Vie de parent

IVG : paroles d’hommes…

Si l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est désormais un droit, elle reste une épreuve douloureuse pour la plupart des femmes qui ont à la vivre. Et la place de l'homme dans cette épreuve ? Comment la vit-il ? Comment assume-t-il ? Dans La Place de l’homme, un documentaire plein de pudeur et de sobriété, la réalisatrice Coline Grando interroge cinq hommes dont les témoignages éclairent une problématique trop souvent occultée. Rencontre.

IVG : paroles d’hommes…

Pourquoi avoir choisi le sujet de l'IVG, en le traitant exclusivement par le biais du vécu masculin ?
Coline Grando : « Au départ, je voulais traiter de ce sujet en me concentrant sur les femmes. Pour nous, c'est une épée de Damoclès qui pend au-dessus de nos têtes. Alors qu'on passe notre vie à faire des choix sans avoir à réfléchir aux conséquences, tout d'un coup s'offrent deux chemins sans possibilité de marche arrière. C'est donc une véritable épreuve, quelque chose de difficile à vivre.
Un jour, j'ai rencontré un homme à qui j'ai parlé de mon projet et il m'a raconté avoir vécu une IVG avec sa copine. Ce fut un déclic. J'ai pris conscience qu'on ne parlait jamais de la place de l'homme dans ce moment-là, que ça pouvait être intéressant d'utiliser cet angle. »

Qu'est-ce qui explique, selon vous, qu'on ne parle jamais de l'homme face à l'IVG ?
C. G. : « Le droit à l'avortement est encore extrêmement fragile et en donnant trop de place à l'homme, il y a un danger d’une remise en question du droit de la femme à disposer de son corps. Nous sommes dans une société où le patriarcat est encore puissant, quoi qu'on en dise. Il y avait donc un vrai challenge à donner une place à l'expression du vécu masculin sans que cela ne remette jamais en cause le fait que la décision reste - et doit rester - entre les mains des femmes. »

La fragilité du droit des femmes à disposer de leur corps est telle qu’il y a une tentation de mettre l'homme de côté pour éviter qu'il fasse pression. Le grand enjeu est donc de lui offrir cet espace d'expression sans mettre en péril la prise de décision de la femme.

Quel est l'intérêt dès lors de faire parler les hommes sur ce sujet ?
C. G.
: « Il y a très peu de récits de vie masculins qui circulent à ce sujet, voire aucun. Or, il me semble que faire exister cette parole, c'est aider à la conscientisation de l'épreuve que représente un tel événement. C'est aussi questionner la parole chez les hommes. Que se passe-t-il dans leur tête au moment où on leur annonce qu'ils vont devenir potentiellement papa ? C'est une façon de permettre un dialogue que leur éducation - on demande encore souvent aux hommes de ne pas exprimer leurs émotions - n’encourage pas. »

Ouvrir le dialogue et les espaces pour le faire

On encourage les hommes à toujours jouer davantage leur rôle de père et, en même temps, comme vous l'indiquez, l'homme n'a plus son mot à dire quand la femme est tombée enceinte. N'y a-t-il pas là un paradoxe ?
C. G.
: « Il est évident que devenir père alors qu'on ne l'a pas décidé est très violent. C'est indiscutable. Mais si on autorise l'homme à décider, on place de fait la femme en position mineure, puisque quelqu'un d'autre a un pouvoir sur son corps. Or, les seules personnes pour lesquelles on peut prendre des décisions concernant leur corps, ce sont les enfants. Impossible, donc, d'autoriser une telle régression ! Cela ne veut pas dire pour autant que les hommes n'ont pas de responsabilité.
Je suis frappée par le nombre d'hommes qui se désintéressent de la contraception de leur compagne, considérant que ce n'est pas leur affaire. Or, si la décision de l'IVG revient à la femme, c'est bien une histoire qui se fait à deux qui conduit à tomber enceinte. Il y a donc une responsabilisation de l'homme dans le rapport sexuel qui est trop souvent minorisé. Il y a une éducation sur ce sujet à repenser. On a mis toute la responsabilité de la grossesse sur les épaules de la femme, alors que celui qui risque de ne pas avoir le choix par la suite, c'est l'homme. Je pense que ces récits de vie peuvent aider à nourrir cette réflexion. »

Quelle place accorder dès lors à l'émotion des hommes ?
C. G.: « Dans le cas de l'IVG, il me semble que la place de l'homme est justement dans la parole, dans l'expression de son ressenti. C'est d'ailleurs un problème que soulève le film : pour l'instant, il y a peu d'espace. Dans la sphère intime, il n'y a en a pas toujours. La communication entre les partenaires, et ça se comprend, peut s'avérer difficile. En centre de planning familial, c’est très variable. Comme je l’ai déjà dit, la fragilité du droit des femmes à disposer de leur corps est telle qu’il y a une tentation de mettre l'homme de côté pour éviter qu'il fasse pression. Le grand enjeu est donc de lui offrir cet espace d'expression sans mettre en péril la prise de décision de la femme. Les centres de planning familial me semblent être l'endroit où devraient exister ces espaces parce que permettre à la parole d'advenir, c'est permettre aussi aux hommes de conscientiser leur rôle dans le processus qui conduit à la grossesse. »

Propos recueillis par Ignacio Suarez

Où et quand voir le film ?

La Place de l'homme est actuellement sur les écrans du cinéma Flagey, à Bruxelles : 20 novembre à 21h30 - 22 novembre à 17h30 - 26 novembre à 19h30 - 29 novembre à 21h30 - 30 novembre à 17h30.

 
 
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