6/8 ans9/11 ans

« L’amour, c’est pour les filles »

Les amours de cours de récré, avouez-le, aujourd’hui adultes, vous n’y croyez pas. Pourtant, souvenez-vous. Les sentiments fiévreux que vous avez portés à l’un ou l’une. Vous rentriez de l’école transporté·e·s, persuadé·e·s que vous aviez trouvé la moitié de votre âme. Celui ou celle avec qui vous alliez vivre d’un sentiment pur, profond et puissant. Nous en parlons avec Kevin Diter à qui les enfants ont ouvert leur cœur dans le cadre de sa thèse sur l’enfance et les sentiments. Il nous raconte ses conversations sur l’amour et l’amitié. Il en ressort convaincu d’une chose : l’amour ne devrait avoir ni sexe, ni âge.

« L’amour, c’est pour les filles »

Après avoir posé une fois de plus la question des stéréotypes dans l’éducation dans le numéro précédent, nous nous intéressons cette fois-ci à l’amour côté petits garçons et petites filles. Si on écrit à son sujet sous tous les angles depuis la nuit des temps, peu de sociologues s’y intéressent à hauteur d’enfants. C’est par cette observation que Kevin Diter part à l’aventure. Ce post-doctorant à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) à Rennes en France, tel un Riad Sattouf (lire Retour au Collège), est retourné sur les bancs de l’école à la rencontre des 6-11 ans et s’est penché sur la construction et l’intériorisation des normes autour de l'amour.

1 000 heures de récré

La réflexion du sociologue est mue par une citation de La Rochefoucauld : « Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». Comment les enfants apprennent l’amour, en entendent parler ? Comment interagissent-ils autour de ces questions ? Au départ, les enfants eux-mêmes s’y sont perdus. Un adulte qui prend au sérieux leurs histoires d’amour et d’amitié ? Qu’est-ce que c’est que cette affaire… Il a fallu gagner leur confiance. Kevin Diter se rappelle : « J’étais en classe avec eux, je partageais leurs jeux, je mangeais avec eux. Je n’étais pas un vrai adulte. J’étais un peu moins que ça. D’ailleurs, ils m’appelaient ‘le grand copain’ ». En tout, il passera plus de 1 000 heures avec eux.

Les enfants n’ont pas les bases, constate alors « le grand copain ». Ils s’interrogent beaucoup sur les rapports sociaux. La confiance gagnée, il est consulté également sur les symptômes de l’amour : « J’ai le cœur qui s’emballe, des frissons dans les yeux ». Il fait office de référent. Il intrigue. On le questionne. « Et toi, est-ce que tu as déjà fait l’amour ? Est-ce que tu sais ce que c’est un film de cul ? ».

Un jour, un petit garçon de 6 ans vient le voir et lui pose cette question : « – ‘Tu sais ce que c’est un homo, toi ?’. Je lui demande d’où vient cette question. Et ce que ça veut dire pour lui. Il me répond que c’est quand deux filles se lèchent le…’  – ‘Le quoi ?’ – ‘Bah, le trou du c…’. Il avait surpris un film de son grand frère et n’osait en parler à personne ». Vous l’aurez compris, le sociologue s’est immergé dans un monde passionnant. Nous lui avons soumis quelques phrases d’enfants.

► « L’amour, c’est pas vraiment un sentiment, c’est une fable » - Macha, 6 ans

Kevin Diter : C’est intéressant. Parce que justement, sur mon terrain d’études, les filles étaient plus investies. Ici, il est un peu question de l’âge du sentiment. Quelque part, elle semble dire qu’elle s’y intéressera plus tard. « Sortir avec quelqu’un », pour eux, ça ne veut rien dire. Être en couple, c’est une image très précise. Aller au ciné, offrir des cadeaux. Ils ont d’ailleurs une vision très hétérosexuée. Et, à l’inverse, une vision de l’amitié homophile. À cet âge-là, l’amour, c’est un sentiment que l’on éprouve pour quelqu’un du sexe opposé. « Mira, est-ce que tu pourrais être amoureuse de Marie ? Bah non, c’est une fille ». Quand ils pensent aux parents, c’est l’amour qui prime. Pour les enfants, l’amour n’a pas besoin d’être réciproque. Jusque 9-10 ans. On peut d’ailleurs être amoureux, amoureuse de plusieurs personnes. À mesure qu’ils grandissent, ils sont moins d’accord avec la polyandrie ou la polygamie. Et le seul qui soit validé, c’est l’amour réciproque. Pourquoi ? Tout cela vient de rappels à l’ordre - moquerie ou autres - qui vont guider le comportement et établir la norme amoureuse.

► « L’amour, c’est un truc que pour les filles. C’est féminin » - Aldo, 7 ans

K. D. : Il s’agit là d’une mise à distance du sentiment, porté par les filles. On parle en sociologie de l’hyperritualisation de la féminité. Les cœurs, c’est pour les filles. Et les garçons ne peuvent pas investir un truc de filles. Ce sentiment varie en fonction des représentations de la famille. Dans les milieux où les pères s’investissent dans l’éducation sentimentale, les petits garçons – pris en tête-à-tête - sont moins en accord avec l’affirmation d’Aldo. Ils pensent que si leur papa, en tant qu’homme, s’intéresse à l’amour, c’est qu’il n’est pas si féminin et qu’ils ont raison de l’inverstir. Partout, il existe une frontière de genre qui varie plus ou moins. Ces modèles de représentation changent beaucoup en fonction des milieux sociaux. Dans les milieux populaires, par exemple, les femmes ont plus souvent la charge du sentiment.
On en arrive à un point important. L’amour devrait être moins lié au féminin. Ainsi, il ne fait que reproduire les inégalités de genre et de domination sexuelle. Partager le rôle, partager la charge ne peut que réduire ces inégalités. Plus on s’occupera du bonheur de tou·te·s, plus on sera heureux. Observez. « Lili est amoureuse. Max a une amoureuse ». Vous voyez le côté pernicieux ? Max est du côté rationnel, Lili est submergée. Pourquoi pas l’inverse ? Pour dépasser ce genre de présupposés, il faut enlever l’âge et le sexe à l’amour. Accepter qu’il existe entre enfants. Le fait de l’investir dès le plus jeune âge - tant les garçons que les filles – va faire moins mal et permettre à ces adultes en herbe de mieux vivre leurs sentiments.

► « L’amour ? Mais, c’est pour plus tard, c’est pour quand on a des bébés » - Marco, 8 ans

K. D. : (rigole) Un jour, l’amour viendra. On voit combien l’amour, à cette période de la vie, est considéré avec des critères adultes. D’ailleurs, un amoureux, une amoureuse, ça se choisit en fonction de critères qui vont plaire aux parents ou aux profs. J’ai entendu des « Je l’aime parce qu’il écrit bien ». Ou encore : « C’est mon amoureux parce qu’il a de bonnes notes ». Et après ? À partir de 11-12 ans, la défiance est bien vue. Les ados doivent se distinguer de ce qui est valorisé par les adultes et marquer une autonomie. Chez les 6-11 ans, c’est amusant de voir comme ce sentiment amoureux est respectueux du fonctionnement adulte.

« Est-ce que je peux aimer pour la vie ? Est-ce que c’est pareil l’amour chez les enfants et chez les grands » - Ingrid, 11 ans

K. D. : (Nous précisons à Kevin Diter qu’elle nous pose la question au moment où ses parents se séparent). J’ai entendu une jeune fille dans une même situation qui demandait : « C’est quoi, le vrai amour ? ». Alors qu’on nous le présente comme quelque chose de beau, de grand, d’éternel, ici, il fait mal. Les parents qui se séparent sont loin d’être des cas isolés. Malgré tout, les enfants croient en son idéal, mais ils savent aussi que ce sera plus compliqué que prévu. Ce sont des sociologues en herbe, vous savez. Ils apprennent énormément par l’observation. Progressivement, par leurs expériences, par celles des adultes autour d’eux, ils comprennent, à leur cœur défendant, que l’amour à un âge (adulte) et est sexué. Ils sont très demandeurs d’entendre les parents à ce sujet. J’ai pu observer que la meilleure façon de répondre aux questions du type de celle d’Ingrid, c’est de retourner les interrogations. « Et pour toi, est-ce que c’est pareil d’aimer quand on est enfant ou quand est adulte ? Tu en penses quoi, dis-moi ? ». Encore une fois, j’espère juste que toutes ces questions seront plus partagées entre les filles et les garçons.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Et les parents, alors ?

À l’abri des oreilles des enfants, Kevin Diter a aussi écouté les parents. Ils sont très flattés que l’on s’intéresse à autre chose qu’au « métier d’élève » de leur·s enfant·s. Sur l’amitié, ils semblent convaincus. Moins sur l’amour. Le sociologue s’est entendu dire : « Oh, vous savez, vous n’allez pas trouver grand-chose ». Beaucoup d’ailleurs voient l’amour à hauteur d’enfant comme une simple amourette. Sur l’ensemble des familles interrogées, soit une vingtaine, certain·e·s pensent que « l’amour est quelque chose de naturel auquel on s’intéresse au moment de l’adolescence » et d’autres que « c’est une chose importante pour le développement cognitif et émotionnel ». Et tou·te·s sont unanimes : on en discute volontiers… à condition que ce soient les enfants qui abordent le sujet.