6/8 ans

La cour de récré, un espace à recréer

Il y a quelques années, une étude de l’UCL a établi que 35 % des élèves étaient confrontés au harcèlement. Découverte de quelques cours de récré pour comprendre ce qui est mis en place… et ce qu’il reste à faire pour contrôler ce phénomène.

La cour de récré, un espace à recréer

Le silence qui suit la sonnerie annonce bien souvent la tempête. Petit établissement scolaire d’une trentaine d’élèves, l’école de Montgauthier n’échappe pas à la règle. L’instant suivant, c’est le débarquement.
« Fire ! », s’écrie dans un anglais approximatif le premier enfant à débouler dans la cour de récréation. Derrière lui, un petit groupe ne perd pas son temps : « On joue à quoi ? », lance le plus impatient des trois. « On fait une course et le dernier arrivé reçoit un gage », décide un autre, qui démarre dans la foulée. Si la chevauchée est vite interrompue par un soupçon de triche - « Tu m’as marché sur le pied ! » -, les trois comparses repartent dans la minute qui suit à la découverte d’un nouveau coin de cour.
À quelques dizaines de kilomètres de là, dans une école du centre de Namur, il s’agit d’être plus attentif au moment d’arpenter l’espace récréatif où se côtoient près de 500 élèves. Le terrain de foot est d’ailleurs le lieu d’un spectacle peu banal : plusieurs classes s’affrontent ainsi dans des matchs différents et chacun parvient à reconnaître la balle utilisée dans son match.
Au niveau des jeux d’extérieur, il n’y a pas beaucoup de différences entre les deux écoles. Marelle, Twister, élastique, foot, touche-touche, cache-cache, toupies… les favoris d’hier (et d’avant-hier) sont toujours là, intacts ou remaniés par quelques esprits créatifs. À peu de choses près, l’ambiance des cours de récré est la même qu’il y a cinquante ans. Les problèmes aussi.

Cour en zones

Christophe enseigne dans une grosse école de la province de Luxembourg. Il y a quelques années, il a assisté avec ses collègues à des colloques présentant les constats d’agression et de harcèlement dans le milieu scolaire. « On s’est rendu compte qu’une des raisons de ces excès était l’ennui pendant la récré, explique-t-il. Du coup, une piste de réflexion a été le réaménagement de la cour. Nous avons tout d’abord demandé aux enfants qu’ils dessinent leur espace idéal. On a évidemment mis de côté la proposition de toboggan qui aboutit dans une piscine, mais on a gardé d’autres idées, comme celle d’avoir des tables pour s’asseoir et colorier ».
Depuis peu, la cour de son école est par ailleurs partagée en plusieurs zones représentées par des marquages de couleur au sol. Il y a un espace dédié aux jeux de balle (foot, basket), un autre aux jeux divers (cerceau, élastique, diabolo), un troisième est prévu pour les activités sans objet (course, sauts) alors que des bancs facilitent la lecture, les jeux de cartes ou les discussions dans la zone calme. Cette méthode de division de la cour en espaces est très à la mode pour le moment. Elle permet d’éviter des accidents tels que les ballons dans la figure et de faciliter la gestion de conflits et problèmes relationnels simples.
Selon Christophe, l’interdiction des appareils électroniques est également garante d’une bonne récréation. « Nous ne sommes évidemment pas opposés aux technologies, mais il faut que ça soit dans un objectif pédagogique, souligne-t-il. Certains utilisent des tableaux interactifs ou des tablettes pendant leurs cours. Par contre, quand on joue à la GameBoy lors des temps libres, c’est différent, il n’y a pas d’interactions ».
Implantée en plein milieu d’une société individualiste, la cour de récréation est un des bastions du tissu social. « C’est le lieu parfait pour vivre ensemble et développer des relations, une des principales difficultés de l’être humain », juge Julien, instituteur dans l’école de Namur précitée. Il remarque que les enfants vont instinctivement à la rencontre de l’autre. Intégrer des appareils électroniques dans la cour de récréation ne pourrait que provoquer l’effet inverse.

Enseignants démunis ?

En reflet d'un aspect exacerbé de notre société, la cour de récréation reste malgré tout un monde à part. « Les élèves de 1re primaire ont parfois peur de sortir et certains demandent pour ne pas aller en récré parce qu’ils craignent les grands, impressionnants et parfois crus dans leur langage », témoigne Katy, professeur de religion dans plusieurs petites écoles.
Il y a donc tout un travail à effectuer avec les derniers arrivés pour les habituer à côtoyer l’autre. Sans résultat garanti. Car si la marelle et les billes n’ont pas quitté la cour, le rejet et l’exclusion non plus. « La liberté des échanges peut malheureusement générer certains comportements obtus, remarque Christophe. On essaie donc de multiplier les dialogues avec les enfants. À chaque retour en classe, mes élèves accrochent un anneau rouge, orange ou vert pour exprimer le sentiment qu’ils gardent de la dernière récréation. Si le baromètre général vire au rouge, c’est le moment de lancer une discussion. Il existe aussi une boîte à message dans laquelle les élèves peuvent exprimer leurs émotions… L’adulte est important pour recadrer, répéter les règles et jouer le rôle d’intermédiaire ou de médiateur ». Mais quid des cas plus graves ?
Psychologue de formation, Sophie Delvaux s’est intéressée au concept de harcèlement dans son ensemble. Sur le terrain, elle a pu constater que malgré l’implication des instituteurs qui tentent de désamorcer certaines bombes, une grande majorité d’entre eux est démunie face à ce genre de situations.
« Discuter avec un ou plusieurs harceleurs ou sensibiliser une classe pendant deux heures ne suffit pas pour enrayer un vrai phénomène de harcèlement. Il en va de même pour les méthodes telles que la division de la cour en zones, inefficace pour gérer des problèmes profonds. »
Christophe en a bien conscience, l’instituteur sait que les dispositifs mis en place pour combattre le harcèlement sont plutôt préventifs, d’où l’importance de la communication et de la discussion.

Formation et pédagogie positive

Les enseignants fonctionnent au bon sens et à l’expérience. « Mais il subsiste pour beaucoup d’entre nous un déficit de compétences comportementales, dans la gestion de cas extrêmes par exemple, qu’il serait judicieux de combler durant les études », poursuit Christophe.
Les professeurs sont formés pour enseigner, beaucoup moins pour gérer un groupe. Sophie Delvaux garde toutefois de l’optimisme pour la suite : le Pacte d’excellence et la réforme des études d’enseignant en quatre ans vont peut-être orienter les contenus des formations vers ces fameux « soft skills ». « C’est la clé pour parvenir à combattre au maximum le harcèlement », martèle-t-elle.
Reste qu’il faut s’attendre à voir le harcèlement évoluer en même temps que les outils. Il y a quelques années, l’enfant retrouvait de l’oxygène une fois qu’il rentrait à la maison. Désormais, avec les réseaux sociaux, la frontière entre les vies privée et publique n’existe plus, l’enfant peut donc être harcelé jusque chez lui.
Si la formule magique n’existe pas, Sophie Delvaux est persuadée que la promotion d’une pédagogie basée sur l’entraide et le respect plutôt que la compétition et l’individualisme serait d’une aide précieuse. C’est ce que Katy a mis en place dans son cours de religion en lançant un projet focalisé sur la découverte de l’autre et le travail sur les préjugés. « C’est une bonne initiative, tant qu’elle s’inscrit dans une politique éducative commune à tout l’établissement », conclut la psychologue.

Émilien Hofman

À lire

Le travail de Bruno Humbeeck

Chercheur en pédagogie familiale et scolaire à l'Université de Mons, Bruno Humbeeck est l’auteur de nombreux ouvrages sur les différentes formes de violences. Prévention du harcèlement et des violences scolaires, co-écrit avec Willy Lahaye et Maxime Berger, s’adresse aux différents acteurs concernés par le phénomène, de la victime au harceleur en passant par les parents et les enseignants. Bruno Humbeeck répond à des questions telles que « Comment réagir ensemble pour contrôler le phénomène ? », « Comment sortir du cycle de harcèlement ? » ou encore « Comment l’enseignant peut-il intervenir au sein de sa classe ? ».

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