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Grossesse : oubliez votre stress…

« Ne stresse pas, sinon ton stress va passer à ton bébé » : des conseils du genre, les femmes enceintes en reçoivent souvent. Et, sur le coup, elles risquent fort… de stresser davantage ! Rien qu’à travers cet exemple, on saisit que les liens entre stress et grossesse ne sont pas simples. Alors, dans quelle mesure le stress est-il mauvais pour la grossesse et le bébé attendu ? Et comment le prévenir ? Comment l’apaiser ? Réflexions avec Luc Roegiers, pédopsychiatre en périnatalité aux Cliniques universitaires UCL-Saint-Luc à Bruxelles.

Grossesse : oubliez votre stress… - Thinkstock

Le Ligueur : Les futures mamans doivent-elles craindre le stress ?
Luc Roegiers : « Ces dernières années, des travaux montrent qu’un certain stress, quand il est vécu par la future maman à certains moments de la grossesse, peut perturber le développement ultérieur de l’enfant : il peut ainsi entraîner des troubles du comportement et, dans certains cas, des troubles de la personnalité. On savait déjà que le stress est un facteur de prématurité, on apprend là un autre danger. Il y a de quoi interpeller mais aussi effrayer. Et ces études sont d’autant plus effrayantes que le stress est une notion qui nous est familière mais aux contours flous. C’est comme si des bombes étaient lancées dans le public sans qu’on puisse dire ce qui les allume et sans qu’on puisse les désamorcer. D’où l’urgence d’y voir plus clair. Voilà pourquoi nous avons publié un livre collectif sur le sujet (voir En savoir +). »

Le stress : une notion complexe

L. L : Le mot « stress » est utilisé à tout va. Que veut-il dire précisément ?
L. R : « Le stress est une réaction d’adaptation à un changement du milieu, intérieur ou extérieur. Darwin l’a démontré, les personnes qui ont le plus de chances de survivre et de transmettre la vie sont celles qui s’adaptent le mieux à leur environnement. Le problème, c’est qu’aujourd’hui on est face à énormément de changements. On a donc tendance à utiliser et sur-utiliser nos mécanismes de stress qui s’activent par l’entremise d’hormones, dont la principale est le cortisol. Aujourd’hui, on sécrète probablement trop de cortisol. Donc, la réaction de stress, qui au départ était une bonne réaction adaptative, est désormais excessive.
La grossesse, constituant une période de bouleversements, génère, par définition, du stress. Mais, aujourd’hui, les mécanismes de stress de la femme enceinte sont fortement augmentés pour toute une série de raisons : notre société ne lui fait certainement pas assez de place ; les tests de dépistage d’anomalies chez le futur bébé introduisent la peur et le doute en elle ; on est moins sûr qu’avant de son couple ; il y a moins de solidarité… Tous ces vecteurs d’insécurité sont mauvais pour la grossesse et le bébé attendu.
Ce qui est aussi compliqué dans le stress, c’est qu’il n’y a pas de lien net entre la production trop importante de cortisol et le mal-être qui peut en résulter. Ainsi, certaines personnes confrontées à de gros changements sécrètent beaucoup de cortisol mais ne ressentent pas d’émotions. En clair, on ne doit pas trop vite se dire : 'Je me sens anxieuse, et donc mon anxiété passe à mon bébé', cela ne fonctionne pas nécessairement comme cela. »

L. L : Il n’est pas rare que des copines, des collègues, la belle-mère donnent à la femme enceinte des conseils du style : « Surtout, ne stresse pas, sinon ça va perturber ton bébé. » Quels en sont les effets?
L. R : « Là, ça peut être la catastrophe ! D’abord, il n’y a pas d’éléments pour certifier qu’il s’agit d’un stress toxique. Ensuite, dire à une personne anxieuse 'Ne stresse pas' n’aboutit qu’à l’inverse. Car plus on met en évidence le stress, plus on l’active ! »

Vivre sa grossesse dans la solidarité

L. L : Comment aider une femme enceinte insécurisée ?
L. R : « La meilleure protection pour elle, c’est d’être accompagnée. La grossesse humaine, qui est une aventure dans l’inconnu, est faite pour être vécue dans la solidarité. Solidarité dans le couple, avec les parents, mais aussi solidarité avec les professionnels dont on a besoin depuis la nuit des temps. L’étude des statues anciennes nous enseigne que des femmes se sont très tôt spécialisées pour aider les futures mères à accoucher : les fameuses matrones, ancêtres de nos sages-femmes. Dans les hôpitaux, on vérifie tous les jours que la présence de professionnels - bien articulés entre eux - auprès de la femme enceinte est le gage principal d’une expérience de sécurité chez elle. Ceci est conforté par les théories de l’attachement (développées après la Deuxième Guerre mondiale par John Bowlby). Pour un bébé, la présence de sa maman est cruciale : cette proximité, ce contact lui donne un sentiment de sécurité, le rassure. Dans ce moment de fragilisation qu’est la grossesse, la future maman aussi a besoin de personnes jouant ce rôle de maternage. »

L. L : Cette expérience de sécurité que la future maman fait est un prélude de ce qu’elle va pouvoir vivre avec son bébé…
L. R : « Oui. Des professionnels mettent la femme enceinte au centre de leurs préoccupations, ils lui apportent leur présence, leur disponibilité, leur écoute. Et cela est très important parce que cela va la renforcer, elle, pour qu’elle puisse faire de même avec son bébé. Il y a toujours ce principe de poupées gigognes qui joue : on prend dans les bras la future maman et on l’aide ainsi à ce qu’à son tour elle prenne dans les bras son bébé. On favorise chez elle son sentiment de sécurité pour qu’elle puisse créer les bases de sécurité chez son bébé. On s’occupe d’elle pour qu’elle se sente prête à prendre soin de son bébé. »

Propos recueillis par Martine Gayda

EN SAVOIR +

Luc Roegiers a codirigé avec la pédopsychiatre française Françoise Molénat l’ouvrage collectif Stress et grossesse. Quelle prévention pour quel risque ? (Éd. Érès, 2011).

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