12/15 ans

L’art et la parole
pour plus de citoyenneté

Faire de la citoyenneté une culture d’école, tel est le défi que s’est lancé, depuis longtemps déjà, l’Institut Saint-Vincent de Paul Uccle-Forest. Raison de plus pour marquer le coup en consacrant une semaine entière à cette thématique. Le Ligueur s’est glissé au cœur des animations auxquelles ont pris part quelques 950 ados. Reportage et témoignages.

 

L’art et la parole pour plus de citoyenneté - © ISV

Agglutinés autour d’une table, Lina et ses potes de 4e sciences-éco dissertent joyeusement tout en s’appliquant à la réalisation de « leur » fresque en street art. À coups de feutre, les mots pauvreté, harcèlement, égalité, homophobie, respect,race… prennent progressivement vie. Soudain, les élèves se prêtent au petit jeu de la chaise musicale : chacun doit abandonner le mot qu’il avait choisi pour laisser son voisin poursuivre l’œuvre qu’il avait entamée. Frustrations.
Leur professeur, qui contemple avec nous la fresque agrémentée de drapeaux polonais, espagnol, marocain, belge, italien, tunisien, etc., preuve de la mixité culturelle de cet établissement, explique : « C’est difficile pour certains de passer la main pour réaliser cette œuvre collective. Mais c’est déjà là un bel exercice de vivre-ensemble. Ce qui est sympa et intéressant aussi pour nous, c’est de découvrir nos élèves dans un autre contexte que lors des cours magistraux ».
Un avis partagé par Lina (16 ans) : « J’ai adoré cette animation tag ! J’en fais en dehors, avec une assos’ du quartier. Mais le fait que l’école nous propose cette activité qui sort de l’ordinaire, c’est vraiment top. Car, finalement, c’est rare que l’on puisse s’exprimer ainsi en laissant aller notre créativité ».

« Non, tous les Arabes ne sont pas voleurs »

Allier créativité et animations plus classiques, basées sur la réflexion, tel est le concept de cette Semaine de la citoyenneté pour lutter contre les préjugés, les stéréotypes, les discriminations à l’Institut Saint-Vincent de Paul Uccle-Forest.
Loin de l’ambiance hip-hop de la réalisation des fresques, on se glisse maintenant dans cet atelier où les élèves apprennent, à partir de diverses situations de leur quotidien, à différencier un préjugé d’un fait ou d’une opinion. Et ce n’est pas si simple finalement, les jeunes découvrant que la frontière entre ces notions est parfois ténue.

Premier pas : faire la différence entre un préjugé et un fait ou une opinion

Au même moment, dans la classe voisine, on remonte le temps en revisitant l’histoire de notre pays et ses immigrations successives. À la sortie de l’animation, on croise Zakaria (13 ans), qui nous rappelle une évidence : « Finalement, on vient tous d’ailleurs, on est tous des migrants. Parce qu’à la préhistoire, il n’y avait presque personne ici, en Belgique ».
En discutant avec cet ado, fan des Diables rouges et qui retourne chaque été au Maroc pour voir sa famille, on prend mieux la mesure de la richesse, mais aussi du tiraillement inhérent à cette double culture qui est la sienne : « Tous les jours ou presque, pas à l’école, mais plutôt dans la rue, j’entends dire ‘les Arabes sont des voleurs’… Ça me fait du mal, mais je ne réagis pas car je sais que ce n’est pas vrai. Pourquoi je ne réagis pas ? Faut voir à qui on a affaire. S’ils sont plus forts que moi, je ne vais pas risquer de me faire taper dessus. Et puis, ce n’est pas en se battant et s’insultant que l’on va lutter contre les préjugés. Au contraire, on y arrivera en allant vers l’autre, en apprenant à mieux se connaître ».

Empathie pour les témoins de la Shoah

À demi-mot, Zakaria nous avoue que le harcèlement fait partie de son quotidien. Des propos confirmés par ses camarades et des aînés des plus grandes classes : trop différent culturellement, trop gros, trop nul en maths, trop ringard côté fringues, trop naze musicalement… tous les sujets semblent bons pour saper le moral de ses prétendus potes. Par sms, via les réseaux sociaux ou de vive voix.
Un constat qui mérite un article en soi, mais on clôt ici la parenthèse avec Michaël (18 ans) qui nous éclaire et nous rassure, un peu seulement : « Jusqu’à 15 ans, on a tous été harcelés, à un moment ou à un autre. Après, ça passe. Sans doute parce qu’on a davantage confiance en nous et que toutes ces paroles nous filent alors un peu au-dessus de la tête ».
Émotions encore avec Najda (17 ans) qui nous raconte combien elle est encore toute chamboulée par sa rencontre avec Simon Gronowski (86 ans) qui, en avril 1943, suite à une action de la Résistance, est parvenu à sauter du « 20e convoi » qui devait l’emmener à Auschwitz. Même si la Shoah est au menu de ses (futurs) cours d’histoire, la jeune femme nous rappelle que l’apprentissage passe aussi par l’empathie.
« Être en contact avec un témoin direct de ces événements permet de se rendre compte des choses différemment. En l’écoutant, je me suis mise à sa place… C’était horrible. J’aurais fait quoi, moi, si comme lui, j’avais ensuite perdu ma sœur et ma mère dans les camps ? Là, je suis encore toute bouleversée. Aujourd’hui, j’ai du mal à dire si cette rencontre va me faire voir le monde différemment. Ce n’est pas très clair dans ma tête. Mais je sais que, d’une manière ou d’une autre, ce moment a été important pour moi et que j’y repenserai souvent. »

« Avant, j’étais contre les migrants »

Le lendemain, on se replonge à nouveau dans la vie de l’Institut Saint-Vincent de Paul pour la grande mise en commun de cette Semaine de la citoyenneté. Dans le brouhaha du réfectoire, Tristan (17 ans), Michaël et Marie-Jo (18 ans) nous expliquent que, pour eux, davantage encore que pour les autres élèves de l’école, leur réflexion et leur implication ne va pas s’arrêter là.

« Je me rends compte que le monde n’est pas si grand que cela ! Bref, que je peux avoir une prise sur les choses. »

Avec les autres jeunes participant au projet D-Click, ils s’envoleront bientôt pour le Bénin. Une manière pour eux d’être confrontés directement aux préjugés et stéréotypes que l’Europe et l’Afrique véhiculent l’une envers l’autre. Avec une certaine maturité teintée d’une pointe d’appréhension à l’idée de mettre, pour la première fois, le pied sur le continent africain, le trio nous explique combien il ne s’agit pas là pour eux d’un voyage dit humanitaire, mais simplement d’un échange entre jeunes d’ici et de là-bas.
Marie-Jo, elle, va un pas plus loin : « Grâce à toute la préparation liée à ce projet, je me rends compte que le monde n’est finalement pas si grand que cela ! Avant, je voyais toutes ces infos à la télévision, en étant passive. Mais en travaillant sur ces questions, j’ai pris du recul, j’ai appris à développer mon esprit critique. Bref, je réalise que je peux avoir une prise sur les choses ».
Le calme revient enfin dans le réfectoire lorsque les professeurs qui ont concocté cette Semaine de la citoyenneté remercient, non sans une pointe d’émotion dans la voix, leurs élèves en ajoutant qu’ils sont fiers d’eux et qu’ils leur font confiance pour l’avenir. Ils laissent ensuite les jeunes tirer leurs conclusions de cette semaine. Petit florilège. « Avant, j’étais contre les réfugiés ! Maintenant, ma réflexion a changé. » « On est encore loin de l’égalité entre les hommes et les femmes. Il faut que cela cesse. » Ou encore : « La société nous impose des idées dans la tête. À nous de les enlever, maintenant ! ». Une dernière intervention qui soulèvera un tonnerre d’applaudissements.
Ensuite, direction la cour, pour un lâcher de ballons. Alors qu’au bout des fils, les pensées des ados s’envolent dans le ciel gris bruxellois, la fresque avec leurs mots colorés est inaugurée. Des mots, peinturlurés sur les murs, que les élèves auront désormais sous leurs yeux lors de chaque récré. Une fierté pour eux. Une piqûre de rappel aussi de tous ces échanges et réflexions qui ont émaillé cette semaine de cours pas tout à fait comme les autres.

 

Anouck Thibaut

ZOOM

Cours de citoyenneté

Contrairement aux établissements de l’enseignement officiel et ceux du réseau libre non conventionnel, les écoles catholiques ne sont pas tenues d’organiser de cours de philosophie et de citoyenneté. Dans ces dernières, l’éducation à la citoyenneté doit se faire de manière transversale : l’acquisition d’une « pensée autonome et critique » se fait dans les cours de français, de sciences, d’études du milieu...

EN SAVOIR +

Outils pour aller plus loin

► Migratio : une appli éducative (pour smartphone et tablette) pour éclairer votre ado sur la vaste et complexe question des migrations. Avec notamment des petits films réalisés par des élèves du primaire et du secondaire. Disponible sur Android (via Google Play), sur iPhone (accessible par Safari sur app.migratio.be) et sur migratio.be
Le dossier du Ligueur sur les migrations.
► Unusual Suspects (Cranio Creations) : un jeu de société où les joueurs doivent coopérer pour identifier un voleur… mais gare aux apparences et aux préjugés !
► Dîner en famille : un jeu pédagogique pour déconstruire les préjugés et les stéréotypes. Info : crilux.be
Human Flow (au cinéma dès le 24 janvier) : un documentaire du Chinois Ai Weiwei qui, dans 23 pays, est parti à la rencontre des migrants. À voir sans hésiter avec vos ados !

 

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