L’inceste, comment sortir de l’enfer

Rendez-vous important ces 20 et 21 novembre. La Maison de la Création à Laeken propose un évènement autour de l’inceste. Ici, le projet ne consiste pas à se gratter les plaies et à traumatiser les esprits, mais à dialoguer autour d’un tabou. On en parle avec l’équipe du centre culturel et aussi avec Corinne Jean, auteure qui raconte son histoire avec détermination. Par impudeur ? Non. Tout simplement pour faire parler les silences.

L’inceste, comment sortir de l’enfer

Je quitte la rédaction pour rencontrer Corinne Jean à la Maison de la Création à Laeken. Le sujet de l’inceste interpelle. Il est pesant. À ce moment-là, je m’attends à passer un moment difficile. Peut-être même pénible. Comment penser autrement quand on sait que 20 % des femmes et 5 à 10 % des hommes disent avoir subi des violences sexuelles dans leur enfance (source : www.crifip.com). Un père. Un oncle. Un grand-père. On connaît tous une proie, donc tous un prédateur.
On ne veut pas en parler. On ne veut pas savoir. On tente de cultiver au mieux l’harmonie dans son foyer. Protéger et épargner ses enfants et fermer les yeux sur le reste. Même pas mettre en branle les mécanismes de pensée. Trop d’éléments s’entrechoquent : l’amour détraqué, la lâcheté adulte, l’injustice infantile, la reconstruction morcelée. Il est temps de pousser les portes de l’impressionnante bâtisse de Laeken.

On n’est pas obligé d’en parler de façon dramatique

Corinne Jean m’attend dans le couloir. Sa bienveillance désamorce illico toutes mes appréhensions. L’équipe de la Maison de la Création nous rejoint. Nous nous installons dans un lieu de passage, animé et pluriel, au milieu d’œuvres rayonnantes. On est à mille lieues du thème, caché et lugubre. Pourquoi un centre culturel s’est-il emparé du sujet, d’ailleurs ?
« Pour abolir le tabou, explique tout de suite Amélie Castan, chargée de projet. C’est la mission de la culture de faire de la cohésion sociale. Depuis que l’on a exposé des affiches (voir encadré), on a ouvert une vraie discussion avec certains habitants du quartier. Dont certaines mamans, primo-arrivantes, qui ne connaissaient même pas l’existence de ce mot. »
Aurélie Aller, chargée de communication, ajoute : « Je n’ai jamais eu un tel suivi dans le partage d’informations. Les gens nous appuient sur les réseaux sociaux. Ils sont ravis qu’on pose les bases d’une discussion. Peut-être que les familles sont enfin prêtes à aborder le sujet ? »
Corinne Jean abonde. « Vous savez, on n’est pas obligé d’en parler de façon dramatique. Quand un enfant vit ce crime sexuel, il est projeté dans un monde glauque qu’il ne comprend pas. S’il vient vers un adulte, celui-ci doit se montrer calme. Et lui expliquer avec des mots très simples que ce qu’il vit n’est pas normal. On ne doit pas faire peur aux victimes. On doit s’efforcer de les ramener à leur réalité d’enfant. »
L’auteure tente de nous expliquer ce qui se passe chez un enfant. Elle a vécu l’enfer, elle veut être porteuse d’espoir, prouver qu’il est tout à fait possible de retrouver sa dignité. Même après l’horreur.
« Un enfant est rempli de peurs. Il est déconnecté de ses émotions. L’outil principal avec lequel doit œuvrer un adulte ? Sa bienveillance ». Puis elle cite la psychothérapeute Marinella Malacrea : « Il ne sert à rien de sortir les enfants de l’enfer si c’est pour les plonger dans le désert ».

L’inceste n’est pas un crime sur le plan pénal

Corinne Jean reviendra par bribe sur son histoire, tout le long de l’entretien. Avec beaucoup de distance. Une histoire qui doit servir. Son parcours peut aider. Pendant six ans, son père a abusé d’elle. « Il avait un garage qui était situé à 300 mètres de la maison. Il me prenait parfois avec lui en prétextant une visite chez ma grand-mère. Là, dans la remise, il m’a fait subir les pires atrocités. C’est ça, l’inceste, c’est glauque et isolé. »
Son parcours est représentatif de celui de milliers de femmes victimes d’inceste. Il faut donc se reconstruire et s’affranchir de ce passé douloureux. C’est à travers les autres que passera sa rémission. « Un père n’a pas le droit de violer son enfant. Une maman doit être vigilante. Il y a toute une pensée à modeler. Mes parents ne mettaient pas leur ceinture de sécurité et il semble impossible à mes enfants de ne pas la mettre aujourd’hui. Les adultes évoluent. Avec l’inceste, c’est pareil. Les choses peuvent galoper d’une génération à une autre. Il faut réussir à inculquer cette composante. La société dans son ensemble doit penser ce genre de choses. »
Elle nous explique qu’une victime perd tous ses repères. Une enfant ne peut pas se reconstruire à partir de l’enfer seul. Les adultes doivent mettre des mots sur quelque chose qui est nié.
Il y a tout un travail à faire. Amélie Castan explique : « On veut se servir de ces journées des 20 et 21 novembre pour faire avancer les choses. Aujourd’hui, il est quand même effarant d’apprendre qu’un inceste, un viol sur mineur donc, n’est pas considéré comme un crime aux yeux de la justice. »
On revient de loin. Longtemps on a prétendu que les enfants provoquaient l’adulte. Que les petits fantasmaient ces relations. L’inceste c’est surtout un monde ou préjugés et fausses pistes pullulent. « Ça remet tellement de choses en question. Un tel évènement brise l’équilibre d’une famille. Ce mal sévit n’importe où, chez les riches et les pauvres. Ce qui est difficile à accepter, c’est qu’il n’y a pas de logique. La prévention n’est pas la clef, elle n’empêchera pas un prédateur d’agir ». Ce qui est compliqué, c’est d’essayer de comprendre.

Ce n’est pas de l’amour, c’est une destruction consciente

Au moment de préparer cet article, une question de papa n’a eu de cesse de me turlupiner : où se loge l’amour ? Je suis tombé sur une phrase qui a retenu mon attention : « Qui sont ces adultes qui aiment si mal les enfants ? ». Corinne Jean y réfléchit un long moment.
« Je pense réellement que ce n’est pas de l’amour. Il s’agit d’une destruction consciente de l’enfant. La grande injustice résulte dans le fait que le môme, lui, continue à aimer ses parents. Même détruit. On peut se poser la question du sentiment maternel également. Quel est-il quand la mère ferme les yeux, comme ça l’est dans l’immense majorité des cas ? »
Pourquoi cela ? Par peur. Du mari. De l’abandon. Du regard extérieur. Là encore, il y a un véritable problème de société qui doit passer par plusieurs prises de conscience. Toute la famille est touchée. Il faut donc prendre en compte chaque composante.
Il n’existe pas de profil type, mais le prédateur est en général intelligent, violent, manipulateur. Il sème la zizanie dans la fratrie. Il monte les membres de la famille les uns contre les autres. Voilà pourquoi il est si difficile pour un clan d’en parler. « On fait rapidement comprendre à une victime qu’à faire éclater son histoire au grand jour, elle est responsable du chaos familial. Sous entendu qu’elle l’a cherché ou qu’elle aurait dû le garder pour elle. C’est horrible », constate Corinne Jean.
Elle insiste sur un point important, que souligne l’association SOS inceste également présente au colloque du 21 novembre : « Il faut toujours croire un enfant. Il ne révèle pas un abus sexuel s’il ne l’a pas vécu ». Ces spécialistes nous apprennent qu’une victime dénonce difficilement les faits. Par crainte des représailles, des conséquences sur sa famille et bien sûr par ignorance de la nature exacte des faits commis. Mieux vaut lui dire qu’il a bien fait d’en parler.
Par la suite, il est important d’aller demander de l’aide et des conseils à un spécialiste de la santé ou à un organisme compétent. Il est capital que les enfants soient entendus. Une attitude adaptée et une vigilance toute particulière sont requises. Comme dit plus haut, ne dramatisez pas. Et n’ayez pas peur de vous mouiller. Si l’adulte ne relaie pas la parole d’une victime, les conséquences en seront d’autant plus dramatiques, explique Corinne Jean : « Il faut éviter que l’enfant intègre une souffrance comme référence pour grandir ».

Agir pour l’espoir

Pas facile de reconnaître les signes. Encore moins lorsqu’on ne connaît pas la relation d’un enfant à sa famille. Si la généralité n’a pas sa place, il existe tout de même quelques pistes. Un adulte à la proximité corporelle inadaptée. Un parent qui s’invite au cours d’une visite médicale et s’exprime à la place de son enfant. Il peut se montrer agressif et sur la défensive envers les professionnels de santé.
Quelques signes plus subtils peuvent aider : l’indifférence, l’absence de regard, le détachement. Un adulte évasif, incohérent qui donne des informations peu claires. Il peut accuser le mineur de mensonge et le dénigrer. Il refuse toute forme de suivi social.
Dès lors, il est important d’agir. Mais, soyons clair, face à une telle situation, on est tous dépassés. D’où l’importance de se référer à des professionnels. Assistants sociaux, éducateurs, professionnels de la santé et, bien sûr, associations d’aide aux victimes. Tous ont l’expertise pour créer un dialogue au sein des familles. L’outil le plus important, celui qui soigne, celui qui rétablit.
Par la suite, la victime doit être accompagnée juridiquement et psychologiquement. Le plus important, c’est de lui permettre de se reconstruire. La reconnaissance mène à l’espoir. Ces enfants ont une leçon importante à nous apprendre, eux seuls peuvent faire avancer une société.
« J’ai constaté à plusieurs reprises que la sensibilité de Corinne m’apportait en tant que mère, confie Aurélie Aller. C’est pourquoi c’est important de l’écouter ». L’auteure renchérit : « Mais oui, ce n’est pas parce qu’on est victime d’abus sexuel qu’on est foutu. J’ai des enfants. Et quand je vois mon fils de 24 ans, je suis sereine, parce que je sais que j’ai éradiqué la souffrance familiale. Et pour moi, il se loge là, l’espoir. Il se loge là, l’amour. »

Yves-Marie Vilain-Lepage

Abus d’enfance, tabou de société

Deux journées pour un évènement capital. N’ayez pas peur de vous y rendre, même en tant que simple curieux. À l’occasion de la Journée des droits de l’enfant, la Maison de la Création propose la projection du film Festen, suivi d’un débat le 20 novembre. S’ensuivront, le 21, des témoignages, débats, échanges, conseils pratiques et moments d’informations. Le tout appuyé par l’expertise de juristes, de psychologues, de politiques, d’acteurs de terrains, etc.
Corinne Jean y jouera le fil rouge. Benoît Coppée, romancier qui participe à l’évènement, leur a confié : « Si ça se trouve, les impacts, vous ne les verrez pas, mais vous aurez déclenché un travail, c’est le plus important ».
Tout le programme sur www.maisondelacreation.org

À lire

Ce soir-là ils ont dansé, de Corinne Jean, aux éditions de L’encre du temps. À travers cette œuvre épistolaire, l’auteure raconte aux lecteurs sa rémission. Celle d’une femme, d’une mère et d’une enfant qui se reconstruit. Un véritable message d’espoir.