La conversation en famille, tout un art !

Converser avec ses enfants, c’est essentiel. Mais attention, prévient le psychologue Didier Pleux, il faut toujours garder en tête la relation verticale qui nous lie à eux et adapter sujets et temps de parole aux besoins de chacun.

La conversation en famille, tout un art !

Il est impossible d’élever chacun de ses enfants de façon identique. Comment cela se traduit-il dans les conversations que l’on a avec eux ?
Didier Pleux
 : « C’est là une question qui revient souvent, en filigrane, lors de mes consultations. Beaucoup de parents, qui s’adressent à moi avec une demande de conseils éducatifs, se rendent compte qu’ils doivent faire du sur mesure. Cela suppose de reconnaître qu’ils peuvent avoir, avec chacun de leurs enfants, des relations non seulement différentes, mais aussi plus ou moins privilégiées. De façon naturelle, on communiquera plus facilement avec le fils ou la fille qui nous ressemble ou qui partage les mêmes centres d’intérêt. Une mère extravertie aura tendance à s’adresser plus souvent au plus ouvert de ses enfants, tandis qu’un père très réservé appréciera les silences, parfois chargés de sens, de l’aînée ou de la cadette. De même, s’il se passionne pour le football, un parent trouvera dans la Coupe du monde l’occasion de longues discussions avec le petit dernier, qui pratique ce sport… Mais attention, le naturel nous pousse à aller vers la facilité. Il faut en avoir conscience et chercher régulièrement à corriger le tir, en accordant davantage de temps et d’attention à l’enfant avec lequel on a peut-être le moins d’affinités ».

L’aider à se singulariser

Vous sous-entendez que si on ne réussit pas à rééquilibrer les conversations, on risque gros. Parce que la complicité qui s’instaure entre un parent et l’un de ses enfants est susceptible d’être mal vécue par les autres ?
D.P
 : « Oui, l’enfant a tendance à opérer des raccourcis, des synthèses affectives : ‘Mon père passe plus de temps à parler de foot avec mon frère qu’à me demander comment s’est déroulé mon contrôle de maths, c’est donc qu’il l’aime plus que moi ». Il ne faut pas hésiter, dans ces cas-là, à en parler ouvertement avec celui qui s’estime lésé. Et répondre : ‘C’est vrai, nous avons beaucoup parlé, ton frère et moi, de la Coupe du monde, mais cela ne veut pas dire que je t’aime moins.’ On peut, pour compenser, avoir certaines attentions du genre : ‘Je ne t’ai pas beaucoup entendu, ce soir, pendant le repas. Raconte-moi ta journée.’ Il peut être judicieux, aussi, de passer un moment seul à seul avec chacun de ses enfants, d’aller faire les courses à deux ou de se promener à la sortie de l’école. Cela aide l’enfant à se singulariser, à percevoir qu’il est une personne à part entière et pas uniquement un membre de la famille. On peut aussi, si l’on n’a pas forcément beaucoup de sujets en commun, aller ensemble au cinéma, au musée, à la piscine, ou encore partager un coucher de soleil. La communication se passe parfois de paroles. Au besoin, si l’enfant, quelques jours plus tard, nous montre qu’il se sent délaissé, on peut lui rappeler qu’on vient de passer un beau moment rien qu’avec lui ».

La parfaite justice n’existe pas

Les parents rêvent de traiter leurs enfants avec la plus grande justice…
D.P :
« Il faut se garder d’entrer systématiquement dans une telle logique, en tout cas, toujours garder à l’esprit qu’il ne saurait y avoir, en matière d’éducation de la fratrie, de parfaite justice. La famille est aussi le lieu où l’on expérimente le principe de réalité, l’articulation entre plaisir et frustration. Si l’on ne prend jamais la parole pendant le repas, par exemple, il est probable que les autres s’adresseront moins à nous… Mieux vaut en faire l’expérience dans le cadre bienveillant de la famille plutôt qu’à l’école ou dans l’univers professionnel. L’amour construit, c’est vrai. Mais un amour sans frustration peut s’avérer délétère. Et il serait nocif de la part des parents de chercher en permanence à gommer la moindre aspérité. Tout comme il serait absurde de vouloir mener la comptabilité du temps passé à discuter avec chaque membre de la fratrie ».

Faut-il plutôt s’adapter aux besoins de chacun, en fonction des circonstances ?
D.P
 : « Bien entendu. Si l’un des enfants s’apprête à passer un examen très important, il est probable que ce sujet s’imposera régulièrement dans la conversation. Cela risque, c’est sûr, de susciter la frustration de la petite sœur, qui, elle aussi, aurait envie de prendre la parole, d’éveiller l’intérêt de ses parents. Mais il n’est pas mauvais de sentir que, parfois, l’environnement ne répond pas à toutes nos attentes car, de toute façon, on sera toute notre vie confronté à ce type de situation. Et il est préférable d’apprendre très tôt à gérer ses frustrations ».

Discuter de tout  avec tous

Faut-il, en famille, adapter le niveau de langage et la complexité des thèmes abordés de façon à ne pas exclure de la conversation le ou les plus jeunes ?
D.P
 : « Je ne le crois pas. De la même façon qu’on peut, pendant le repas, aborder des sujets d’adultes que les enfants ne peuvent pas comprendre, on ne doit pas s’interdire d’avoir avec son ado des conversations dont les enjeux échappent au petit frère. Si l’aîné, âgé de 17 ans, a une peine de cœur, on n’a pas à entrer dans des comparaisons du type : ‘Toi, aussi, l’an dernier, en CP, tu avais une amoureuse… ‘ On peut même dire au petit : ‘Maintenant, tu vas te coucher, je dois avoir une conversation importante avec ton frère’. Il ne s’agit pas d’instaurer des tabous, mais bien de laisser chacun à la place qui est la sienne. En quelques décennies, on est passé d’une censure totale - ou d’une situation dans laquelle seul l’aîné(e) avait accès à tous les sujets - à une volonté de tout expliquer, de tout partager avec ses enfants, y compris avec les plus jeunes. Mais cette attitude relativement nouvelle entraîne des conséquences néfastes.

Par exemple… ?
D.P : « À débattre pendant des heures du décès de la grand-mère avec son fils de 5 ou 6 ans, on fait apparaître chez lui des angoisses de mort, qui le conduisent souvent chez le psy. En évoquant avec des petits des thèmes qui devraient intervenir à partir de l’adolescence, on casse leur enfance et on les fait entrer dans une sexualité prématurée. À discuter de tout avec ses enfants sur un pied d’égalité, on transforme la maison en plateau de télévision ou en Académie française. Conséquence : très tôt, en classe, les gamins s’ennuient ou prennent l’habitude de contester les contenus au lieu d’apprendre… Qu’un ado, à table, réfute nos propos en argumentant, c’est une chose. Mais tolérer que son frère ou sa sœur, avec dix ans de moins, adopte systématiquement cette attitude revient à lui enseigner la rébellion ! » 

Comment faire en sorte que chaque enfant respecte la parole de l’autre lors de ces discussions menées en commun ?
D.P : « C’est aux adultes de réguler les discussions. Ils doivent être capables, au besoin, de dire à l’aîné : ‘Laisse parler ton petit frère’. Ou bien d’indiquer à celui-ci qu’il n’a pas à donner son avis sur un sujet qui ne le concerne pas. Les parents doivent agir à la façon d’un chef d’orchestre et orienter la conversation. Si cela se passe mal, c’est que les enfants ont pris le pouvoir. L’écueil consiste, précisément, à instaurer une sorte de démocratie, une relation horizontale. Pareille attitude déstructure les enfants en leur donnant l’impression qu’ils maîtrisent le réel, alors qu’ils n’en ont pas les moyens ».

Et lorsqu’on aborde la sexualité, est-ce plutôt au parent du même sexe d’évoquer avec son enfant ces questions difficiles?
D.P : « En la matière, il n’y a  pas d’interdit. Mais, la dimension culturelle restant très présente, il est généralement plus facile pour une mère de parler de menstruations, pour un père d’évoquer le préservatif. L’essentiel, c’est peut-être surtout d’aborder ces sujets avec tact, à petite dose. Quand une mère demande à son fils s’il a bien pris ses préservatifs avant d’aller chez sa copine, elle dépasse les bornes.  Sous couvert de libération, elle verse dans le voyeurisme ou dans un désir malsain de mainmise ».

Peut-on parler avec l’aîné de questions relatives à l’éducation des autres membres de la fratrie, notamment quand il y a une grande différence d’âge ?
D.P : « On peut effectivement aborder ces sujets dans une démarche d’explication et non de justification. ‘Nous obligeons ta petite sœur à continuer ses cours de théâtre parce que nous sommes convaincus qu’ils l’aideront à surmonter sa timidité.’ Ou bien : ‘Nous allons essayer de manger moins sucré pendant les repas parce que ton petit frère a tendance à prendre du poids.’ Bien entendu, les frères et sœurs n’ont pas de pouvoir de décision. Mais ils peuvent parfois s’avérer de bon conseil, par exemple lorsqu’il s’agit de choisir l’orientation scolaire du plus petit. Eux qui le côtoient à longueur d’année peuvent avoir repéré chez lui tel ou tel talent qui nous aurait échappé. On aurait souvent tort de se passer de leur avis. »

Propos recueillis par Denis Quenneville

Lu pour vous

Frères, sœurs, les erreurs à éviter dans la fratrie, Didier Pleux, Éditions. Eyrolles.