Guédelon : voyage au temps
des bâtisseurs

Si la route de vos vacances passe par Dijon (ou la Bourgogne) cet été, allez vous égarer dans la forêt de Guédelon : depuis vingt ans, des passionnés construisent un château fort avec les techniques et les outils du XIIIe siècle. Un chantier hors-norme qui vous fait remonter dans le temps. Reportage.

Guédelon : voyage au temps des bâtisseurs - © D. Gliksman

Sous les arbres, un peu à l’écart du château fort en construction, on tombe sur Bruno, le tuilier, en plein ouvrage dans son atelier. Avec poigne, il malaxe la terre avant de la tasser dans un moule à l’aide d’un maillet afin de faire sortir les bulles d’air. Médusé par ses gestes précis mais d’un autre âge, Sacha (5 ans) interpelle son aîné : « Il faut de la force, non, pour fabriquer une tuile ? ».
Et le tuilier d’expliquer qu’il faut surtout de la force pour creuser dans le trou, là-bas dans la forêt, et extraire la glaise qui va servir à fabriquer les tuiles. De l’énergie, il en a besoin aussi pour transporter les tuiles afin qu’elles sèchent au soleil avant qu’elles ne cuisent dans un four à l’ancienne dont la température monte à 1 000°C. Le regard de Sacha s’illumine. Bruno lui tend alors une boule de terre, encore humide et froide, à rapporter à sa maison, tel un trésor.

Cage à écureuil au service d’un seigneur imaginaire

Des tuiles façonnées par Bruno, on en retrouve par centaines, alignées sur l’imposante charpente du corps de logis, cette aile du château fort qui est déjà terminée et qui, d’ailleurs, se visite. À l’intérieur, on découvre la salle de réception et la chambre, joliment décorées avec des pigments naturels fabriqués sur place.
Sous l’imposante charpente en bois, alors que l’odeur du pain au levain qui cuit dans le four monte jusqu’à nos narines, l’imagination galope, à tout âge. On les voit bien, là, les princesses en longue robe. Ou les troubadours venus divertir le seigneur et sa famille au cours d’un banquet.
On se frotte les yeux. Difficile d’imaginer qu’au Moyen Âge, au beau milieu de ce site perdu en pleine forêt de Bourgogne, il n’y a jamais eu de bâtisse destinée à un quelconque seigneur. Mais que l’édifice qui se construit devant nous n’était au départ qu’un rêve un peu fou : construire un château fort en se servant exclusivement des techniques et des outils du XIIIe siècle. Le tout en utilisant uniquement des matériaux (bois, pierre, terre) présents sur place.
Ici, pas d’électricité, ni de machine, donc. Juste des outils fidèles à ceux de jadis, fabriqués à la forge ou dans l’atelier des charpentiers. Et pour mener le chantier à bien, une quarantaine de salariés (on les appelle les oeuvriers) qui, chacun dans son corps de métier, jouent très sérieusement les bâtisseurs des temps modernes. Et pas question de faire n’importe quoi : chaque nouvelle technique, chaque nouvel outil doit être validé par le très sérieux comité scientifique de Guédelon.
Le chantier a volontairement été campé dans une époque : nous sommes en 1249 et le seigneur imaginaire qui a commandé l’édifice dispose d’une fortune « moyenne », ce qui limite certains choix architecturaux. 
Visiter Guédelon avec ses mômes, c’est donc un peu comme sauter à pieds joints dans les albums sur le Moyen Âge que nos enfants dévorent tous à un moment ou à un autre : comme par magie, les scènes qui y sont décrites prennent vie devant nous. D’ailleurs, dans la cour du château, un gamin pointe la cage à écureuil qui se met justement en action pour monter des pierres en haut de l’une des six tours, qui grandit chaque jour davantage : « Je connais ça, je l’ai vu dans mon livre, c’est comme une grue mais sans moteur. Là, ça donne trop envie de l’essayer ».

Les secrets du carrier et des tailleurs de pierre

Tandis qu’on quitte discrètement la cour du château par la poterne, en mesurant au passage l’épaisseur des murs, nos oreilles sont attirées par des coups saccadés. Sous le soleil, et tel un forçat, le carrier semble s’épuiser en frappant avec sa longue masse la pierre ferrugineuse présente sur le site. Entre deux salves, il nous livre son secret : après avoir enfoncé des coins métalliques dans la pierre, il les frappe avec force. Et c’est l’onde de choc qui se charge de fendre net la pierre. Deux morceaux gigantesques qu’il va ensuite séparer à l’aide d’un levier. Et hop, au beau milieu des vacances, c’est la classe à ciel ouvert et une leçon de physique au passage !
D’autres cliquetis sur la pierre, plus diffus et réguliers cette fois, nous embarquent ensuite naturellement vers la loge des tailleurs de pierre : ils sont plusieurs à l’œuvre, chacun derrière un bloc de calcaire blanc, qu’ils martèlent tantôt avec force, tantôt avec délicatesse. Des gestes, ici aussi, presque envoûtants.
Aline, la tailleuse de pierre, interrompt son travail pour expliquer aux visiteurs, gabarit et outils à l’appui, comment une « grosse patate » - c’est ainsi qu’elle nomme la pierre brute qui leur arrive de la carrière - va se transformer en une belle pierre de voûte ou encore en une marche d’escalier pour le château. Il n’en faut pas moins pour comprendre combien pareil travail mobilise autant la tête que les bras.
Trois ados interpellent alors un tailleur de pierre dont les gestes semblent encore un peu maladroits. Et pour cause, le jeune homme est arrivé le matin même sur le chantier sans jamais avoir taillé la pierre auparavant : comme les quelques 600 bénévoles (on les nomme les bâtisseurs) qui vont défiler à Guédelon durant la saison touristique, il est là pour s’immerger, cinq jours durant, dans cet univers. Quelle mouche l’a donc piqué pour se lancer dans cette aventure ? Il leur raconte que petit, il était venu visiter le château fort avec l’école : fasciné par l’aventure, il s’était juré qu’un jour, il viendrait aussi mettre sa petite pierre à l’édifice.
Une petiote s’interpose alors dans la conversation et s’interroge, preuve que la véracité du projet a semé le trouble dans son esprit : « Et le soir, vous dormez et vous mangez ici, dans le château ? Ou vous pouvez sortir ? ».

Massette et fil à plomb pour faire naître des vocations

La gamine a tout juste la réponse à sa question que débarque Pamola, la jument au poil marron, tirant derrière elle un tombereau : Bruno, le charretier, vient chercher les pierres finalisées qui portent d’ailleurs, comme jadis, la signature de leur tailleur.
Impossible de s’ennuyer à Guédelon : en parcourant les vingt ateliers des divers corps de métiers éparpillés au cœur des dix hectares de forêt, nos yeux sont sans cesse sollicités par une flopée d’actions mieux huilées que n’importe quel scénario.
On suit naturellement le convoi et, après être passés devant les gâcheurs qui confectionnent le mortier à même le sol, nous voilà à nouveau dans la cour du château fort : zoom, cette fois, sur le travail des maçons. Truelle et massette à la main, Guillaume empile les pierres, apparemment presque aussi facilement que des Lego. Lui aussi s’interrompt volontiers pour expliquer combien ce petit outil d’un autre âge qu’est le fil à plomb lui est précieux pour s’assurer que son édifice pousse bien droit. Un travail plus complexe qu’il n’y paraît et qui, encore une fois et si besoin en était, redore le blason des métiers manuels. Et qui peut - pourquoi pas ? - faire naître des vocations.
Alors que le soleil commence à disparaître derrière les arbres, signe que la journée de travail et notre visite va bientôt prendre fin à Guédelon, la devise de ce chantier d’archéologie expérimental - Construire pour comprendre - prend une autre dimension. On n’a qu’une seule envie : la faire sienne et inciter nos gamins à l’appliquer à la maison, avec leurs jeux de construction. Mais avant cela, vite encore goûter une dernière fois à ces gestes d’antan du forgeron, du meunier, du cordier, du monnayeur. Un site que l’on quitte à reculons, pour ne pas manquer une miette de ce château fort qui, pierre par pierre, se construit sous nos yeux…

Anouck Thibaut

Zoom

À chaque âge son Guédelon

Vingt ans après son ouverture et malgré son succès fort de ses 300 000 visiteurs annuels, le chantier de Guédelon n’a rien d’un parc d’attractions et encore moins d’un chantier « bobo ». Passés l’immense parking et le portique, on bascule dans le temps, dans un univers où tout sonne juste ! Une rigueur scientifique et un souci des détails qui permet à chacun de s’y retrouver.
• Dès 3 ans : En avant l’imaginaire ! Une visite qui plonge les plus jeunes dans l’univers des chevaliers et des princesses, sur fond de construction d’un « vrai » château fort et de scènes de vie comme au Moyen Âge.
• 6 à 11 ans : Le temps des Comment ça marche ? On fait comment pour casser une pierre en deux, pour monter une charge en haut d’une tour, pour fabriquer une corde, pour dresser un cheval, pour frapper de la monnaie ? Réponses en images sur le chantier avec, en prime, les explications personnalisées des oeuvriers.
• 12 à 16 ans (et plus) : Sciences et techniques au pouvoir. Théorème de Pythagore, résistance des matériaux, géométrie, calcul des volumes, onde de choc : autant de matières scolaires qui prennent vie (et s’éclairent) sur le chantier. Les matheux vont se régaler, tout comme les passionnés d’histoire et les bricoleurs !
• Dès 18 ans (ou 16 ans accompagné) : Dans la peau d’un bâtisseur. S’immerger, durant trois à sept jours, au cœur du chantier et s’initier aux gestes des divers corps de métiers. Une expérience à tenter - pourquoi pas ? -, avec votre jeune.

En pratique

  • Le chantier de Guédelon est situé en Bourgogne, à 50 km d’Auxerre.
  • Visite libre (compter au moins ½ journée) ou guidée avec aussi, pour les enfants, la possibilité de participer à un atelier de taille de pierre ou au Camp des petits chevaliers.
  • Ouvert jusqu’au 4 novembre. 14 € par adulte (11 € pour les enfants et 12 € pour les ados).
  • Nombreuses photos et vidéos sur Facebook et sur la page officielle de Guédelon.