Jumeaux, ce couple excessif

Journaliste, elle-même jumelle, Isabelle Lortholary a décidé de consacrer un livre de témoignages à la gémellité pour démonter un certain nombre de clichés et tenter de saisir ce qui, par-delà la singularité des histoires, lie ces jumeaux.

Jumeaux, ce couple excessif

Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre ?
Isabelle Lortholary : « Parce que les jumeaux - dont le nombre a beaucoup augmenté avec la multiplication des grossesses tardives et aussi, à un certain moment, des procréations médicalement assistées moins maîtrisées qu’aujourd’hui - continuent de fasciner. Depuis la Bible (Jacob et Ésaü) et la mythologie gréco-romaine (Apollon et Artémis, Castor et Pollux, etc.), ils offrent un ressort dramatique. Et on les croise dans de nombreux romans, de nombreuses BD (avec Dupont et Dupond, notamment), dans de nombreux films. On trouve aussi beaucoup d’ouvrages écrits par des parents de jumeaux ou qui leur sont destinés. Mais, moi-même jumelle, je suis à la fois frappée et agacée par le peu de finesse employé pour parler de la gémellité, qui fait l’objet de multiples clichés, souvent manichéens. »

Lesquels ?
I. L. : « On croit souvent que les jumeaux ne sont pas capables de vivre une vie d’adulte normale, équilibrée, s’ils sont éloignés l’un de l’autre. Qu’il y en a toujours un qui va bien, l’autre mal. Qu’ils ne forment vraiment une personne que quand ils sont ensemble, etc. Alors que la réalité ne s’écrit jamais en noir et blanc et que chaque histoire est singulière. C’est pourquoi j’ai décidé de donner avant tout la parole aux jumeaux eux-mêmes pour qu’ils racontent leur vécu, leur ressenti, avec, en complément, l’éclairage de différents experts*. »

Longtemps, on a défini les jumeaux comme une paire. Vous préférez parler d’eux comme d’un couple…
I. L. : « C’est le Français René Zazzo, l’un des premiers psychologues à s’être intéressé vraiment à la gémellité, qui a commencé à parler de couple. Il dit même avec humour que peu lui importe en réalité les jumeaux. Que ce qui l’intéresse vraiment, ce sont les relations de couple, qui s’expriment souvent avec excès chez les jumeaux (lire l’encadré). Chez les jumeaux, comme dans chaque couple, on trouve partage, complémentarité et rivalité. Il se construit un équilibre au sein duquel chacun, d’une certaine manière, trouve son compte. Si, par exemple, l’un est bavard, tandis que l’autre est réservé ou si l’un domine l’autre, c’est que, d’une certaine manière, cela arrange chacun d’eux… Comme le dit la psychiatre et psychanalyste Annie Roux, il arrive aussi, comme dans certains couples, que l’un endosse le rôle d’aîné ou de mère pour l’autre. »

Au sein du couple gémellaire, les rôles peuvent être sinon imposés, du moins fortement suggérés par les parents, par l’entourage…
I. L. : « C’est vrai, mais cela est aussi le cas des autres enfants. Avant même d’accoucher, une mère fantasme ses bébés. Puis, à la naissance, elle est confrontée à la réalité. Chacun des deux parents projette des héritages, des traits de caractère, parce que le nez de l’un rappelle le grand-père maternel, parce que le regard de l’autre évoque celui d’un autre membre de la famille… Le père comme la mère ont à cœur de ne pas projeter la même chose sur les deux enfants. Et du reste, entre eux, spontanément, les jumeaux se débrouilleront très bien pour qu’on arrive à les différencier. L’un sera plutôt mince, l’autre enveloppé. L’un sera bon en mathématiques, l’autre exercera ses talents plutôt dans les matières littéraires… Mais il est vrai que ces projections provoquent la mise en place de schémas inconscients dont on arrive parfois à ne jamais se défaire. »

Par-delà la singularité des parcours, existe-t-il des points communs entre tous les jumeaux ?
I. L. : « Un des hommes que je fais parler dans mon livre le dit très bien, ce qui différencie les jumeaux des autres, c’est que nous n’avons jamais été seuls, contrairement aux enfants nés uniques. À partir du moment où ils voient le jour, eux doivent apprendre à vivre avec les autres. Pour les jumeaux, c’est l’inverse. La normalité, c’est d’être à deux, dès la période de grossesse. Et il leur faut apprendre à vivre seuls, séparément. Ce n’est ni plus difficile, ni plus compliqué. Mais cela peut parfois prendre toute une vie.
Je dirais aussi qu’être jumeaux, cela représente à la fois une force extraordinaire et un souci extraordinaire. Ce vécu se rapproche de celui d’une mère qui, d’emblée, aura une attention, un souci permanent de ses enfants, un amour immense. Quand je suis moi-même devenue mère, je me suis dit que le lien qui unit les jumeaux est ce qui se rapproche le plus de l’amour maternel, si tant est que l’on puisse le comparer à quoi que ce soit. »

On dit parfois les jumeaux fusionnels, au point de ne pas parvenir à faire de place pour un partenaire amoureux. Est-ce vrai ?
I. L. : « ‘Fusionnels’, cela voudrait dire qu’ils ne font qu’un. Ce qui, bien entendu, est faux et relève d’un cliché. En revanche, on peut souvent parler de relation très forte. Et il arrive parfois, effectivement, qu’il reste peu de place pour l’amoureux ou l’amoureuse, le mari ou la femme. Mais cela arrive aussi dans d’autres couples, par exemple lorsque l’homme n’arrive pas à se détacher de sa propre mère. Tout simplement, chez les jumeaux, le complexe d’Œdipe est d’une certaine manière déplacé : il ne s’exprime pas vis-à-vis du père ou de la mère mais plutôt vis-à-vis du frère ou de la sœur. Souvent aussi, les jumeaux chercheront en amour - tout comme en amitié - des liens de qualité qui leur rappelleront ceux qu’ils entretiennent ou entretenaient avec le frère ou la sœur. » 

Beaucoup de parents cherchent à distinguer leurs jumeaux, en les habillant différemment, en les inscrivant à des activités différentes, etc. Est-ce là la bonne attitude ?
I. L. : « Longtemps, on ne cherchait pas à distinguer les jumeaux. Mais à partir du moment où l’échographie a existé et où l’on a pu se préparer à une double naissance, à partir du moment aussi où la psychanalyse a été popularisée et, pour ainsi dire, est entrée dans toutes les chaumières, on s’est mis à différencier les jumeaux. Aujourd’hui, cela étant, certains remettent en question une telle attitude, surtout quand elle paraît radicale. Par exemple séparer dès la naissance les jumeaux, les placer dans deux couveuses distinctes apparaît comme une bêtise. La naissance constitue une expérience violente pour tout être humain. Et c’est encore plus violent si on sépare le bébé de la présence de l’autre à laquelle il a été habitué in utero… À l’école aussi, certains mettent à mal l’idée qu’il faut séparer systématiquement les jumeaux. Les mettre dans deux classes différentes, disent-ils, aurait pour effet de favoriser les comparaisons, d’attiser les rivalités… Cela étant, il est essentiel pour eux comme pour leur entourage de favoriser l’individuation, notamment dans la période qui s’étend de 18 à 24 mois et que l’on appelle le stade du miroir. C’est le moment où l’enfant comprend que c’est lui qui apparaît dans la glace. Or, quand les jumeaux se ressemblent, l’un des deux a parfois l’impression d’apercevoir son frère dans le miroir. Le rôle des parents, et plus généralement des tierces personnes, est alors crucial : il faut être là pour dire à Paul que c’est bien lui, et surtout ne pas lui faire croire, même pour plaisanter, que c’est son frère Pierre. »

* Parmi eux, l’anthropologue et ethnologue Françoise Héritier, la pédiatre Catherine Dolto, les psychanalystes Annie Roux et Sylviane Giampino ou encore l’obstétricien-échographiste Roger Bessis.

Propos recueillis par Denis Quenneville

En pratique

« Nous sommes tous des jumeaux »

Dans son ouvrage Les jumeaux, le couple et la personne (PUF), René Zazzo souligne que les jumeaux ne forment pas « des couples d’exception » mais « des couples tout simplement excessifs ». Façon de dire qu’ils ne constituent pas un monde à part, ce qui ferait d’eux avant tout l’objet d’anecdotes.
« Excessifs, ils sont de même nature que nous, ils peuvent témoigner pour nous, et leurs excès présentent le mérite de favoriser l’analyse de phénomènes en les amplifiant », écrit ce psychologue. Qui ajoute, pour frapper les esprits : « Nous sommes tous des jumeaux ».
Et il poursuit : « Le couple est une structure où chacun des partenaires crée ses rôles en fonction de l’autre. Les différences de personnalités sont, en grande partie, des effets de couple. Et ce qui est vrai d’un couple de jumeaux l’est pour tout autre couple », soutient-il.

À lire

Autobiographie à la jumelle

Si Jumelles, jumeaux. Une histoire de miroirs (Albin Michel) vient de paraître, Isabelle Lortholary n’en est pas à son premier livre consacré à la gémellité. C’est ainsi qu’en 2009, la journaliste et critique littéraire a publié Autobiographie à la jumelle (L’Iconoclaste), un récit sous forme de confidence dans lequel elle répondait à cette question qui lui était si souvent posée dans son enfance : « Tu es jumelle ! Qu’est-ce que cela fait d’être une jumelle ? ».
Dans ce livre, qui semble parfois être écrit à quatre mains, elle dit « l’indicible », la perte causée par la séparation originelle, la relation à cette sœur omniprésente. « Elle et moi, l’une et l’autre, non pas une mais deux. Ma sœur est ma première inspiration et mon personnage préféré, ma plus longue histoire d’amour », confie Isabelle Lortholary.