Vie de parent

« Il faut faire confiance aux enfants,
ils sont plus doués que nous
face à la crise »

Pierre Smeesters fait partie des pédiatres qui ont signé la carte blanche publiée cette semaine et qui prônent un retour à l’école plus massif pour les enfants. Pour lui, ce texte a déjà eu un effet bénéfique. Il ouvre le dialogue. Permet de dédramatiser les choses. Son message essentiel : « N’oubliez pas l’enfant ! ».

« Il faut faire confiance aux enfants, ils sont plus doués que nous face à la crise »

« En ces temps difficiles, il y a beaucoup d’inquiétudes pour tout le monde et on comprend ça. Donc je pense que, forcément, les lectures de notre carte blanche sont différentes en fonction du point de vue duquel on part. Il y aura des gens qui seront inquiets, d’autres que ça rassurera. »

Pierre Smeesters, infectiologue pédiatre, est aussi chef de département de pédiatrie à l’Hôpital des enfants Reine Fabiola (Huderf). Il fait partie des signataires d’une carte blanche signée par des dizaines de professionnels : «  Il y a un large consensus parmi les pédiatres. On voulait mettre cela en avant. Expliquer que les médecins ont trois mois d’expérience avec cette maladie et que, de notre côté, nous sommes globalement rassurés par rapport à l’impact sur les enfants, par rapport au rôle des enfants dans la propagation de cette maladie. On tenait à le faire savoir ».

Qu’est ce qui a poussé à la rédaction de cette carte blanche ?
P. S. : « Ce qui nous a motivé, c’est ce constat : il y a de lourds dommages collatéraux du confinement et du lent déconfinement sur les enfants. Il faut donc tendre vers un pragmatisme, trouver un l’équilibre en fonction des vécus. Le message, on voulait le faire passer sans jugement, sans attaque. Simplement en essayant de faire rouler tout le monde dans une même direction, de façon constructive et collaborative. Parce qu’il y a aussi des mouvements extrêmement agressifs, extrêmement tranchés qui s’expriment, qui suivent des envies de faire peur.

« Les enfants sont un peu oubliés dans la prise de décision »

De notre côté, le seul combat qu’on assume complètement, c’est 'N’oubliez pas l’enfant'. Il faut bien le dire, on l’a vécu à certaines étapes de toute cette aventure, les enfants sont un peu oubliés dans la prise de décision. Il faut intégrer l’enfant, y penser. Consulter les parties prenantes qui défendent les plus jeunes et voir comment on peut créer quelque chose qui tient la route. Aujourd’hui, on y voit plus clair. Il faut se reposer sur le caractère progressif de la mise en place de ces mesures. Tirer parti des nouvelles données qui arrivent chaque semaine.

On est en train d’obtenir des évidences qui vont nous permettre de guider, d’évaluer. Est-ce qu’on est trop prudent ? Est-ce qu’on n’est pas assez prudent ?  Globalement, il me semble qu’on est plutôt dans une grande prudence si on prend le problème de l’enfant au sens large. »

Vous avez eu des retours de parents opposés à ce retour à l’école ?
P. S. : « Je pense que les parents qui n’étaient pas pour un retour à l’école peuvent être touchés par les arguments qu’on avance. Au minimum, cela permet d’ouvrir le dialogue. C’était notre but, sortir d’une bataille d’ego, exposer un large consensus pour initier une discussion, pleine et entière. Ce consensus a eu du poids, il a touché du monde. On a eu pas mal de retour, certains nous disant : 'O.K., ça va, parlons'. Notre carte blanche réalisée dans un esprit de dialogue a donc atteint son but.

Maintenant, les gens qui sont très inquiets ou qui sont très en colère contre la société, resteront peut-être sur leurs positions. Mais je pense que nos arguments peuvent faire réfléchir. On a eu des retours de directions d’école, d’enseignants, qui nous ont demandé comment on pouvait s’organiser. Ils s’informent, posent des questions. Pour moi, l’impact est globalement positif. »

« Ce serait formidable que Sophie Wilmès consacre un point presse à l’adresse des plus jeunes »

Rassurer les parents ou rassurer les enfants ?
P. S. : « Les enfants sont bien plus doués que nous, les adultes, par temps de crise. Par contre, ils subissent le stress de leurs parents. Il faut oser mettre les enfants au centre du jeu. S’adresser à eux, directement. Ce mercredi soir, je participe, par exemple, à une émission pour les enfants sur la RTBF. Je crois que dans le même ordre d’idées, il faudrait faire des conférences de presse pour les enfants.

Ce serait formidable que Sophie Wilmès consacre un point presse à l’adresse des plus jeunes. Cela peut rééquilibrer les choses au sein des familles. On peut aider aussi les parents via les enfants. Ceux-ci peuvent arriver avec leur candeur. En général, les enfants posent de meilleures questions que les adultes. Ils mettent les pieds dans le plat avec beaucoup d’intelligence.

Il y a des parents qui sont en détresse et ça doit rentrer dans l’équation. Il faut retrouver de la sérénité, de l’équilbre dans les débats, les décisions. Par rapport au retour à l’école, on a quand même un peu le sentiment que la question a été réduite à une question sanitaire. Alors, c’est important, certes, mais le rôle de l’école et l’importance de sa réouverture va bien au-delà de ça. Je sais que politiquement, c’est plus difficile. Il faut du temps. Il faut argumenter. Dépasser les peurs, légitimes, mais parfois exagérées. »

« Mon conseil principal, c’est de poser des questions aux enfants, de les amener au dialogue »

On sent quand même, une société très divisée sur le sujet ?
P. S. : « Notre démarche, c’est pour les enfants, point à la ligne. Ce n’est pas du tout pour défendre l’économie. Je suis préoccupé comme tout le monde par ce qui va arriver après, mais notre position a été pensée pour le bien de l’enfant. En fait, ce qui nous retient de remettre les enfants à l’école, c’est surtout lié aux risques pour les adultes. Le risque pour les enfants n’est pas nul, mais il est vraiment très, très, très faible.

Je pense qu’il faut un degré de liberté. Chaque famille chaque parent réagit avec son histoire, sa vision de la vie et de la prise de risque. Chacun a le droit de réagir différemment. Mon conseil principal, c’est de poser des questions aux enfants. 'Comment tu vis les choses ?', 'Est-ce tu veux revoir tes amis ?'. On est parfois surpris des réponses que ce soit chez les tout petits ou chez l’ado un peu rebelle. L’important, c’est d’amener les enfants au dialogue.

Il faut faire confiance à l’enfant, ils sont plus doués que nous face au traumatisme. On peut les aider à ouvrir un espace de parole qu’ils n’osent pas toujours investir. Mais eux nous aident en retour avec leurs questions et leurs réactions. »

Propos recueillis par T. D.

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