Vie de parent

L'école à la maison un jour sur deux : oui, à certaines conditions

Une partie de la semaine à l'école, une autre à la maison : l'idée est sur la table pour la rentrée de septembre. Rien n'est encore décidé, mais le scénario est envisagé. Une telle organisation ne risque-t-elle pas de renforcer les inégalités ? Pas si c'est bien organisé, selon Bruno Humeeck, psychopédagogue à l'UMons, et Cassiopée Henaff, chargée de projet multimédias dans l'asbl Actions médias jeunes.

L'école à la maison un jour sur deux : oui, à certaines conditions

Équiper tous les élèves individuellement, ne pas demander aux parents d'être profs et outiller les enseignants. Ce sont les trois conditions posées par Bruno Humbeeck, psychopédagogue à l'UMons, pour qu'une rentrée « mixte », en partie à l'école, en partie à la maison, ne renforce pas les inégalités entre les élèves. Cassiopée Henaff de l'asbl Actions médias jeunes confirme, mais souligne les difficultés que cela pourrait poser dans la pratique.

Équiper les élèves

La condition la plus évidente pour éviter la fracture numérique, c'est que tout le monde ait un ordinateur et une bonne connexion internet. Bruno Humbeeck détaille : il ne s'agit pas d'avoir un ordinateur dans chaque famille, car il faut alors se le partager entre les enfants et les parents... mais un ordinateur par élève. « C'est vraiment impératif qu'on ne prête pas le matériel aux élèves temporairement, mais qu'ils aient un accès systématique, individuel et durable à un ordinateur. Sinon, c'est clair que les inégalités entre ceux qui ont accès au numérique et les autres vont se creuser ».

► En pratique, c'est loin d'être gagné selon Cassiopée Henaff. « On suppose que tout le monde a un bon accès à internet et une adresse mail, mais c'est loin d'être le cas. Un simple exemple : je viens de déménager et, là où je me trouve, mon internet rame dès que je fais une visioconférence de groupe. Ma connexion wifi est loin d'être au point et ça peut arriver à tout le monde ». L'enjeu est de taille pour réduire la probabilité qu'une rentrée numérique ne renforce la fracture.

Ne pas demander aux parents d'être profs

« On ne doit pas demander aux parents de jouer les professeurs. Ce n'est pas leur boulot, explique Bruno Humbeeck. Par contre, leur mission est de mettre l'enfant dans de bonnes conditions pour qu'il puisse apprendre ce que le professeur donne comme matière, de le soutenir. »

Dans ce cadre, le psychopédagogue envisage la pédagogie inversée : au lieu de faire ses devoirs après les cours, l'élève écoute sa leçon avant d'aller à l'école. En classe, en petit groupe, il pourra alors poser des questions et discuter de ce qu'il a appris chez lui au préalable. « Imaginez que l'élève ait cours le mardi à l'école. Il aura visionné une capsule vidéo de quinze minutes le lundi et aura donc vu la matière ».

► En pratique, l'idée n'est donc pas de faire le devoir avec son enfant, mais de le mettre en condition pour qu'il s'attèle seul à sa tâche. Et les parents savent à quel point c'est compliqué sur un support numérique où se trouvent les cours... mais aussi des jeux, des réseaux sociaux et un tas d'autres choses que l'école.

« La première chose à faire, c'est de couper toutes les notifications, conseille la chargée de projet chez Média Animation. Ensuite, ne pas ouvrir d'autres onglets internet que celui qui est nécessaire, voire couper internet si ce n'est que pour regarder une vidéo déjà téléchargée, par exemple. Et puis, avoir des plages horaires destinées à l'école dans un endroit tranquille si c'est possible. »

C'est bien l'avantage de l'école numérique à la maison : apprendre quand on est le plus disponible, pouvoir « rembobiner » si on n'a pas compris un passage du cours s'il est enregistré.

Dernier conseil d'Actions médias jeunes : ne pas se limiter au numérique. « Ça n'a pas de sens d'être sur un écran pour dire qu'on utilise des outils numériques. Il faut avoir une réflexion sur la façon dont on les utilise. Les écrans, O.K., mais pas seulement. On peut, par exemple, rédiger sa dissertation au brouillon à la main avant et puis la recopier sur l'ordinateur. Et si on n'a pas envie de tout retranscrire, on peut tester les applications qui écrivent automatiquement quand on lit à haute voix. Ça permet par la suite de réfléchir sur l'intelligence artificielle par exemple. D'en discuter en classe par la suite ».

Enfin, dernier problème pratique, mais pas des moindres : comment gérer l'école à la maison un jour sur deux en tant que parent quand on travaille ? Si les ados peuvent gérer leur horaire et allumer l'ordinateur seuls, ce n'est pas le cas des plus jeunes. Depuis le début du confinement, la Ligue des familles dénonce ce problème de double casquette pour les parents. Un congé parental coronavirus a été mis en place, mais, pour le moment, il s'arrête au 30 juin. D'autres solutions devraient donc être imaginées.

► L'école via numérique à la maison ne suffit pas selon nos deux professionnels de la question. Elle complète un apprentissage en classe en petits groupes. « Se voir renforce la cohésion du groupe en classe », selon Cassiopée Henaff. « Travailler en petit groupe en classe permet de faire ce qui est le plus intéressant en pédagogie, ajoute Bruno Humbeeck. C'est-à-dire discuter entre élèves et se mettre à disposition, en tant qu'enseignant, pour répondre aux questions ». En gardant une partie des élèves à la maison, les groupes en classe seraient en effet plus réduits ce qui permettrait plus d'interactions.
► Et les parents qui craignent les écrans ? « C'est qu'il y a un problème de compréhension, répond Bruno Humbeeck. L'écran en soi n'est pas un problème. C'est un remarquable vecteur pédagogique. C'est comme si on disait qu'on était réticent au papier ». Le tout est de les utiliser correctement.

 Outiller les professeurs

La chargée de projet d'Action média jeunes la constate souvent sur le terrain : la réticence de certains professeurs à utiliser les outils numériques. « Parce que certains ne veulent tout simplement pas en entendre parler. Mais aussi parce qu'ils ne les maîtrisent pas ». Pour Bruno Humbeeck, il ne faut pas demander aux enseignants de gérer l'aspect technique. « Le travail des professeurs, c'est de transmettre un savoir, de trouver les bons mots pour le faire. Ils savent comment organiser un cours pour que l'élève apprenne. On ne leur demande pas des compétences informatiques ou de présentateur télé. On filme simplement le moment où il enseigne ».

► En pratique, Bruno Humbeek prend l'exemple des télévisions locales qui ont mis à disposition leurs caméras et leurs compétences pour que certaines écoles mettent leurs cours en ligne pendant le confinement. « Le professeur reste dans son rôle et on ne lui demande aucune compétence informatique ». Et Cassiopée Henaff de nuancer : « C'est clair que ça va leur demander un peu plus d'implication ou, en tout cas, un changement de mentalité chez certains ».

    Alors, la rentrée de septembre va-t-elle réinventer l'école ? « Elle pourrait accélérer ce mouvement qui est inéluctable à mes yeux. J'espère juste qu'on ne va pas bricoler », conclut Bruno Humbeeck.

    Marie-Laure Mathot