Kenan Görgün, en son double exil

Le 16 juillet 1964, la Belgique et la Turquie signent un Traité qui favorise l’arrivée massive de main-d’œuvre turque au plat pays. Lequel commémore le cinquantenaire de cet exode massif, tout comme celui de Marocains entamé la même année. Jeune écrivain belge né en 1977, Kenan Görgün vient de publier Anatolia Rhapsody (éditions Vents d’ailleurs), le récit sensible et intelligent, sans tabou, de cette histoire. L’histoire universelle de l’exilé.

Kenan Görgün, en son double exil - Bea Uhart

Le père de Kenan Görgün arrive en Europe en 1967. À 21 ans. Dans un premier temps aux Pays-Bas, pour rejoindre un ami. « Il trouve très vite du boulot dans un restaurant. Papa est devenu un superbe cuisinier, précise Kenan Görgün en souriant. Il vit quatre ans aux Pays-Bas, alors que ma mère reste en Turquie avec mon frère, qui continue de pousser. Quand la possibilité de se réunir devient concrète, papa passe en Belgique, parce que ma famille maternelle a choisi Gand où trois de mes oncles, les doyens, ont été parmi les premiers Turcs à arriver en Belgique. D’autres ont suivi au compte-gouttes. »
À Gand, son père travaille dans une fabrique d’allumettes. Kenan naît dans cette ville où il passe sa petite enfance. Puis la famille déménage à Bruxelles où le père trouve du boulot sur des chantiers. « Toujours dans la même boîte, pendant trente ans, où il semblait assez heureux, car respecté comme un des plus anciens et apprécié par son patron. »

Turcs des champs, Turcs des villes

Il faut imaginer ces hommes jeunes, issus de la campagne, débarquant dans un univers à mille lieues de leur réalité. « Nos villages d’origine sont perdus dans la montagne, avec une poignée d’habitations, sans téléphone, ni télé à l’époque, sans eau courante… Tout le monde connaît tout le monde. Ces gens sont des travailleurs aux champs, avec une simplicité de vie qui n’était d’ailleurs pas toujours désagréable. Et puis, boum, Bruxelles, qui n’est pas seulement loin géographiquement. Bruxelles, c’est le futur pour eux. »
Ces hommes, seuls, y débarquent en pleine force de l’âge. Partout des cafés, des dancings, des mœurs différentes, de jolies femmes les cheveux au vent… « Elles sont plus grandes que les femmes turques, plus élancées, plus galbées, pas voilées. Il y a de quoi s’affoler ». Importantes, ces femmes occidentales qui vont accueillir ces étrangers. Kenan en parle dans son livre avec tendresse et reconnaissance.
« Ces femmes ont été essentielles pour nos pères, à un moment où ils n’avaient personne d’autres, ni affectivement, ni sexuellement, ni intellectuellement. Elles les ont aidés à faire leur chemin, avec une énorme générosité, car elles avaient l’intelligence de savoir que ces hommes ne leur appartiendraient jamais. Pour moi, elles font partie de la famille. J’ai essayé de mettre en lumière ces zones d’ombre qui expliquent comment nos parents sont devenus ce qu’ils sont. Elles ont dû leur apprendre quelques trucs à ces hommes, que ceux-ci ont peut-être eu le malheur d’attendre ensuite de leur épouse. Car on continue à avoir une peur bleue de la sexualité. Rien n’a changé. Certaines femmes courageuses essaient d’en parler parce qu’elles se sont formées ou ont rejoint des associations. »

Turcs belgo-flamands, Turcs belgo-francophones

Tout comme des Italiens se sont retrouvés tantôt à Charleroi, tantôt dans le Limbourg, comme le montre le film Marina, des Turcs, parfois au sein d’une même famille, se sont installés tantôt côté francophone, tantôt côté flamand. Pour Kenan, si la branche paternelle, les Görgün, s’est surtout concentrée à Bruxelles, la branche maternelle, les Kose, est implantée à Gand.
« À chaque fois que je rencontre la partie flamande de ma famille, je mesure ce qui nous sépare. Il y a une base commune de pratiques, de valeurs, de tabous, mais la mentalité et la langue impriment deux façons différentes d’être belgo-turc. Je trouve que leur jeunesse a gagné plus de libertés, fait des choix professionnels plus audacieux, avec plus d’affirmation. Mes cousins turcs de Flandre brisent peut-être plus de barrières. »
Très vite, des rêves s’élaborent. « Pendant des années, papa a toujours voulu que nous lancions une affaire ensemble. Il a toujours aimé l’image de la réussite matérielle, mais je n’avais pas cette fibre. Tout immigré, vous pouvez mettre ‘tout’ en majuscules, considère la réussite matérielle comme la plus belle. Priorité au business et au commerce. Les exemples de réussite matérielle inspirent les autres, deviennent des modèles à suivre. Lui n’en a pas fait partie. »
Alors que les hommes donnent l’impression de trouver une place grâce à leur travail, on a l’impression, à la lecture d’Anatolia Rhapsody, que les mères turques avancent dans la société belge comme des aveugles. Singulièrement la mère de l’auteur.
« Quand je pense à ma mère, je suis triste. J’ai le sentiment d’une vie gâchée par un manque absolu d’égoïsme, par dévouement, par décision de se taire, par une incapacité totale à se protéger. Il faudrait lui consacrer tout un livre. Elle était à ce point démunie. Elle n’a eu aucune scolarité. Tout lui était et lui est resté indéchiffrable. Elle dit elle-même : ‘Je n’ai absolument rien compris à cette vie’. Pourtant, jusqu’au bout, si le père était le porte-monnaie, la mère était le vrai pilier. Invisible. Le cœur et les émotions. Heureusement, des femmes turques ont surmonté ces difficultés. »

Ici et là-bas, l’exil immobile

Pour définir le phénomène psychologique à l’œuvre au cœur de l’immigration, Kenan Görgün parle d’exil immobile. « L’exil immobile, c’est ce tiraillement permanent entre la vie réelle et la vie rêvée, cette force invisible qui forge la psychologie et les émotions des gens en exil. Je suis ici et je rêve d’être là-bas. On ne peut construire, se construire et vivre ses émotions que là où l’on est. Tout le reste n’est que construction mentale. On ne peut pas vivre par procuration en Turquie. J’y suis ou je n’y suis pas. Nos parents sont ici, mais leur esprit est là-bas. Ils caressent leurs vieux souvenirs et leur corps, ici, fait le minimum syndical : travailler, subsister… Du coup, ils ne sont plus nulle part. »
Le mythe du retour s’est durablement installé. Jusqu’à Kenan, pourrait-on dire, puisqu’aujourd’hui, le jeune écrivain vit pas mal de temps à… Istanbul, où il écrit la suite d’Anatolia Rhapsody, une trilogie consacrée à l’exil, « pour dénoncer cette guerre entre l’Humain et l’Argent qui s’exprime dans l’émigration, toutes les émigrations. »
Certes, il n’est pas retourné dans les villages montagnards, mais aménage avec sa femme Yasmine, Belgo-turque aussi, mais de Liège, un appartement dans la mégapole.
« Nous sommes partis d’un commun accord, sans nous donner d’obligations. Il y a beaucoup de jeunes qui vont en Turquie, pour toutes sortes de raisons, et ce n’est pas anodin. On ne se débarrasse pas facilement de ce mythe du retour. On essaie d’assumer la filiation, l’héritage, d’accomplir en sens inverse ce que nos parents ont eu le courage de réaliser, tout en sachant que nous avons plus de facilités qu’eux. »

Michel Torrekens

En savoir +

  • Auteur, réalisateur et scénariste, Kenan Görgün a publié sept livres, dont le roman Fosse commune, chez Fayard.
  • De nombreuses activités commémorent les 50 ans de l’immigration turque, à l’initiative notamment de la « Plate-forme 50 », qui regroupe les associations de la communauté turque de Bruxelles. Tous ces événements sont réalisés en collaboration avec la RTBF et l’Espace Magh.