous, perdre leur boulot‘. Du coup, certains n’ont pas envie de grandir…
Dans ce monde, il y a beaucoup de silence à ces questions. Être beau, riche et célèbre ? On n’y arrive pas et ceux qui y arrivent sont souvent très malheureux. Devenir un top modèle anorexique ? Un cycliste qui se drogue ? Un trader qui gagne des milliards et puis perd ? Les églises sont vides, c’est peut-être un progrès, mais à la place, qu’y a-t-il ?
Ce vide est inquiétant, il entraîne un danger incontestable de pensées sectaires, de mouvements fanatiques, d’engagements un peu mortifères. Les grands-parents doivent en être conscients. Ils ne peuvent pas se présenter comme modèles ni imposer une vérité absolue mais ils peuvent dire : ‘Voilà ce qui a animé ma vie. Si ton seul idéal, c’est faire du fric ou être célèbre, ce n’est pas sûr que tu vas être heureux !’ »

Témoigner aussi de l’honnêteté, du respect de l’autre ?
Ph. v. M. :
« Quand je demande à des jeunes qui veulent mourir : ‘Pourquoi serais-tu prêt à donner ta vie ?’, la réponse, quasi généralisée, tous milieux culturels confondus, c’est : ‘Pour quelqu’un que j’aime’. L’amour reste pour les jeunes, la valeur fondamentale. Il faut prendre cette valeur au sérieux. On parle tout le temps de sexe, de capote, d’IVG mais qui parle vraiment d’amour ? Les grands-parents doivent avoir à l’esprit que c’est la valeur incontournable à l’adolescence, celle qui anime leur vie.
Quand Comte-Sponville écrit sur les vertus, dont l’amour, il commence par… la politesse. La plus petite vertu, mais elle est indispensable. À défaut de s’aimer, au moins soyons polis. Se présenter, saluer, remercier… ce n’est pas hypocrite, c’est respecter l’autre ! Qui leur apprend ça, aujourd’hui ? Pas grand monde. Les parents en ont marre, sont fatigués, s’épuisent… Les grands-parents, là encore, ont leur rôle à jouer. »

Propos recueillis par Thérèse Jeunejean

À lire

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