Vie de parent

Harcèlement : la Communauté française condamnée pour un cas d’école

« Cela a été très, très loin. On a failli la perdre, notre fille ». Ève* se replonge pour nous dans le passé. Un passé douloureux. Fin 2015, sa fille a été victime de harcèlement dans une école de la Basse-Sambre. Un jugement vient d’être rendu au civil. Il condamne la Fédération Wallonie-Bruxelles en tant que pouvoir organisateur de l’école. Pour Ève, c’est la fin d’un combat pour son enfant, pour les autres aussi. Elle nous a contacté suite à un article sur le sujet paru dans le Ligueur.

(*) Prénoms d’emprunt

Harcèlement : la Communauté française condamnée pour un cas d’école

En septembre 2015, Rosalie rentre en rhéto dans un athénée de la Basse-Sambre. Dès les premiers jours, le ton est donné : Rosalie sera le bouc émissaire de la classe. Au début, elle prend sur elle. Mais très rapidement, elle se rend compte que sa situation est invivable. Début octobre, Ève et Rosalie rencontrent la proviseure.

Après la réunion, celle-ci relève dans son PV que « les filles ont vite pris des attitudes et des comportements néfastes à l’encontre de Rosalie : réflexions désobligeantes en classe, refusent d’aider Rosalie, prétendent le contraire de celle-ci, (…) évitent de travailler en collaboration avec Rosalie ». Le constat est là, l’adolescente est victime d’une pression psychologique, de façon régulière, soutenue.

+ À lire aussi : « J’avais peur qu’on ne reconnaisse pas le fait que j’ai été harcelée.»

Malgré cette réunion, rien ne semble se mettre en place. Rosalie est suivie par un pédo-psy qui alerte les parents : « Elle est en danger dans cette école, il ne faut plus qu’elle y aille ». Début octobre, un premier certificat d’incapacité est fourni. Puis un deuxième. Nous sommes début décembre, le vendredi 4 pour être précis. Rosalie reprend le chemin de l’école. Elle doit réviser pour passer ses examens. Peut-être les choses se sont-elles tassées ? Pas vraiment.

Le premier jour, elle prend sur elle. « Cela a été un week-end terrible, se rappelle sa maman. Le lundi, ça a été complètement horrible ce qu’elle vivait, elle a quitté l’école avec l’intention de se jeter sous un train, c’était aussi clair que ça. Heureusement, je travaillais à un quart d’heure de là. Je l’ai eue au téléphone. J’ai été la chercher. Entre-temps, nous n’avons pas eu un coup de fil de l’école pour nous dire qu’elle était partie ».

Une ambiance délétère

Ce lundi 7 décembre, le pire a été évité. De justesse. Rosalie ne retournera plus dans cette école. Un autre établissement l’accueille en janvier. « Nous avons eu une chance inouïe, déclare Ève. La nouvelle école nous a dit : ‘Ne vous tracassez pas, on la prend en charge’. Elle a tenu sa promesse. Ils ont porté ma fille jusqu’en juin. Elle a réussi son année ».

« Qu’est-ce que ça change pour moi ? »

Mais revenons en décembre. Un peu après Noël, les parents décident d’envoyer une lettre au directeur adjoint de la Fédération Wallonie-Bruxelles. La lettre est bien réceptionnée. Un suivi est annoncé. La réponse à cette missive arrive finalement dans le courant du mois de septembre de l’année suivante.

« Dans le courrier, la Communauté française a répondu qu’effectivement l’ambiance dans l’école était délétère et qu’ils allaient faire quelque chose. Mais Rosalie n’était plus à l’école à ce moment-là. De notre côté, on se disait que cet aveu était une victoire en soi, les faits étaient reconnus. On a montré la lettre à Rosalie. Elle nous a regardés en disant : ‘Et qu’est-ce que ça change pour moi ?’. On s’est pris ça en pleine figure. On s’est dit : ‘Elle a raison‘ ».

Les harceleuses changent de cible

De là, le combat juridique qui va suivre. « Notre objectif, en allant au tribunal, c’était de démontrer à notre fille que ce qu’elle avait vécu était ignoble et qu’elle n’y était pour rien. Et que l’école n’avait pas fait ce qu’elle devait. On voulait aussi que ça n’arrive plus aux autres et que les écoles sachent qu’elles n’étaient pas au-dessus des lois, qu’elles étaient responsables de nos enfants ».

Ce souci des autres, il est important. Car ce qui arrive à Rosalie n’est pas un cas isolé. Loin de là. Ainsi au fil de la procédure, qui visera à démontrer que trop peu de choses ont été mises pour lutter contre ce harcèlement, on se rendra compte que, suite au départ de Rosalie, les harceleuses ont changé de cible. Un témoignage repris dans le jugement l’atteste : « Dans la classe, X est passée derrière moi, a shooté dans ma chaise, a fait tomber ma veste, a marché dessus et a fait mine de me frapper. Le professeur qui était présent n’est pas intervenu, mais a demandé de nous calmer sans faire de rapport ». Le calvaire vécu par Rosalie s’est déporté.

« Les élèves faisaient la loi »

Ce qui surprend dans ce témoignage, c’est la réaction non appropriée du professeur. « Les élèves faisaient la loi. Et l’école n’intervenait pas », lance Ève, exaspérée par ce souvenir. Devant la justice, le débat portera là-dessus, sur les moyens mis en place par l’école pour lutter contre le harcèlement.

« On n’a pas voulu attaquer les harceleuses. Pour nous, c’était l’école qui était à montrer du doigt. Les professeurs, la direction et au final la Fédération Wallonie-Bruxelles puisque c’est le pouvoir organisateur de l’école ». C’est cette responsabilité qui vaut à la Communauté française d’être condamnée, car elle doit répondre, précise le jugement, « des fautes des membres de son personnel ».

Le mea culpa d’un professeur

Dans un texte très clair, le tribunal constate que les faits de harcèlement ont bien eu lieu dans le cadre scolaire. Il égratigne d’ailleurs quelque peu la Communauté française sur ce point. Celle-ci est « malvenue de tenter de tirer argument du fait que des SMS et des messages Facebook auraient, le cas échéant, été adressés par les harceleurs à Rosalie en dehors de l’école pour tenter de déplacer et de nier le lien de causalité qui existe entre l’état de Rosalie et son vécu au sein même de l’école ». Le ton est sévère. Et la logique implacable. Les responsabilités sont pointées. Une à une.

Au cœur du jugement, un témoignage, celui d’un professeur. Selon la maman, lors du calvaire vécu par Rosalie, c’est un des seuls à avoir été « très soutenant ». Lorsqu’il s’agit de témoigner devant la justice, c’était aussi un des seuls à oser s’exprimer. Son discours est sans ambiguïté. Il s’adresse aux parents.

« Permettez-moi de vous livrer ci-après mon ressenti quant à l’expérience traumatisante vécue par votre fille et façon dont celle-ci a été par nous traitée. Pour le dire en peu de mots, je pense que l’équipe éducative et les membres de la direction n’ont pas pris la pleine mesure de la gravité de la situation ainsi que du calvaire que Rosalie endurait au quotidien. (…) Nous avons manqué d’initiative et nous aurions dû saisir toutes les possibilités qui s’offraient à nous : la médiation, l’intervention d’experts ou de spécialistes en gestion de conflit, etc. »

Comportement fautif

Dans son jugement le tribunal est tranchant. « Sept semaines - pendant lesquelles Rosalie était absente de l’école - se sont écoulées sans qu’aucune initiative ne soit prise pour favoriser et préparer son retour ». Comportement fautif, donc qui justifie la condamnation du pouvoir organisateur, en l’occurrence la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui n’a pas fait appel de la décision et a versé les sommes dues en cette fin novembre.

« Elle est sortie de cette histoire vidée, perdue. »

« Depuis le départ, on a dit à Rosalie, ‘On fait ça pour toi, mais aussi pour que ça n’arrive plus aux autres’. Le combat était loin d’être gagné. Chaque fois qu’on recevait des conclusions, c’était comme une baffe dans la figure, parce qu’ils disaient des choses qui n’étaient pas vraies. Mais au bout du compte, le tribunal a été encore plus loin que ce que nous dénoncions. »

Et Rosalie ? Aujourd’hui, elle a terminé ses études. Après son année de rhéto, elle a pris une année pour se reconstruire et choisir sa voie. « Elle est sortie de cette histoire, vidée, perdue », note sa maman. Puis Rosalie s’est décidée. Objectif ? Devenir institutrice, comme sa maman. Elle a terminé ses cours avant l’été. Et là, déjà, elle travaille, entre deux parenthèses Covid, dans une école primaire. « Elle fait très attention à ses élèves », conclut Eve, très fière de voir sa fille s’épanouir dans un métier qui est aussi le sien.

Thierry Dupièreux

Mise à jour

Après la publication de cet article, la Fédération Wallonie-Bruxelles a répondu aux questions que nous lui avions posées dans le cadre de nos recherches.

Quelles ont été les mesures prises par la Communauté Française dans cet établissement depuis cette affaire ?

Suite à cette problématique de harcèlement, l’équipe éducative de l'école concernée a inscrit dans son Plan de pilotage un objectif “ Réduire progressivement des violences physiques et améliorer le bien-être à l’école”.

Parmi les différentes actions menées pour y parvenir, une cellule anti-harcèlement est désormais gérée par un ensemble de 18 professeurs qui ont suivi durant l’année 2019 quatre jours de formation pour gérer des situations de conflits et de harcèlement.

Les objectifs de cette cellule sont : la prévention, la récolte des informations concernant les plaignants, la publicité de la cellule et l’intervention.

Ce fléau que constitue le harcèlement a été pris en considération par l’équipe éducative qui met tout en œuvre pour le combattre.

La cellule propose :

Des animations de prévention dans toutes les classes, de la 1ère à la dernière année, dès la rentrée scolaire.

Des animations en classe lors de conflits.

► Des entretiens avec les victimes de harcèlement, les harceleurs, les témoins, les enseignants, les parents.

► Des groupes d’entraide qui permettent un dialogue entre les jeunes, les enseignants et les parents.

► Un local, spécialement aménagé pour organiser ces entretiens et ces groupes d’entraide.

► Un numéro d’appel direct pour entrer en contact plus rapidement avec les membres de l’équipe.

Elle propose également une formation à tous les élèves du secondaire, ainsi qu’aux enseignants, éducateurs, coordinateurs, membres de la direction. Avec l’objectif, entre autres, d’informer et de sensibiliser l’ensemble de l’équipe éducative (direction, éducateurs, enseignants, …) et des acteurs concernés  (CPMS, médiateurs, AMO, asbl locales, ATL, …) au phénomène de harcèlement et aux moyens de prévention et d’intervention existants; Mais aussi de mobiliser les élèves dans les interventions pour stopper le harcèlement par la méthode du groupe d’entraide et la méthode des préoccupations partagées.

La Communauté Française a-t-elle déjà été condamnée dans des dossiers de harcèlement scolaire en tant que pouvoir organisateur?

Nous n’avons pas connaissance d’autres condamnations de ce type en tant que PO depuis septembre 2019.

De manière plus générale, afin d’outiller les établissements scolaires, Wallonie Bruxelles Enseignement a intégré dans les modules de formation à orientation juridique (à destination des directeurs/équipe pédagogique) un module de sensibilisation dans l’utilisation des réseaux sociaux qui sera dispensé en collaboration avec une université. Le premier devrait être dispensé courant 2021.

En voici le programme :

Sensibilisation et adoption d’une approche responsable dans l’utilisation des réseaux sociaux (12 mars 2021)

- Quels sont les divers réflexes à avoir dans diverses situations liées à l'utilisation des réseaux sociaux ?
- Etant donné que les contenus publiés sur les réseaux sociaux peuvent l’être tant à des fins bienveillantes que malveillantes, comment utiliser les TIC de manière responsable en respectant les droits de l’ensemble des élèves impliqués?
- Les réseaux sociaux sont-ils des lieux ressortant de la sphère publique ou privée ?
- Puis-je poster des photos des élèves en classes vertes, en excursions, en voyage scolaire ?

Comment faire face au harcèlement sur les réseaux sociaux ?
- Est-ce que je peux publier une photo ou une vidéo de mes copains de classe ou de mon professeur sur les réseaux sociaux  sans leur autorisation?...

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