Vie de parent

L’école à l’aube d’une révolution numérique

Pour le journaliste et spécialiste de l’enseignement Emmanuel Davidenkoff, auteur d’un ouvrage intitulé Le tsunami numérique, l’éducation est promise à un profond bouleversement provoqué par les nouvelles technologies. Cours en ligne, classes inversées, serious games… Dans un futur relativement proche, le professeur pourrait se voir délesté d’une partie de ses tâches, répétitives et peu valorisantes, et disposer de plus de temps pour nouer avec ses élèves des relations personnalisées, tenant mieux compte des besoins de chacun. À condition toutefois de vaincre au préalable les craintes et préjugés qui entourent encore le numérique éducatif…

L’école à l’aube d’une révolution numérique

L’image d’un « tsunami numérique » - le titre de votre ouvrage - suggère un mouvement d’abord indécelable, puissant, irrésistible, dévastateur… Pourquoi avoir choisir cette image pour évoquer l’arrivée du numérique dans le domaine de l’éducation ?
Emmanuel Davidenkoff :
« J’ai repris l’image qu’utilisait en 2012 le patron de l’université de Stanford, aux États-Unis. Une comparaison qui m’est apparue tout à fait fondée lorsque je me suis rendu dans les centres de recherche de la Silicon Valley, au cœur de l’innovation numérique. Sur ce site, mais aussi dans d’autres régions des USA, les chercheurs sont nombreux à placer depuis peu l’éducation parmi leurs priorités. Ils sont rejoints par de puissantes fondations et des investisseurs prêts à engager des dizaines de millions de dollars dans ce secteur qui semble plein de promesses. Ces acteurs cherchent notamment à faire émerger un modèle d’enseignement supérieur alternatif et moins coûteux. Une nécessité quand on sait qu’aujourd’hui l’encours de la dette étudiante, autrement dit les prêts contractés par les jeunes pour pouvoir financer leurs études, atteint les 1 000 milliards de dollars et que, sous l’effet de la crise, les universités américaines, avec des frais d’inscription qui oscillent entre 10 000 et 50 000 dollars par an, ont de plus en plus de mal à attirer les candidats. »

En Belgique et dans les autres pays d’Europe, le modèle d’enseignement supérieur est différent de celui qui existe aux États-Unis. Faut-il malgré tout s’attendre à une rapide montée en puissance du numérique éducatif sur notre continent ?
E. D. : « 
On peut en tout cas faire l’hypothèse que l’éducation, en commençant par l’enseignement supérieur, connaîtra une évolution assez semblable à celle qu’on observe dans la presse, la musique, le cinéma. Il faut s’attendre à l’émergence de modèles économiques différents, souvent low cost, sans être nécessairement de mauvaise qualité. Ils reposeront vraisemblablement sur des organisations horizontales, collaboratives et mobiles, là où, aujourd’hui, le système reste très pyramidal, hiérarchisé et caractérisé par un processus de prise de décision assez lent. La montée d’une forme de consumérisme dans l’enseignement supérieur, avec la progression de filières payantes, a d’une certaine manière préparé le terrain. Mais on peut aussi, pour étayer cette hypothèse, raisonner à partir des compétences dont on aura besoin demain, dans un univers qui se numérise de plus en plus. Les jeunes devront être capables de conceptualiser, de collaborer entre eux, d’être encore meilleurs dans les activités irréductiblement humaines. Car la machine ne sait pas créer, prendre des risques ni faire preuve d’empathie… »

Le numerique : un exhausteur de savoirs

Existe-t-il une pédagogie numérique ?
E. D. : «
Non, le numérique peut être mis au service des différents types de pédagogie, les plus novatrices comme les plus conservatrices. Il est le glutamate de l’éducatif, un exhausteur de savoirs. Prenons l’exemple des moocs (massive open online courses, cours à distance ouverts à tous). À la base du dispositif, on trouve un enseignant qui délivre, en séquences d’une vingtaine de minutes, un cours filmé et mis en ligne, en général gratuitement. Si l’on s’en tient à ça, on retrouve, avec un accès démultiplié mais sous une forme proche de la vidéo à la demande, un enseignement frontal, ex-cathedra. En revanche, si l’on exploite toutes les fonctionnalités qu’ils offrent aujourd’hui, les moocs sont susceptibles de révolutionner les façons d’enseigner et d’apprendre. Un certain nombre d’universités ou d’écoles proposent par exemple, pour quelques dizaines d’euros, une certification : où que l’on soit dans le monde, on peut prouver qu’on a suivi avec succès un cours de HEC (Haute école d’études commerciales, à Paris) ou de l’Université de Stanford. Si on leur associe un système de collecte et d’analyse de données, on peut déterminer combien de temps un étudiant a passé sur une vidéo, dans quel ordre il a abordé les contenus, à quel moment il a décroché, quelles sont les erreurs qu’il a commises. On est même capable de repérer, à plusieurs mois d’intervalle, des erreurs commises de façon récurrente, ce que quasiment aucun professeur n’est à même de détecter sans cette aide numérique. »

Ne faut-il pas craindre un effet « big brother » ?
E. D. : «
Certains s’inquiètent des possibilités de contrôle qu’offre cet outil. Mais utilisé intelligemment, il permet, si l’on peut dire, d’individualiser l’enseignement à grande échelle. L’un des atouts du dispositif est aussi de faciliter la mise en œuvre de la ‘classe inversée’ : à la maison, à la bibliothèque ou dans des espaces de travail en commun, les étudiants lisent des documents, ils apprennent leur cours, effectuent éventuellement quelques exercices qui permettent de savoir quels sont les éléments du corpus qui sont assimilés et ceux qui ne le sont pas. L’enseignant peut alors, en classe, résumer le cours et encadrer des travaux pratiques en tenant compte des besoins précis du groupe. Cela change singulièrement la perspective d’enseignement : ce qui prime, ce n’est pas d’avoir fini le programme mais bien les connaissances et compétences qui sont maîtrisées. Si l’on va au bout de cette logique, on ne devrait pas laisser passer un élève qui présente une moyenne de 14 sur 20, car les points manquants correspondent peut-être à des notions indispensables pour passer au degré supérieur d’apprentissage. Et il faudrait donc reprendre ces éléments du corpus jusqu’à ce qu’ils soient acquis. »

Un enseignement collaboratif

Ce que facilite aussi le numérique éducatif, c’est la collaboration entre pairs. Cette approche est-elle vraiment nouvelle ?
E. D. : «
Non. Fin XVIIIe-début XIXe, La Rochefoucauld, à l’origine de l’école des Arts et métiers à Paris, était déjà un ardent défenseur de l’enseignement mutuel, selon lequel un aîné peut apprendre à ses cadets sans l’intervention d’un professeur. Mais avec le numérique, bien évidemment, les possibilités de mise en œuvre de ce principe se trouvent démultipliées. Les étudiants qui suivent un mooc sont par exemple amenés à s’adresser, via internet, à leurs pairs qui les guideront vers les ressources pertinentes, voire évalueront leurs compétences, l’enseignant s’assurant, lui, de la bonne marche du système. »

Avant de parler d’éducation par le numérique, sans doute faut-il mettre en œuvre une éducation au numérique. Quels sont les principaux freins au développement de ces outils ?
E. D. : «
L’une des craintes est de voir la machine remplacer le professeur, alors qu’il s’agit uniquement de lui épargner des tâches répétitives et souvent peu valorisantes (énoncer inlassablement la même règle de grammaire, voire corriger des copies, et pas seulement des questionnaires à choix multiples) pour lui permettre de se concentrer sur la relation à l’élève. Mais il faudra aussi vaincre d’autres préjugés particulièrement tenaces qui veulent qu’on n’apprend vraiment que dans la douleur. Les jeunes, et souvent leurs parents, ont le sentiment que l’apprentissage nécessite un environnement très codé et qu’il ne peut aller de pair avec le jeu. Or, l’exemple des serious games, les jeux sérieux, montre le contraire, quand bien même les élèves à qui ils sont proposés n’ont pas toujours l’impression d’avoir acquis de nouvelles connaissances ou compétences. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

En savoir +

Le tsunami numérique, Emmanuel Davidenkoff - éditions Stock.

Ailleurs

Un espoir pour le Sud

L’essor de l’éducatif numérique représente un formidable espoir pour un certain nombre de pays émergents ou en voie de développement, qui jusqu’ici réservaient souvent une bonne éducation aux plus aisés. Le système de cours en ligne, qu’ils portent sur des savoirs et compétences de base ou qu’ils permettent de valider des enseignements dispensés par les meilleures universités, peut bénéficier à de nombreux participants moyennant des coûts relativement limités. C’est ce que montre notamment le succès de la Kahn academy. Fondée par un Américain dont les parents sont originaires d’Inde et du Bangladesh, cette association à but non lucratif propose des cours en ligne qui ont, affirme-t-elle, déjà attiré plus de 280 millions de visiteurs, résidant pour beaucoup dans des pays pauvres. Selon l’Unesco, à l’échelle de la planète, 57 millions d’enfants n’étaient pas scolarisés en 2011.

Sur le même sujet

Encore plus de TIC en classe

Le projet « Ecole numérique » 2013-2014 de la Communauté française est sur les rails. Quelque 70 écoles wallonnes pourront expérimenter diverses technologies numériques en classe dès la rentrée.

 

La tablette, la nouvelle ardoise numérique ?

La tablette numérique apporte son lot d’applications et de programmes dits adaptés aux enfants et élèves. Certaines écoles l’utilisent même en classe. Alors, la tablette n’est-elle qu’un gadget commercial ? Ou apporte-t-elle une valeur ajoutée à la pédagogie ?