12/15 ans

Il est écrit bavard dans son bulletin…

Pour le professeur de philosophie Florence Ehnuel, auteur de l’ouvrage Le bavardage, parlons-en enfin. Pour une classe à l’école (éd. Fayard), l’école doit s’affirmer comme le lieu où l’on réapprend à écouter. Les parents, eux aussi, ont un rôle essentiel dans le combat contre ce phénomène qui empêche leurs enfants de se laisser surprendre par la nouveauté.

Il est écrit bavard dans son bulletin… - Thinkstock

Le Ligueur : Le bavardage serait un problème majeur de l'école d'aujourd'hui. Pourquoi ce phénomène vous paraît-il si grave ? 
Florence Ehnuel : « Le bavardage s’est généralisé de la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur. Or ce phénomène est totalement sous-évalué, dans un mélange de banalisation, de résignation, de tabou... Peu de professeurs osent en parler. Certains s’y sont habitués. D’autres n’arrivent pas eux-mêmes à se taire au sein d’une assemblée et par conséquent n’exigent pas le silence de la part de leurs élèves. Il y a aussi des enseignants qui éprouvent un sentiment de honte ou qui se cachent à eux-mêmes la gravité de la situation. Enfin, il y a ceux qui se laissent gagner par l’impuissance : à quoi bon parler du bavardage si, de toute façon, on ne peut y remédier… »

Le silence, une exception dans la société

L. L. : Mais en quoi le phénomène est-il si nouveau ?
F. E. : « Il est monté en puissance depuis une trentaine d’années. Il y a encore dix ans, lorsqu’on adressait une remarque à un élève bavard, elle produisait chez lui une prise de conscience rapide, une forme de honte, des excuses… Aujourd’hui, on a l’impression que l’enfant ou l’adolescent ne voit même plus où est le problème. Les causes de ce phénomène sont multiples. De nos jours, le silence est devenu l’exception. On parle tous en regardant la télé. Le repas familial, un temps où l’on distribue la parole, disparaît peu à peu. Dans les médias, les propos sont hachés dans l’espoir de rendre les interviews plus vivantes. De la sorte, on fait la chasse aux démonstrations. Nos capacités de concentration s’amoindrissent, d’autant que notre attention est happée par les images ou encore les jeux vidéo. Dès qu’on pense avoir quelque chose à dire, on envoie instantanément un mail, un texto, un tweet… La parole est à la fois constante, peu profonde et surtout immédiate. J’y vois la peur du vide. Dans le bavardage, il y a aussi quelque chose qui tient du gavage. On ne prend plus le risque du savoir ce qui étonne. Et c’est vrai aussi en classe : à peine le professeur commence-t-il à parler que les élèves livrent des commentaires à partir de ce qu’ils savent déjà ou s’empressent de faire de l’humour. Ils ne se laissent plus surprendre par la nouveauté. »

L.L. : Faut-il voir dans le bavardage une forme atténuée de violence scolaire ?
F. E. : « Le bavardage constitue une insolence qui paraît sans commune mesure avec des coups ou des insultes. Et pourtant, je suis convaincue qu’il existe une continuité entre ces attitudes. L’élève qui bavarde n’a pas forcément l’intention de se montrer irrespectueux ou agressif à l’égard de son enseignant ou de ses camarades. Mais, dans les faits, son comportement l’est puisqu’il ‘pollue’ le cours. Il dénature la relation entre la classe et le professeur, condamné à dispenser une parole vague en lieu et place de son enseignement. »

Participer, c’est réfléchir

L. L : Les parents n’ont-il pas, eux aussi, un rôle à jouer pour dissuader leurs enfants de bavarder en classe ?
F. E. : « Trop de parents se montrent indulgents quand ils apprennent sur le bulletin trimestriel que leur enfant bavarde en classe. Certains vous disent : 'Petit, j’étais pareil', avec une sorte de fantasme génétique parfaitement absurde. D’autres y voient une forme de résistance à l’autorité et s’en réjouissent presque, alors que le bavard, loin d’être audacieux, ne fait que profiter de la banalisation et de l’impunité de l’incivilité commune. D’autres enfin confondent le fait de bavarder en classe et celui de participer. Deux attitudes tout à fait différentes, en réalité : participer, c’est réfléchir à ce que l’on va dire, c’est lever la main avant de parler, c’est avoir le souci du groupe, et non parler à tort et à travers, de façon totalement irréfléchie. Les parents peuvent en discuter avec leur enfant. Ils doivent aussi donner l’exemple, en l’écoutant, en écoutant également leur conjoint le plus attentivement possible. Le repas, notamment, doit être l’occasion de rappeler aussi longtemps que nécessaire qu’on ne coupe pas la parole aux autres. Autre moment clé : la sortie de l’école. L’enfant ne raconte pas forcément sa journée, mais il a besoin de relâcher toute l’énergie verbale qu’il a accumulée pendant les cours. Les parents doivent veiller à créer des conditions propices à l’écoulement de ce flot, soit auprès d’eux, soit auprès d’une autre personne bienveillante. Ici aussi, manger et parler vont de pair. Se poser calmement le temps du goûter permet souvent de laisser libre cours à la parole. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

Sur le même sujet

Première année primaire, quand les cotes sont secondaires

Outre le passage à une « vraie » classe, la 1re primaire est marquée par l’arrivée du bulletin scolaire. Mais comment faut-il le prendre, ce bulletin, avec ses cotes et ses commentaires ? Très au sérieux ? Avec une bonne dose de recul ? Parents et professionnels de l’enseignement nous donnent leurs points de vue.