3/5 ans

Il n’en a plus que pour sa mère !

On raconte que le petit enfant, vers 3 ans, tombe amoureux de son parent de sexe opposé, tente de le séduire et rêve de supprimer l’autre parent pour s’approprier l’amour de son père ou de sa mère de façon exclusive.

Il n’en a plus que pour sa mère ! - Thinkstock

On raconte aussi que certains enfants de cet âge se font le scénario d’un heureux mariage avec leur père ou leur mère selon qu’ils sont fille ou garçon, faisant fi de leur appartenance à une autre génération.
On dit que les psys s’intéressent beaucoup à ces choses-là et qu’ils ont même inventé le complexe d’Œdipe. On dit qu’ils considèrent cette étape comme un événement majeur du développement de la personnalité et qu’elle est source d’intenses conflits à l’intérieur de la tête des bambins. Ce qui pourrait expliquer la réapparition, entre autres, de troubles du sommeil, ceux-ci prenant la forme de problèmes d’endormissement et/ou de cauchemars.
Et que racontent les enfants ? « Quand je serai grand, je vais habiter avec toi, maman », « Moi, z’aime mon papa comme un amour… »
Et que disent les parents ? « Ma fille, elle fait sa maladie d’Œdipe : elle n’en a plus que pour son père. À croire que si je n’étais pas là, elle ne s’en rendrait même pas compte ! », « Quand David m’a dit : 'Moi va dormir avec maman dans son lit', je lui ai répondu : 'Ah non, mon bonhomme ! Là, c’est ma place : ta maman, c’est ma femme. »

Tiens, y a des hommes et des femmes…

Hé oui, à cet âge, le jeune enfant a bien compris que le monde comprend deux genres : celui des hommes et celui des femmes. Il a perçu la différence des sexes. Il saisit petit à petit leur complémentarité. Il perçoit que le regard qu’on porte sur lui n’est plus ou pas un regard neutre, que ses caractéristiques de petit bonhomme ou de petite bonne femme touchent, font rire ou craquer les uns ou les autres différemment selon qu’ils soient homme ou femme, même si, bien sûr, il ne peut se le dire comme ça.
Cette expérience de la différence et de la complémentarité des sexes, il la vit le plus intensément avec ceux dont son existence dépend, parce que c’est d’abord avec eux qu’il a découvert qu’il était une petite personne différenciée et en chemin vers l’autonomie.
Comme père et mère, nous avons aussi un certain plaisir à accentuer les singularités féminines ou masculines de nos enfants : en les habillant, en soulignant ou interprétant certains traits de caractère, en les invitant à faire comme papa ou plutôt comme maman, en souriant de la tendresse qu’ils sollicitent et qui passe parfois pour de la séduction…
Voilà la première facette de cette histoire d’Œdipe.

Il n’est plus le bonheur absolu de sa mère

La seconde facette concerne l’accès à la capacité d’établir des relations heureuses et détermine la qualité des rapports avec autrui.
Le complexe d’Œdipe va structurer, chez le petit enfant, le passage d’une relation avec une seule autre personne, sa maman principalement, à une relation triangulaire. Ou, dit autrement, si pour s’attacher il faut être deux, pour se développer il faut être trois.
En effet, dans une relation à deux, on peut vivre un état de fusion bienheureuse qui rappelle un peu le paradis perdu. Cette fusion, si elle est indispensable dans les premiers temps de la vie d’un bébé, ne peut perdurer car elle n’aide pas l’enfant à aller de l’avant, à oser initier des relations qui risquent peut-être de décevoir, d’amener des conflits, d’exiger qu’on y mette du sien activement…
Si la fusion persiste, elle amène tôt ou tard un risque d’étouffement face auquel le seul moyen de s’en sortir, c’est de s’enfuir ou de rompre le lien (on connaît des adultes qui ne peuvent plus supporter de voir leurs parents, tant ils se sentent dévorés par eux).
Ce qui se passe chez le jeune enfant, petite fille ou petit garçon, c’est qu’il doit renoncer à imaginer être celui qui apporte le bonheur absolu à sa mère, premier objet d’attachement, et saisir que celle-ci a ses propres sources d’amour, de plaisir et de réalisation personnelle en dehors de lui. Que son homme (père ou non de l’enfant), son boulot, ses amis occupent une place importante dans sa tête et dans son cœur aussi. Que lui, enfant, n’est pas le seul à occuper ses pensées.

Détruire le rival

Dur, dur pour lui d’expérimenter cela ! Il y a de quoi lui en vouloir, à cette mère. Il y a de quoi en vouloir à celui qu’il perçoit comme son rival auprès de cette dernière. Il y a de quoi sentir monter en lui des envies destructrices, tout en ayant très peur. L’enfant imagine que, s’il détruit son rival, le parent qu’il aime ne le lui pardonnera pas et risquera de détruire à son tour ce qui le rend désirable, de casser son pouvoir de séduction.
Cette expérience, l’enfant la fait à travers les tensions qu’il ressent à l’intérieur de lui, et non avec sa pensée consciente. C’est pourquoi elle génère de l’angoisse et des peurs qui prennent la forme de sorcières, de méchants loups, de monstres… En jargon psychologique, on parle de vie pulsionnelle intense.

Reine Vander Linden

En bref

Pour aider l’enfant à canaliser ses pulsions, mère et père ont à souligner que ce sont eux les adultes. Ils ont à préciser les limites et les exigences qui aideront l’enfant à sortir de l’idée qu’il est tout-puissant, à sortir du statut d’enfant de sa mère pour progresser vers l’adulte qu’il sera. Tout ceci ne se fait pas sans conflits. Les relations à trois sont inévitablement génératrices de tensions et de frustrations.

Témoignages

« Sophia n’avait d’yeux que pour moi, de mots que pour moi, elle s’accrochait à moi comme une sangsue. Quinze jours de vacances à trois et il n’y a plus que son père qui existe pour elle, au point qu’elle détourne son visage quand je lui parle. Prise au premier degré, cette situation est assez dure. Mais quand je la prends au second degré, je me dis qu’elle est en plein Œdipe et ça en devient drôle, tant c’est caricatural. »
Cécile

« Mon petit garçon commence son complexe d’Œdipe, semble-t-il. Ce qu’il vit pour le moment remue beaucoup de choses en moi. Ma femme et moi l’avons adopté quand il avait à peine 3 mois. J’ai désiré cet enfant autant que mon épouse, j’étais partie prenante dans les démarches d’adoption autant qu’elle. Comme papa adoptant, je suis aujourd’hui très interpellé. Plus qu’un autre papa ? Je ne sais pas, mais… Je veux aujourd’hui répéter à mon fils tout le bonheur que j’ai d’être son papa, je veux marquer ma place de père, alors que j’ai parfois l’impression qu’il n’a d’yeux que pour sa maman. »
Lionel

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« Maman, je veux me marier avec toi ! »

« Tu ne vas pas sortir comme ça ? En plus, si c’est pour rentrer et repartir tout de suite, ce n’est pas la peine que tu reviennes, hein ! ». Ces paroles que l’on croirait tout droit sorties de la bouche d’un mari jaloux sont celles d’Hugo, 7 ans. Une phrase « assassine » lâchée à sa maman, qui, au retour du boulot, enfile une robe à la hâte pour rejoindre sa soeur au restaurant. Trop grand pour encore aimer trop sa maman ?