Vie de parent

Il devient ado et s’invente des défauts physiques, je fais quoi ?

Votre ado passe son temps devant la glace. Il se triture le visage pour se percer des boutons invisibles. Elle regarde ses hanches tout juste développées en voulant les faire disparaître. Il ou elle se pèse avant et après avoir fait une série d’abdos. Il se pourrait que votre enfant souffre de troubles dysmorphiques corporels.

Il devient ado et s’invente des défauts physiques, je fais quoi ?

Qu’un ado s’inquiète à propos de son apparence n’est pas neuf. Mais attention à ce que ça ne vire pas à l’obsession. Pas de recette miracle pour empêcher ce type de troubles liés à une anxiété (en hausse en ce moment), mais quelques pistes pour éviter un terreau fertile aux idées noires.

L’estime de soi

Dès le plus jeune âge, travailler sur l’estime de l’enfant peut aider à ce qu’il ait une représentation positive de lui-même, selon Mandy Rossignol, professeure de psychopathologie à l’université de Mons. Quand il arrive à l’adolescence, il est donc moins prompt à développer l’anxiété d’être non conforme.

« Ça ne veut pas dire qu’on doit lui dire constamment qu’il est beau et fort, car le jour où il se retrouve devant une situation qui contredit cela, il se sentira comme moins que rien. Par contre, on peut le complimenter pour ses actions dès son plus jeune âge. »

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Concrètement, si on dit à un enfant : « Tu es gentil » et puis qu’il fait quelque chose de mal, cette facette de lui-même explose. Si on lui dit : « C’est gentil d’apporter de la soupe à mamy », cette phrase valorise l’acte sans pour autant définir toute la personne.

Entendre et ne pas minimiser

Mandy Rossignol conseille de traiter les préoccupations physiques pour ce qu’elles sont : c’est normal de s’inquiéter de son physique, de se dire que ça va impacter nos relations sociales.

Alors on peut lui dire « Mais non, bien sûr, que non, tu n’as pas un gros nez », mais s’arrêter là ne résout pas le problème. On peut donc aussi lui demander en plus pourquoi il pense cela et entamer ainsi la discussion. Ceci dit, ça ne va l’empêcher de se comparer à ses pairs ou aux images sur le net. Là encore, les spécialistes nous conseillent de discuter des contenus des réseaux sociaux et de faire le tri. Tout n’est pas bon à prendre et beaucoup de contenus sont « filtrés », corrigés, ce qui met ensuite l’accent sur les « défauts » des vrais gens.

Faut-il le mettre devant la glace pour lui prouver le contraire ?

Mettre son enfant devant la glace ? « N’est-ce pas plus perturbant d’obliger une démarche analytique alors qu’on est totalement dans le subjectif ? questionne Mandy Rossignol. L’image qu’on a dans notre tête n’est pas forcément la réalité. Les ados cochent des silhouettes avec un IMC plus important que celui qu’ils ont en réalité. Il y a un filtre déformant. Donc même en le mettant devant le miroir, ça risque de ne pas le convaincre ».

Laisser le jeune expérimenter ce « nouveau » corps

Votre ado s’est rasé la tête ? C’est très bien comme ça ! Il n’y a rien d’irréversible. Laissez-le expérimenter son apparence physique et ne le jugez pas. « Beaucoup de parents ne sont pas d’accord avec ça, mais il s’agit de son corps, explique Mandy Rossignol. Je ne parle bien sûr pas d’essayer des régimes à la noix mais plutôt de le laisser tester certains looks. Ne pas lui dire : 'Ne teins pas tes cheveux sinon tu vas être laid' ». Ce genre de choses, il faut vraiment éviter selon la psy. L’ado apprivoise son apparence, se l’approprie en passant par des expériences de changement de look.

« Il s’agit de son corps »

D’autant plus que les images véhiculées du corps des femmes sont des corps presque d’enfant : sans poils, sans hanches, aujourd’hui même sans poitrine. Beaucoup de jeunes filles ont la nostalgie de ce corps quand elles voient leurs hanches se développer, leurs seins grossir et leurs cuisses se gonfler, a constaté la psy. Alors aller lui dire « Ne coupe pas tes cheveux, tu étais ma petite princesse avec ta longue queue de cheval » risque de renforcer cela. 

Tous ces conseils restent des pistes bien sûr. Car si le parent a un rôle à jouer pour renforcer l’estime de l’enfant, il y a de réels progrès à faire dans les représentations des corps sur les réseaux sociaux et dans les médias. Très peu de diversité de couleurs de peau, de formes. Peu de vrais corps. Tout est filtré, corrigé, aminci. À quand la spontanéité des poils sous les aisselles ?

Si ça devient alarmant

Les conseils ci-dessus fonctionnent quand la peur des défauts n’est pas pathologique. Quand l’anxiété vire au trouble dysmorphique corporel, ils ne sont plus applicables. Mais alors quand est-ce que ça devient alarmant ? « Quand il y a une détresse et une exagération », répond Isabelle Wodon. Elle est psychologue clinicienne au Centre thérapeutique des troubles alimentaires de l’adolescent au Domaine de Braine-l’Alleud (ULB).

Cette détresse peut se manifester par un isolement, une coupure des liens avec sa famille avec ses amis. « C’est un changement de comportement abrupt, ajoute la psy. Un ado extraverti qui se ferme sur lui-même. Un ado timide qui va subitement s’enfermer dans sa chambre, fermer les volets et mettre la musique à fond. Un changement de comportement qui va attirer l’attention. Ou une dégringolade progressive sur deux ou trois mois. »  

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Concrètement, cela peut se traduire par toutes sortes de comportements. Isabelle Wodon donne quelques exemples : « Si les jeunes essayent de ressembler aux images d’influenceurs et autres instagrameurs, quand ils copient certaines choses, qu’ils parlent de chirurgie esthétique, essayent de faire régime parce que 1 ou 2 kg en trop par rapport à untel ou unetelle ou se mettent à acheter différents produits pour ressembler à telle ou telle personnalité ».

Mais n’est-ce pas normal pour un ado ? « Si, c’est normal, répond Isabelle Wodon, mais quand ça devient trop intense et que cela provoque une détresse psychologique, c’est alarmant. Vouloir ressembler à une célébrité, c’est normal. Quand on considère que notre corps est anormal et qu’on commence des tas de démarches pour le transformer, c’est problématique ».

« Une détresse psychologique, c’est alarmant »

Dans ces cas-là, le premier réflexe, c’est d’aller consulter. On le rappelle souvent au Ligueur : les parents ne doivent pas se changer un mini-psy, il y a des professionnel·le·s formé·e·s pour la santé mentale. Néanmoins, il y a peut-être quelques pistes à explorer.

Essayer de maintenir la communication

En rigoler pour dédramatiser, c’est assez tentant. Mais dans un stade pathologique, c’est déconseillé. « Pas de commentaire sur le physique même pour rigoler. Les ados sont hyper vigilants à ce que pensent les autres, parents et fratrie compris, analyse la psy brabançonne. Il faut donc faire vraiment très, très attention à ce genre de choses ».

« Nous sommes des modèles pour nos adolescents »

Elle conseille plutôt de dialoguer, de parler de ce qu’on trouve sur les réseaux sociaux et de voir comment nous percevons ces messages vis-à-vis de nous-mêmes. « Même si on se sent, en tant que parent, parfois un peu largué, c’est important de se tenir au courant de ce genre de choses, de discuter avec eux. En tant qu’adulte, nous sommes aussi influencés par les réseaux sociaux, restons donc vigilants. Toute femme adulte va faire attention à son apparence et donc sa fille qui grandit va faire pareil. Nous sommes des modèles pour nos adolescents, nous laissons des traces ».

Autrement dit, on ne peut pas demander à un ado de ne pas faire attention à son physique si nous-mêmes on est super intolérants avec nous-mêmes quand on prend 2 kilos. « Soyons logiques », conclut la psy.

Marie-Laure Mathot

Le corps du jeune se forme quand celui du parent décline

Perte de cheveux, difficultés à récupérer après un souper entre amis, l’horloge biologique qui tourne… le parent aussi voit son corps changer. Et cela arrive souvent au même moment du développement de l’ado. Ça peut être difficile à vivre pour certains parents, comme l’explique Mandy Rossignol de l’Université de Mons.

« Les adultes aussi ont ce genre de complexes, explique-t-elle. Quand leur enfant est ado, ils sont bien souvent eux-mêmes dans une période où l’estime de soi vacille aussi un peu. Leur corps change et pas toujours pour un mieux. Ce n’est donc pas la meilleure époque pour les parents pour être réceptifs. »

Or, les parents voient leurs enfants devenir femmes et hommes au top de leur forme alors qu’eux, vieillissent. « Quand l’enfant commence sa phase de croissance, le parent, lui, est sur une pente descendante. Il peut aller vers un divorce là où l’ado vit ses premières amours. Les femmes vont vers la ménopause là où leur fille ont leurs premières règles. Il y a un vrai enjeu de passation de flambeau. Pour autant que le parent ait ses propres complexes, ça peut être difficile ».

La psy conseille donc de travailler sur l’estime de soi et pas juste celle de son ado. Celle du parent aussi. Car vieillir, c’est pas si grave en fait. Le parent peut donc aussi s’interroger sur les représentations auxquelles il est lui-même confrontés. Peu de visages ridés, de cheveux gris et de calvitie représentées dans les médias et sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent aussi. Et pourtant, c’est la vie et ça peut être beau aussi.

Mais encore...

Vous voulez en savoir plus sur ce sujet ? Retrouvez notre article Quand le corps des ados devient leur ennemi dans le Ligueur à sortir ce 3 mars.