Jean Piter, heureux
comme un médecin de campagne

Aujourd’hui, la plupart des jeunes médecins choisissent d’exercer en ville. Jean Piter, lui, a choisi de soigner ses patients à Vielsalm, en pleine campagne. Et il ne changerait de place pour rien au monde !

Jean Piter, heureux comme un médecin de campagne

Chemise à carreaux bleus et rouges, jeans, baskets noires confortables, lunettes sur le bout du nez, l’œil vif et prudent. Le docteur Jean Piter nous reçoit dans son cabinet, à Vielsalm, en Hautes Ardennes. Une chance car il n’a jamais une minute à lui !
Dès 7 h du matin, il est à pied d’œuvre, entre son ordinateur portable, ses consultations et ses visites à domicile qui se prolongent souvent tard dans la soirée. Cet infatigable, bientôt la cinquantaine, se consacre aux personnes âgées autant qu’aux adolescents. Et trouve encore le temps de travailler auprès d’une mutuelle comme médecin scolaire. Ajoutez à ça les quatre à cinq gardes de 24 heures par mois… L’homme ne chôme pas.

Le mal-être aussi à la campagne

Nous sommes dans la salle d’attente du cabinet. Affiches et dépliants témoignent de la première préoccupation de Jean Piter : la prévention. Pour lui, cette dernière passe d’abord par l’écoute attentive du patient, la prise en compte de sa vie et de ce qu’il appelle « ses besoins vitaux ». Comme tous les généralistes, il soigne les grippes, les angines, les maladies de la thyroïde, très nombreuses désormais. Il dresse aussi des centaines de diagnostics.
« Ici, c’est la vraie campagne. Pas encore de toxicomanie ni de violence à l’horizon. La pathologie sociétale y est pour le moment discrète. Moins stressantes, les conditions sont bien meilleures pour exercer le métier. Par contre, on est loin des hôpitaux et le Samu ne vient pas dans les cinq minutes », souligne Jean Piter.
Plus souvent encore, il est à l’écoute des souffrances psychologiques de ses patients et observe : « La détresse surgit souvent là où on ne l’attend pas. Beaucoup de drames personnels demeurent enfouis. Le mal-être, la solitude, l’anxiété se vivent aussi à la campagne. Les gens sont inquiets à la fois sur le plan professionnel et familial. Chez les jeunes couples, les divorces et la recomposition des familles et tout ce qui en découle constituent les plus grandes souffrances. C’est la première pathologie qui frappe ma clientèle ».
Reste l’autre secteur dans lequel il travaille un jour par semaine : « La médecine scolaire, j’adore ! Les jeunes confient leurs inquiétudes et questions sur la contraception. Mais aussi leurs relations avec leurs parents, les tensions avec les enseignants. »

Plus jamais en ville

Le généraliste, installé à Vielsam depuis plus de vingt ans, voulait déjà être docteur quand il était enfant. Par amour de la vie, certainement. S’il a aujourd’hui la médecine chevillée au corps, ce n’est pas pour le prestige de la profession, mais pour le geste médical. Et surtout, tout simplement, parce que la médecine généraliste est « un métier du social ».
Jean Piter soigne les familles sur plusieurs générations. Une patientèle fidèle et assurée. À coup sûr, le métier est plus épuisant qu’en zone urbaine ou dans le milieu hospitalier qu’il connaît bien. Mais Jean Piter voulait, après ses quinze ans d’études, revenir aux sources, dans sa bourgade natale. Son passage au CHU de Liège comme orthopédiste a laissé quelques traces : « Les relations professionnelles dans le milieu hospitalier ne me satisfaisaient pas. Mon ancien médecin traitant était à la recherche d’un généraliste à Vielsalm. Je me suis dit : ‘Pourquoi pas moi ?’. Pour rien au monde je ne retournerais en ville », insiste-t-il.
Jean Piter sait pourquoi il a fait ce choix de vie. Il apprécie la proximité de son travail. Il connaît bien ses malades, pour lesquels il a un attachement particulier. Beaucoup sont devenus des amis : une toile d’un ancien patient, l’artiste local Émile Renard, trône entre stéthoscope, pèse-personnes et autres instruments médicaux. D’autres cadeaux sont exposés çà et là. Le docteur apprécie ces gestes de reconnaissance : « À la campagne, on connaît tout le monde, les relations sont plus personnelles. Il m’arrive de parler wallon avec les anciens. Ici, j’ai l’impression que le métier de médecin généraliste est valorisé plus qu’ailleurs. Je fais toujours le suivi de mes patients avec les spécialistes qui me renvoient systématiquement le dossier médical. Nous avons des relations privilégiées, on a tous besoin l’un de l’autre. »

Pénurie de médecins

Cette médecine-là prend du temps, beaucoup de temps. Comment faire dans un secteur qui est à la limite de la sous-densité médicale ? « À Vielsalm, la pénurie est importante. Sur les sept médecins en activité - pour 7 500 habitants - je suis le plus jeune. S’ils arrêtent à 65 ans, dans dix ans, on ne sera plus que deux. »
Pourquoi une telle pénurie ? Qu’est-ce qui retient les jeunes diplômés de s’installer à la campagne ? « Ils rechignent à venir ici par peur de l'isolement, de l'investissement personnel qu'une telle installation représente, explique Jean Piter. En dehors de la ville, on doit beaucoup s’investir en temps de travail. Les plupart des jeunes préfèrent un travail de groupe avec des horaires compatibles avec une vie familiale. Ceux qui ont essayé de s’installer ici ne tiennent pas le coup. Ils sont repartis vers la ville dont ils sont originaires. On ne s’invente pas campagnard. La profession s’est aussi féminisée et les femmes médecins privilégient la qualité de vie. Elles ont raison. Moi, j’ai fait ce choix et je ne le regrette absolument pas. »
Heureusement pour notre médecin de campagne, les visites à domicile sont moins fréquentes qu’avant. Très chronophages, les déplacements représentent une perte de temps considérable. « Beaucoup de gens de la ville pensent que je travaille dans la brousse. Finalement, ils n’ont pas tort. Je me rends, bien sûr, chez les personnes grabataires et âgées, mais les autres font l’effort de venir au cabinet. Je travaille en solo, non-stop, tout en étant chez moi : c’est ça, la médecine généraliste ! ».

Le bonheur est dans la campagne

Marié avec une enseignante, Jean Piter a deux fils, de 18 et 15 ans. « Je m’oblige à être disponible le midi pour déjeuner en famille. Ma femme et mes enfants m’attendent pour partager le repas du soir. C’est facile, je n’ai que quelques marches d’escalier à monter. Cette qualité de vie m’est indispensable et je ne peux l’avoir qu’à la campagne. Même mes enfants apprécient cet environnement. Alors que moi, jeune, je ne rêvais que d’aller en ville. »
Pour ses (rares) loisirs, le médecin travaille dans son jardin, entretient le potager et adore faire la cuisine ! La vie de famille ? Essentielle et précieuse. « Vivre à la campagne est un choix de vie sur le plan professionnel et familial. Désormais, me rendre en ville me stresse ». De futurs médecins dans la famille ? «Non, mes deux fils ne veulent pas d’une vie avec trop d’heures de travail ». Le médecin de Vielsalm raconte volontiers que les remèdes de grands-mères encore utilisées ici : les tisanes de fleur de tilleul soignent les conjonctivites, les racines de guimauve diminuent les maux dentaires… Et la soupe aux orties est excellente pour les anémiques ! « On a encore ce retour-là. Je n’y suis jamais opposé sauf si cela fait du tort », confie-t-il avec une sagesse toute campagnarde.
Jean Piter défend son métier bec et ongles. Toutefois, il pense à travailler en maison de santé. De telles structures allègeraient considérablement les charges et permettraient aux jeunes médecins de s'insérer dans un système déjà bien huilé. Partir en vacances ou trouver un remplaçant serait plus facile. Un pari difficile? Qu’importe. Le docteur Piter ne lâchera pas prise. Car il sait que dans la vie, comme en médecine, il n’y a pas de remède-miracle.

Corinne Le Brun