16/18 ans

L’e-sport est-il l’avenir du sport ?

Nos jeunes seraient-ils à ce point des mutants que même leurs activités physiques sont sur le point de devenir virtuelles ? On aborde la question en se penchant sur l’e-sport (pour sport électronique) qui se développe de façon aussi souterraine qu’exponentielle, loin du regard des non-initiés. Un phénomène de société auquel votre ado est peut-être déjà accro.

L’e-sport est-il l’avenir du sport ?

Votre jeune s’enferme dans sa chambre pour jouer face à son ordi en vous affirmant très sérieusement qu’il s’entraîne pour participer aux Jeux olympiques de Paris en 2024 ? Ne lui riez pas trop vite au nez en lui brisant son rêve : la question de faire entrer l’e-sport dans l’antre des JO est réellement à l’étude.
D’ailleurs, le rapprochement s’est déjà opéré puisqu’en marge des derniers Jeux d’hiver de Pyeongchang, une compétition d’e-sport parrainée par le Comité international olympique a réuni les meilleurs gamers de la planète. Avant de vous demander si vous avez un·e futur·e médaillé·e olympique sous votre toit, explorons les arcanes de l’e-sport.

L’e-sport, c'est quoi ?

Comme nous le souffle Gilles Tinant, responsable d’ULB e-sport, l’association chargée de fédérer la discipline sur le campus universitaire, la définition de cette activité est limpide : « L’e-sport (pour sport électronique) est simplement la pratique compétitive du jeu vidéo. Et ce, quel que soit le type de jeux ».
Comme on pourrait l’imaginer, l’e-sport ne concerne donc pas seulement les jeux de sport où les gamers se glissent virtuellement dans la peau d’un footballeur, d’un basketteur ou d’un hockeyeur (FIFA, NBA, NHL). Mais aussi et surtout les jeux de stratégie, de batailles ou de combats (League of Legend, Starcraft, Overwatch) qui se déroulent dans des univers tantôt fantaisistes tantôt plus réalistes.

Seuls les meilleurs, ceux qui sont les plus doués, ceux aussi qui sont stimulés par la compétition, arriveront à être des champions

Ces jeux se jouent sur ordinateur ou sur console, toujours en ligne - avec des adversaires qui peuvent donc se trouver de l’autre côté de la planète -, à la maison ou encore dans les bars spécialisés. Chaque joueur - et c’est déjà le cas de votre jeune s’il est un adepte du e-sport - a un classement : il peut progressivement grimper dans la hiérarchie mondiale en fonction de ses performances.
Les meilleurs gamers de chaque jeu (dont certains sont des pros, voire même des stars qui gagnent fort bien leur vie grâce à cette activité) se retrouvent régulièrement lors de compétitions de haut niveau, dans des salles de sport ou de spectacle. Des joutes virtuelles qui rassemblent d’ailleurs désormais davantage de spectateurs (via les chaînes de télé spécialisées en e-sport ou internet, notamment via les chaînes YouTube) que les grands événements sportifs tels les Jeux olympiques ou le Super Bowl : les gamers apprécient le suspens inhérent à ce genre d’épreuve avant de s’inspirer de certaines séquences ou stratégies développées par les champions pour progresser à leur tour.

Vraiment du sport ?

On le voit, les parallèles entre le sport qui se pratique sur les terrains et dans les salles et son homonyme virtuel sont nombreux. Mais que répondre à votre jeune qui décide d’un coup de snober son entraînement de foot ou de volley, voire la sortie en famille à la piscine ou en roller, sous prétexte qu’il fait désormais du sport face à son écran ?
Gilles Tinant avance une première salve d’arguments qui justifierait ce parallèle entre e-sport et sport : « Pour progresser, il faut exercer ses réflexes et sa concentration mais aussi faire preuve de réflexion, d’anticipation, d’observation, de stratégie. L’e-sport laisse très peu de place au hasard. Seuls les meilleurs, ceux qui sont les plus doués, ceux aussi qui sont stimulés par la compétition, arriveront à être des champions. Un succès qui passe aussi obligatoirement par une bonne santé et une bonne hygiène de vie ».
Gilles Goetghebuer, rédacteur en chef de la revue Sport et Vie, est, lui, beaucoup plus catégorique quant à l’idée de considérer les jeux électroniques comme un sport : « Le débat ne date pas de l’apparition de l’e-sport : c’est toujours une longue histoire pour savoir quels critères on doit retenir pour déterminer si une discipline est un sport ou pas. Certains critères mettent tout le monde d’accord : pour qu’il y ait sport, il faut des règles acceptées par tous, une organisation qui fédère le tout et des compétitions. Jusqu’ici, pas de souci pour l’e-sport. Mais ce n’est pas tout. Il faut aussi tenir compte de la dextérité, de la maîtrise des gestes et des mouvements et surtout, de la dépense physique. Là, pour l’e-sport, cela ne le fait plus. Dernier critère, plus surprenant, qui devrait mettre tout le monde d’accord : une activité qui ne comporte aucun risque, notamment de chuter ou de se blesser, peut difficilement être considérée comme un sport ».

Faut-il en avoir peur ?

Au-delà de ce vaste débat, la vision de ces gamers, même passionnés et doués enfoncés dans leur fauteuil, ne peut que faire ressurgir ces trois « démons » qui planent au-dessus des jeux vidéo : violence, assuétude et isolement. Gilles Tinant, encore : « Fédérer physiquement une communauté qui n’a l’habitude que de se rencontrer virtuellement est un des objectifs d’ULB e-sport. Certains jeunes se croisent tous les jours sur le campus sans savoir qu’ils ont une passion commune. » Et le spécialiste de conseiller aux parents de dialoguer avec leur ado en s’intéressant de près à la passion de leur jeune gamer, notamment en lui posant ces trois questions :

► À quel jeu joues-tu ? Demandez à votre ado de vous montrer une partie – et, pourquoi pas, de vous initier -, de vous expliquer les règles, de vous raconter pourquoi ce type de jeu l’intéresse. Bon à savoir : tous les jeux sont soumis au système de classification PEGI qui renseigne, pour chaque jeu, un âge minimum conseillé et la présence éventuelle de scènes pouvant heurter (violence, sexe, langage…).
► Partages-tu ta passion avec d’autres joueurs en ligne ou avec tes copains ? Une manière de jauger son éventuel isolement, de se rendre compte aussi de l’importance de ce nouveau média dans son quotidien.
► Quel est ton classement, ta courbe de progression ? De quoi vous donner des idées quant à ses capacités et ses talents dans ce domaine. L’occasion aussi de lui glisser au passage qu’à défaut d’être un futur champion d’e-sport, le secteur du jeu vidéo regorge de nouveaux métiers vers lesquels il pourra aussi éventuellement s’orienter.

Anouck Thibaut

Il en parle...

Du terrain à l’écran

« Le point commun entre le basket que je pratique presque tous les jours et les jeux de sport sur écran ? C’est surtout le côté compétitif qu’on retrouve des deux côtés. C’est agréable de jouer à ces jeux, ils sont assez réalistes et très détaillés. On peut désormais réaliser les mêmes mouvements et les mêmes phases de jeu que sur le terrain. Mais côté sensations et effort physique, il n’y a pas photo : je suis accro à mon sport. Si je me blesse et que je ne peux plus le pratiquer, je me sens vraiment mal, pas avec les jeux vidéo. Je me rends compte aussi qu’il faut des qualités différentes : j’ai des potes qui ne jouent pas au basket et qui sont bien meilleurs que moi sur écran. Par contre, ce qui est sympa sur écran, c’est qu’on peut s’inventer un personnage : quand j’étais plus jeune, je mentais sur ma taille, je me mettais plus grand que j’étais. Là, maintenant, mon joueur virtuel a ma taille et joue à la même place que moi sur le terrain. Au fil des matchs et de ses résultats, sa carrière en NBA évolue. Et c’est vrai, ça me fait un peu rêver… »
Darren, 17 ans 

Chiffres

Les filles aussi ?

Sans surprise, l’e-sport touche principalement les jeunes adultes (50 % des gamers ont entre 18 et 34 ans) et les ados (20 %). Et les filles dans cet univers ? Un gamer sur quatre, tous âges confondus, serait une femme. Une activité pour laquelle il n’y aurait, a priori, aucune différence entre les sexes au niveau des aptitudes.
Pour la petite histoire, la Canadienne Sasha « Scarlett » Hostyn était la seule qualifiée pour le tournoi de Starcraft II organisé en marge des Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang, en février dernier. Et c’est elle qui l’a emporté.