Jean Lambert : la poésie pour survivre

Profondément engagé. En tant que metteur en scène, auteur de théâtre, citoyen, père, grand-père… Un regard qui ne triche pas. Un phrasé clair et réfléchi. Il se révèle aussi passionné que passionnant et on ne se lasse pas de l’écouter…

Jean Lambert : la poésie pour survivre - Béa Uhart

Le rendez-vous était pris dans une brasserie namuroise très ancienne. En regardant les hauts plafonds, les colonnes, les pilastres, en me montrant l’imposant comptoir, Jean Lambert se souvient : « C’est ici que la trame du spectacle Modèle déposé avec Benoît Poelvoorde nous est venue. Au lendemain du film C’est arrivé près de chez vous, Benoît nous a demandé, à Bruno Belvaux et à moi, de le mettre en scène. Je l’avais rencontré lors d’animations en classe, je me souviens de ce gamin de 15 ans insupportable tant il était doué, tant il prenait toute la place ».
L’école, les classes, les jeunes… c’est toute sa vie. Hormis quelques incursions dans le théâtre dit pour adultes, il consacre la majorité de son temps au théâtre jeune public et au théâtre avec les jeunes, dans les écoles et quartiers. Avec le collectif d’artistes des Ateliers de la Colline, compagnie notoire implantée à Seraing et qui fête ses trente ans d’existence, il a (co)signé moult pièces dont le fameux Tête à claques, un des spectacles les plus bouleversants de l’histoire du théâtre jeune public.

Une histoire… qui fait mouche !

Son dernier bijou, Enfant mouche, touche à son tour en plein cœur avec un sujet sensible et bien actuel : le parcours d’un enfant non adapté à l’école. Ou bien serait-ce l’école qui ne s’adapte pas à l’enfant… Un spectacle dont le centre n’est pas l’école, mais bien la question cruciale : comment aide-t-on nos enfants à grandir ? « Quel accompagnement leur donnons-nous ? Faut-il qu’il soit rigide avec un cadre précis ? Ou peut-il être souple, en aller-retour entre l’adulte qui sait un certain nombre de choses et l’enfant qui a lui-même des choses à faire valoir. Comment peut-on grandir ensemble ? Car je pense qu’on continue à grandir ensemble jusqu’à la fin de nos jours. »
Au cœur du processus de création, avec sa complice Dominique Renard, la notion de confiance a surgi naturellement. « À partir de quel moment l’adulte a-t-il encore confiance en l’enfant ou l’adolescent et, inversement, à quel moment le jeune a-t-il encore confiance en l’adulte qui l’accompagne ? À quel moment aurons-nous le sentiment d’être trahi ? On nous dit souvent que, dans nos spectacles, on parle de malentendus. Si la confiance est rompue, dans quel drame est-on projeté ? Lorsque l’enfant n’est pas dans la règle, que fait-on ? On la modifie ? On l’atténue ? Comment rebâtit-on la confiance quand ce qui est proposé ne va pas du tout ? ». Il y est question aussi du rapport aux parents et grands-parents, « d’un héritage de valeurs : comment la famille essaie de le défendre. »
Enfant mouche aborde également de manière extraordinaire la (non) place du corps de l’enfant dans l’école. Cela fait-il partie de ses observations ? Jean sourit en acquiesçant. « Je dirais même de ma propre chair. Mon corps en a souffert étant enfant. Je me souviens d’avoir reçu une grosse punition en entrant dans le secondaire. Sur le fait que je n’étais pas bien assis. J’avais toujours cette tentation de monter sur ma chaise et de replier mes jambes en-dessous. J’étais toujours dans une position saugrenue. En primaire, on m’avait fichu la paix. Mais là, mon professeur m’a cassé dès la première leçon. En dehors de ce détail autobiographique, je pense en effet que c’est une contrainte extrêmement importante. Non seulement le malaxage de l’esprit, mais aussi l’abnégation du corps. »

La vie, ce n’est pas du théâtre

Et plus tard, après ces bancs d’école, pourquoi le théâtre ? Pourquoi les jeunes ?
« Dans Enfant Mouche, Léon trouve une solution en devenant équilibriste. C'est une allégorie. Non pas pour dire que tout le monde devrait exercer un métier lié à l'art, mais plutôt pour inviter chacun à pratiquer sa vie comme on pratique un art ! Au hasard des rencontres, l’être humain - même s’il n'a pu s’insérer dans une structure scolaire - peut trouver un projet qui le motive. Alors, l’apprentissage devient une nécessité pour lui. Il crée le lien. Il accepte l'effort et la remise en question, parce qu’il se retrouve dans une volonté d’accomplissement. Tant qu’il n’a pas ce projet qui l’intéresse fondamentalement, l’apprentissage est pour lui forcé et artificiel. Il s'en accommodera plus ou moins bien. »
Ce qu’a appliqué le petit Jean sans souci. Aucune deuxième session, tant il voulait préserver ses vacances, son espace de liberté ! À 18 ans, il quitte son village pour se rendre à Bruxelles où il réussit l’examen d’entrée à l’Insas (école de théâtre). Il évoque ce moment-charnière avec émotion.
« Je vivais et je vis toujours dans la même maison, qui est à 50 mètres d’un théâtre. Un théâtre qui a été créé par les habitants, dans lequel mes parents se sont rencontrés, dans lequel mon grand-père jouait la comédie, tant en français qu’en wallon. Ça faisait partie de la vie du village. J’ai toujours été baigné dans ce théâtre-là. Dans l’atmosphère des années 1950-60, début 70, où l’oralité était importante. Les voisins parlaient, se racontaient. Dès qu’il y avait plus de 15°C dehors, on sortait les chaises et on discutait entre voisins, adultes et enfants. Des images que l’on peut retrouver dans des films de Fellini. Disons que je vivais ça en Hesbaye. Je pense que j’ai dû entendre et inventer 100 000 histoires ! »
Alors, malgré toute la volonté d’y être, l’entrée à l’Insas rime avec sentiment d’illégitimité. «J’ai l’impression qu’on m’y demande de choisir entre le monde de l’art et le monde d’où je viens. Je me sentais incongru, mais je me propulse dans des univers que je reçois et qui me fondent également. Quand je rencontre le professeur Roger Dehaybe, je découvre qu’il y a un théâtre (ndlr : le Théâtre de la Communauté à Seraing) qui se fait dans ma région et qui crée à partir de mon identité ou des gens qui ont la même identité que moi. »
En remise en question perpétuelle, Jean et ses complices travaillent en lien direct avec leurs publics, au fil des créations. «Je ne veux pas que mon théâtre soit un théâtre abstrait ». De même, il apprécie les débats et échanges avec les spectateurs : « Je n’ai pas peur d’instrumentaliser mon art. Installer le dialogue est justement une des fonctions sociétales de l'art théâtral. »
Et avec ses propres enfants, comment a-t-il combiné ses rôles d’artiste et de père ? « Ce sont pour moi deux choses différentes. J’ai vécu ma relation de père dans une immédiateté en essayant de m’interdire de théoriser et j’ai la chance d’avoir une épouse très concrète. Je me suis toujours refusé à lire des livres d’éducation avant d’éduquer. Et je n’ai jamais pris un de leurs comportements pour en faire un spectacle ». Il en va de même avec sa petite-fille de 5 ans : « Je vis dans la relation épanouissante de grand-père. Sans vouloir en faire une pièce ! »
Pourtant, à l’entendre, la matière ne manquerait pas : « Je suis très impressionné par les capacités des enfants à intégrer une tonne d’informations puis à s’en resservir, à nous les renvoyer. Quelle puissance ! Quelles facultés extraordinaires ! Comment pouvons-nous aider ces facultés à se développer plutôt que les contraindre, voire les éteindre ? Ça reste une de mes grandes préoccupations. »
Engagé, disait-on. À la vie comme à la scène…

Sarah Colasse

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