Initier les enfants à la beauté…

La chambre de la plus grande a été rénovée. Pour sa rentrée en 1re secondaire, on lui a installé un vrai bureau. Elle a choisi la couleur des murs, les posters qu’elle y affichera… Elle sait ce qu’elle veut, fait preuve déjà d’un sens de l’harmonie dans les teintes, de l’équilibre des masses. Elle a un goût sûr, cette gamine-là ! La beauté s’apprend-elle ? Que me répondrait Charles Pépin, ce jeune philosophe qui vient de publier, chez Laffont, Quand la beauté nous sauve ?

Initier les enfants à la beauté… - Thinkstock

Charles Pépin : « On n’apprend pas à reconnaître la beauté, on apprend à y être sensible. Ce serait une erreur de dire, comme font les snobs : ‘Tu vois, ça c’est beau et ça, ce n’est pas beau’. C’est contre-productif. En revanche, ce qui se transmet, ce qui se partage par l’exemple, c’est la sensibilité à la beauté. Montrer à son enfant que la beauté vous touche, qu’elle vous aide à vivre, ça suffit. Au contraire de ce que serait une éducation au bon goût qui méconnaît la liberté de l’enfant. Non, si on va au musée, on dit à l’enfant, tu vas où tu veux. Ne pas l’ennuyer et, à la fin, lui demander simplement ce qui lui a paru beau. Et l’écouter sans juger, avec une vraie curiosité. Le renvoyer à sa liberté. Après, évidemment, la ruse est permise. On peut passer de la musique qu’on trouve belle pendant le trajet en voiture, on peut s’arranger pour que l’enfant rencontre la beauté. On peut le mettre en situation. Mais c’est une mise en condition, pas un conditionnement. »

Arrêter de tout vouloir maîtriser

Le Ligueur : Mais parents et enfants n’ont pas forcément la même conception du beau.
C. P. : « 
J’ai une fille de 11 ans qui est sur internet avec toute la musique en accès libre, qui a une grande culture musicale. On a plein de goûts communs, mais pas pour tout. Ma Liberté de Reggiani, ça ne lui parle pas. Mais, ce qui compte, c’est que nous sentons que nous pourrions être d’accord même si nous ne partageons pas les mêmes goûts. Ce qui apparaît, c’est que pour tous les deux, ce qui est beau, c’est important. Et c’est ça qui compte. Qu’à tous les âges de la vie, il n’y ait pas que le bon, le vrai, l’utile, il y a aussi le beau. »

L. L. : Qu’est-ce que vous découvrez d’elle dans ce qu’elle trouve beau ?
C. P. : « La manière dont elle peut être sensible à un certain conformisme générationnel ou social. Mais aussi la manière dont elle est à l’écoute de sa propre singularité grâce à la musique et donc la manière dont elle échappe à ce même conformisme. Mais ce qui compte le plus, ce n’est pas ce que je vais découvrir d’elle, mais ce qu’elle va découvrir… d’elle. Moi, en tant que père, j’essaye de ne pas vouloir tout comprendre de ma fille. D’ailleurs, si la beauté est intéressante, c’est aussi parce qu’elle nous met devant plein de choses qu’on ne peut pas comprendre. Arrêter de rationaliser, de maîtriser, ça fait du bien. C’est cela que la beauté nous offre ».

La beauté aide à vivre

L. L. : Vous racontez comment, à 15 ans, en écoutant Lou Reed sur le chemin de l’école, vous découvrez votre idéal et vous en rapprochez. Est-ce que chacun a eu la chance d’avoir connu ça une fois dans sa vie ?
C. P. : « La réponse est non. Beaucoup de gens disent, ça ne m’est jamais arrivé. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse. Je suis persuadé que ça peut arriver à tout le monde. Peut-être faut-il oser ? Oser s’ouvrir à ce que ça peut créer en nous. »

L. L. : Mais tout le monde tient à ce que son enfant ait une belle chambre !
C. P. : « C’est très touchant parce que c’est important de vivre et de travailler dans un endroit qui est beau. L’agencement des formes, des couleurs, des matières, ce n’est pas superficiel. Ce sont des symboles de valeur et de sens. Mais ce qui compte le plus, c’est que l’enfant s’approprie son espace avec sa liberté et sa subjectivité.
La famille est aussi un lieu de violence, de jalousie, de possessivité, notamment au sein de la fratrie. Et la beauté, c’est l’occasion de satisfaire ces sentiments violents, mais de belle manière. On satisfait son agressivité par le truchement du plaisir esthétique. »

L. L. : Vous pouvez donner des exemples ?
C. P : « En tant que parent, on voit que la jalousie, la possessivité est bien là. C’est un des premiers sentiments humains et elle est sauvage. La beauté, c’est traiter cela sans la fuir, de manière libératrice. Les enfants veulent leurs parents pour eux seuls. Ils sont en compétition les uns avec les autres. Mais des enfants qui écoutent du piano, ce n’est pas plus pour l’un que pour l’autre. La musique leur permet de dépasser tout ça. Si ça leur plaît, ils n’en veulent pas pour eux tout seul. Ils veulent le mettre à fond dans la maison. Le rapport à la beauté est un beau rapport qui permet de sortir le meilleur de soi. C’est pour cela qu’il faut multiplier les chances de rencontres entre les enfants et la beauté : tableaux, musique, paysage et puis, après, advienne que pourra. Surtout ne pas guider. »

L. L. : La beauté implique le partage ?
C. P. : « De ce point de vue, internet est génial, Ce libre accès à tant de musique gratuite. Nous n’avions pas ça. Quand ça me touche profondément, je sens que ça pourrait toucher les autres. Et le concert, écouter ensemble, redouble la présence des autres, qui étaient déjà là quand vous étiez seul chez vous. Vous conviez les autres comme des sensibilités analogues à la vôtre. Et quand, ensuite, deuxième couche, ils sont avec vous au concert, ils sont deux fois là. Chez soi aussi d’ailleurs. Être en famille, avec une musique que tout le monde aime, c’est être ensemble. Pourquoi s’en priver ? Et la télé aussi, d’ailleurs. Faire de la beauté un sujet de discussion familiale, pourquoi pas ? Avec juste cette question : ‘Est-ce que tu trouves que c’est beau ?’ »

Propos recueillis par Michel Gheude

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