12/15 ans

Il/Elle copine avec les profs
sur les réseaux sociaux

Si étendue soit-elle, la toile numérique ne l’est pas suffisamment pour que professeurs et élèves ne s’y croisent pas. Quand ça arrive, quelle est la place de chacun sur ces plateformes ? Y a-t-il quelque chose à y gagner et si oui, quoi ? Ne flirte-t-on pas avec les limites dans les deux camps ? Exploration en terrain miné, où chacun va devoir se protéger un peu de l’autre.

Il/Elle copine avec les profs sur les réseaux sociaux

Ses élèves l’appellent « Le Frédo ». Ce professeur d’histoire est armé d’un ordinateur, d’un vidéoprojecteur et d’une souris bluetooth. « Ça faisait classe il y a dix ans, aujourd’hui, ça impressionne moins », plaisante-t-il. Pour chaque cours qu’il dispense à ses élèves de secondaire, dans un joli petit village près de la frontière française, il s’arme d’outils dernier cri : « Une vidéo pour illustrer mon propos : je vais sur YouTube. Identifier une région : Google Earth ». Pour la classe dont il est le prof titulaire, il a même créé une page Facebook, alimentée par les élèves intéressés.

Même outil, même langage

Chacun nourrit cette page de contenus de différents types : photos, dessins, gif animés, vidéos ou simplement observations personnelles. Tout fonctionne avec les vrais noms ou des pseudonymes et personne n’a l’obligation d’y participer. Il s’agit d’un projet fédérateur, une sorte de bonus.
« Ce n’est jamais alimenté de façon excessive et, jusque-là, je n’ai eu aucun débordement. Il s’agit d’un outil que je laisse à la disposition des élèves. Je complète cet espace en fonction du programme en cours, mais ils en font ce qu’ils veulent. Ça leur appartient. Libre à chacun de décider de son parcours, de son avenir. Ce lien facultatif, sans obligation de résultat, ni note à la clef, enrichit ma relation aux élèves et nous rend plus complices. Nous manions les mêmes outils et, par conséquent, parlons le même langage ».
Et alors, est-ce qu’il pousse cette relation jusqu’à devenir ami avec ses élèves ? « Parfaitement, répond-il, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde. Toutes ces plateformes possèdent un potentiel pédagogique précieux. Tout cela va et doit contribuer pleinement au dynamisme de l’enseignement et à son interrelation. Vous savez, je suis même ami avec les parents des élèves ».
De plus en plus d’enseignants nous expliquent que les réseaux sociaux sont un potentiel qui booste l’imagination et la dextérité des élèves. Hors de question de passer à côté d’une telle possibilité d’échanges avec les jeunes pousses pour Le Frédo.
« Ma seule limite, c’est tout ce qui se fait en message privé. Là, je contourne. Je ne réponds que par le biais d’emoticon. Les élèves le savent. Ça peut vite se retourner contre nous. Mais il suffit juste de le dire. Et je suis persuadé que leur montrer que les profs sont sur les mêmes réseaux qu’eux, qu’ils les maîtrisent, qu’ils en connaissent les règles, ça évite des débordements. Je n’ai jamais entendu parler de harcèlement dans mes classes ».
Le Frédo veut incarner une école qui aide à rendre le monde compréhensible. O.K. pour le potentiel pédagogique. Mais quid de la relation amicale pure ?

L’amitié virtuelle ? Une marque de confiance

Delphine, professeur de sport dans le Namurois, annonce la couleur d’entrée de jeu : « Je ne vais pas chercher mes élèves sur le web, mais je leur dis clairement que j’ai un compte Facebook et que j’accepte tout le monde comme ami ». Sur son compte, on peut voir des photos de famille, des vidéos musicales qu’elle partage et, bien sûr, des milliers de statistiques de ses innombrables sorties vélo ou jogging.
« Il n’y a aucun intérêt à fouiller pour eux, puisque je suis transparente. Ce qu’ils trouvent n’aura en aucun cas le goût du fruit défendu. Aujourd’hui, à partir du moment où l’on commence à cacher des choses sur sa vie privée, ça devient attirant. On se fait stalker (ndlr : comprenez « espionner virtuellement ») à la recherche de la moindre information compromettante ».
Encourage-t-elle tous les profs à en faire de même ? « Chacun fait ce qu’il veut. Par dessus tout, je veux montrer aux jeunes que je leur fais confiance ». De son côté, la prof 2.0 ne consulte pas les photos ou les informations postées par ses élèves. « Le seul échange que nous ayons reste sportif. Nous commentons tel match, partageons telle information. Finalement, cela crée une véritable complicité et offre la possibilité de communiquer plus facilement sur nos passions ».
Autre plus, Delphine a un retour sur ses cours. « Sur les plateformes sociales, j’ai un aperçu de ce qui a intéressé en cours, parfois tout de suite après la classe. Quelle ressource magnifique pour mieux cerner les attentes, comprendre ce qui parle réellement aux jeunes et - pourquoi pas ? - s’améliorer et se dépasser ». Malheureusement, cette liberté illimitée de communiquer n’est pas toujours utilisée à bon escient.

L’envers du softcore

Évidemment, le revers de la médaille de ces mines d’informations existe et peut même s’avérer problématique. Yannick, professeur d’anglais en début de carrière, enseigne dans une école très agitée de la Région bruxelloise. Cet enfant du numérique maîtrise autant - si ce n’est mieux - les différents réseaux sociaux que ses élèves. Ce qui est loin d’être le cas de l’ensemble de ses collègues.
Cette révolution numérique est selon lui litigieuse : « Je plains ces ‘vieux’ profs qui se retrouvent face à des élèves qui maîtrisent mieux les outils numériques que leurs aînés ». Il raconte comment il a surpris certains de ses élèves se moquer en ligne de ses confrères largués dans ce vaste océan du web, sans moyen de contrôler la moindre attaque.
« C’est la porte ouverte aux dérapages. Nous sommes confrontés à des jeunes qui estiment qu’ils peuvent tout dire. Il y a encore vingt ans, on injuriait son prof en écrivant sur la porte des WC, ça ne sortait pas de l’enceinte de l’école. Aujourd’hui, les injures circulent vite. Rumeurs et railleries vont bon train. »
Le jeune prof donne l’exemple édifiant de l’un de ses confrères. Ce dernier se trouve face à une demande d’amitié massive sur Facebook. Sans se méfier, il cède et accepte tous les élèves. Puis il commence à correspondre avec certains élèves, beaucoup de jeunes filles qui demandent juste des précisions pour des devoirs. Rien de méchant.
Mais le ton change et les gossip, les ragots, et captures d’écran circulent très rapidement. Toute une bande s’est jouée de lui et lui a tendu un piège. Si bien que le bruit remonte aux oreilles des parents qui se sont alors aperçus que leurs filles échangeaient dans un registre un peu trop inconvenant avec l’enseignant. Résultat ? Plainte contre l’établissement, mutation du prof qui, bien sûr, risque de mettre un certain temps à se débarrasser de cette histoire.
Depuis, Yannick est catégorique : il ne copine pas sur le web avec des personnes de l’école. Ni les élèves, ni les collègues et encore moins les parents. « Je leur explique que les réseaux sociaux entretiennent une forme d’amitié qui, dans notre rapport professeur/élève, ne peut pas exister. Selon moi, cela rompt le lien pédagogique. On donne l’illusion aux ados qu’ils peuvent obtenir des privilèges et entrer dans notre sphère privée ».
Puis, il conclut sur un argument sans appel : « Après de longues journées de boulot, une fois rentré à la maison, je n’ai pas vraiment envie de continuer à correspondre avec mes élèves ». Argument compréhensible…

Yves-Marie Vilain-Lepage

En pratique

Friend’s request, mais au fait on peut ?

Pour rappel, il est tout à fait légal pour un enseignant en Belgique d’être « ami » avec ses élèves sur Facebook, Twitter, Snapchat et consorts, de partager un blog, etc. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, dans certains états des États-Unis. Interdire purement et simplement la proximité virtuelle entre élèves et profs est-il envisageable dans notre bonne vieille Europe ?