6/8 ans

La garde alternée est-elle bonne
pour nos enfants ?

D’après le Baromètre 2017 de la Ligue des familles, 31 % des enfants dont les parents sont séparés vivent en garde alternée contre 12 % en 2003. Depuis la nouvelle loi de 2006 sur l’hébergement égalitaire, ce mode de garde fait de plus en plus d’adeptes. Mais est-il bon pour nos enfants ? Et nous, parents, que pouvons-nous mettre en place pour que ça se passe bien ? Avis d’experts et témoignages de parents.

La garde alternée est-elle bonne pour nos enfants ?

Que dit la loi ?

D’un point de vue juridique, l’hébergement égalitaire se définit comme le principe d’égalité entre les parents quant au temps d’hébergement que l’enfant va passer chez chacun d’eux. Et Alain Roland, avocat au barreau de Bruxelles et spécialiste en droit de la famille, d’expliquer : « Avec cette loi, le législateur a voulu donner un modèle aux parents et aux juges lorsque les parents n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la façon d’organiser la garde de l’enfant ».
L’un des objectifs de cette loi est d’éviter au maximum les conflits, avec l’idée que les parents qui se séparent savent en principe à l’avance comment cela va se passer. De plus en plus de personnes confrontées à cette situation considèrent que c’est devenu un mode normal de fonctionnement. La loi pose le principe de l’égalité, mais n’en définit pas les modalités. Même si, en général, le modèle adopté est d’une semaine sur deux, il peut se faire par demi-semaine pour des enfants plus jeunes ou par quinzaine pour des enfants plus grands.
« Par ailleurs, hors cas particuliers, cet hébergement égalitaire va aussi rencontrer les intérêts de l’enfant qui va pouvoir s’épanouir pleinement dans chacun de ses foyers et pouvoir passer du temps de qualité avec chacun de ses parents », poursuit l’avocat.  

Une question d’âge

Ce fameux « intérêt de l’enfant » est pourtant remis en question par de nombreux spécialistes de la petite enfance, notamment en fonction de l’âge des enfants et du contexte familial. Pour Christine Desmarez, pédopsychiatre, psychanalyste et thérapeute familiale, mettre en place une garde alternée par défaut n’est pas la meilleure solution. Et Alain Roland de confirmer : « Il y a une liste de contre-indications à l’hébergement égalitaire sur laquelle les juges s’entendent et qui reprend, en premier lieu, l’âge de l’enfant. Le phénomène de séparation des couples intervient de plus en plus tôt, parfois même avant la naissance de l’enfant. »

De 0 à 3 ans

« Dans le cas de bébés, la question de la garde alternée ne devrait même pas se poser, souligne Christine Desmarez. Les premiers mois de la vie d’un nourrisson sont primordiaux pour le développement de la relation mère-enfant. La relation père-enfant est bien entendu aussi importante, mais celle avec la mère est très particulière, très fusionnelle. »
Par ailleurs, jusqu’à un certain âge, le bébé ne comprend pas le concept de permanence. Dès qu’un objet ou une personne sort de son champ de vision, il oublie son existence. Vers ses 7-8 mois, l’enfant commence à distinguer les personnes qu’il connaît bien des personnes qu’il ne connaît pas trop et c’est à cet âge que l’angoisse de l’inconnu apparaît.
« À partir du moment où l’enfant comprend qu’il n’est pas l’autre, l’angoisse de la séparation, de ne pas voir l’autre réapparaître, est très forte. Être trop vite séparé de sa maman empêche l’enfant d’acquérir cette permanence de la personne ou de l’objet. Les enfants de moins de 1 an sont très vite insécurisés face aux changements, ils ont besoin de stabilité », explique Christine Desmarez.
Lorsqu’une séparation a lieu alors que l’enfant est très jeune, la question des nuitées est souvent conflictuelle. Même si le père comprend qu’il est dans l’intérêt de l’enfant d’être hébergé chez sa mère, il a lui aussi envie de prendre sa place de père, de créer des liens et, bien souvent, de prendre son enfant à dormir chez lui. Pour la spécialiste, être séparé de sa mère plusieurs nuits par semaine peut être très insécurisant pour l’enfant, même si cela se passe bien chez le père.
« Même sans nuitées, tant que les contacts entre le bébé et le père sont réguliers, celui-ci prendra une place équivalente à celle de la mère dans l’esprit de l’enfant, assure la professionnelle. Il faut favoriser les contacts entre le père et l’enfant (2-3 fois par semaine), mais sans imposer des nuitées qui pourraient mettre à mal son équilibre », conseille-t-elle.

► Élodie, deux enfants de 4 et 8 ans : « Lors de notre séparation, j’ai dans un premier temps beaucoup bataillé pour avoir la garde principale des enfants. C’était une séparation conflictuelle dans la mesure où mon conjoint partait pour une autre femme. Notre fils n’ayant que 18 mois, imaginer cette nouvelle femme lui donner le biberon me brisait le cœur. Au final, j’ai perdu beaucoup d’argent et d’énergie pour rien car il a eu gain de cause. À se demander si les juges se mettent à la place des mamans de jeunes enfants… »

► Michaël, deux fils de 2 et 8 ans : « Ma compagne et moi venons de prendre la décision de nous séparer. Notre aîné viendra chez moi une semaine sur deux. Le plus jeune viendra un week-end sur deux, jusqu’à son entrée en maternelle. C’est dur, mais je suis conscient qu’il a plus besoin de sa maman que de moi pour l’instant. »

De 3 à 6 ans

À partir de 2 ans et demi, 3 ans, en fonction du développement de l’enfant et de la relation avec l’autre parent, le docteur Desmarez estime qu’un hébergement partagé peut être mis en place. Elle conseille toutefois d’y aller progressivement.
« Pour un enfant de 3 ans, une garde alternée par semaine est encore fort longue. En effet, un tout-petit n’a pas du tout la même notion du temps que nous : pour lui, une journée, c’est parfois déjà très long. Dans ma pratique, je conseille plutôt aux parents d’opter pour une garde élargie (par exemple, 9 jours/5 jours) durant laquelle l’enfant a l’occasion de voir ou de contacter son autre parent. »
Les parents pourraient alors être tentés de mettre en place un système d’hébergement égalitaire par courtes périodes (par exemple, 2 jours/2 jours), mais selon la pédopsychiatre, ce n’est pas une bonne idée : « Dans les systèmes de gardes alternées très fractionnées, l’enfant n’a jamais le temps de se poser dans aucun de ses foyers. Il y aussi une angoisse pour l’enfant de ne jamais savoir où il va être, qui va venir le chercher, combien de ‘dodos’ il va rester… tout cela est très insécurisant pour lui ».

De 6 à 12 ans

Les spécialistes s’accordent sur le fait que l’entrée en primaire constitue un bon âge pour mettre en place une garde alternée. « D’une part, l’enfant se repère mieux dans le temps et il arrive à comprendre le concept d’une semaine. D’autre part, avec l’entrée en primaire, l’enfant a besoin d’un certain cadre, de repères… », explique le docteur Desmarez. Le fait d’entrer dans des apprentissages permet aussi à l’enfant de se responsabiliser, de penser à ses affaires… Il y a toute une maturation de l’enfant qui rend la mise en place de la garde alternée plus facile.

► Maëlle, maman de Manon, 6 ans : « Pour Manon, nous avons mis en place un système progressif. Tout bébé, elle voyait son papa chaque mercredi et chaque dimanche sans rester dormir chez lui. En maternelle, nous sommes passés à un week-end sur deux. Maintenant qu’elle entre en primaire, ça me semble le bon moment pour commencer la garde alternée. Elle commence à mieux se repérer dans le temps et je pense que c’est aussi nécessaire de sortir de la relation un peu trop fusionnelle que nous avons. »

► Yanis, papa d’Ellie, 9 ans : « Depuis un an, j’héberge ma fille une semaine sur deux. Le système s’est imposé de lui-même et, à part des petits couacs au niveau de ses affaires au début, tout se passe bien. Ellie s’est super bien adaptée et a l’air heureuse. »

Et les plus grands ?

Dans ce dossier, nous avons fait le choix de nous concentrer sur les enfants de moins de 12 ans. Mais il va de soi que la garde alternée se poursuit bien au-delà et qu’il convient de tenir compte de l’évolution de son ado. « Sur le plan juridique, à partir de 12 ans, l’enfant peut être entendu par le juge, explique Alain Roland. Son avis ne sera pas décisif à lui seul, mais pourra être pris en compte. Quand l’ado est plus grand, vers 16-17 ans, et qu’il exprime l’envie de rester davantage avec un seul de ses parents, en général, le juge ira dans son sens ».
Sur les plans émotionnel et éducatif, il faudra aussi rester à l’écoute de son ado. Certains jeunes souhaitent par exemple changer de foyer par quinzaine et plus par semaine afin d’avoir davantage de temps pour se poser, faire leur nid. « Il faudra aussi être attentif à poser un cadre, car les ados cherchent les limites et peuvent facilement profiter de leur garde alternée pour contourner les règles », prévient le docteur Desmarez.

► Et dans la vraie vie ?

C’est un fait, l’âge des enfants est un critère important dans l’éventuelle mise en place d’une garde alternée. En dehors de ces repères d’âge, le docteur Desmarez insiste sur le fait que le contexte dans son ensemble doit aussi être évalué.

Parmi la liste des critères reconnus par la Justice comme pouvant être des freins, on retrouve par exemple la proximité. Une grande distance géographique entre les domiciles des deux parents peut rendre l’hébergement égalitaire difficile à mettre en place ou très fatigant tant pour l’enfant que pour les parents.
Dans certains cas, la profession d’un des parents peut aussi être un obstacle, par exemple s’il est amené à voyager régulièrement pour le travail. « Notons toutefois que chaque parent a le droit de faire garder temporairement son enfant par la personne de son choix lorsque l’enfant est sous sa garde », précise Alain Roland. Dans le cadre de la recomposition familiale, le beau-parent peut prendre en charge l’enfant à certains moments de la journée. « Le juge fait toujours la balance entre les inconvénients liés aux horaires et les bénéfices que l’enfant peut tirer de la garde alternée », précise-t-il.
Enfin, l’un des parents, par son comportement ou sa personnalité, peut être considéré comme temporairement incapable de s’occuper de l’enfant. « On pense ici à des problèmes d’addictions, de violences ou à des troubles psychologiques, bien que ceux-ci doivent pouvoir être prouvés par le parent qui s’oppose à l’hébergement égalitaire et ce n’est pas toujours facile », explique l’avocat.

► Julien, un fils : « Mon ex et moi avons eu beaucoup de désaccords. Elle estimait en effet que mes horaires de conducteur de train rendaient impossible la garde alternée. C’est vrai que je commence souvent tôt, mais ça me permet d’être là à la sortie de l’école, pour les devoirs et la soirée. Au début, c’est ma mère qui s’occupait du petit, puis ma compagne quand j’ai refait ma vie. »

Quid en cas de gros désaccord ?

Actuellement, la mésentente entre les parents n’est pas reconnue comme un frein à l’hébergement égalitaire, et cela, Christine Desmarez le déplore : « Pour moi, quand il y a de trop grosses mésententes entre les parents, la garde alternée ne devrait pas être proposée, en tout cas dans un 1er temps. Quel que soit l’âge de l’enfant, la garde alternée ne pourra être bien vécue pour lui que si les relations entre ses parents sont bonnes. Si c’est un choix imposé, cela ne se passera pas bien. Quand il n’y a aucune communication entre les parents, par exemple, de très jeunes enfants sont parfois amenés à devenir ‘le messager’ et c’est très pesant pour lui. Il faut éviter que la garde de l’enfant ne devienne l’enjeu majeur de la séparation. La garde alternée pour que chaque parent ait ‘sa part d’enfant’ n’est pas une bonne solution pour moi. Il faut d’abord penser aux droits DE l’enfant, plutôt qu’au droit À l’enfant. La garde alternée doit répondre aux besoins de l’enfant et non aux désirs des parents ».
« Dans la jurisprudence récente, en effet, l’existence de désaccords entre les parents n’est pas considérée comme un élément décisif et n’est pas prise en compte par les juges », confirme notre expert en droit de la famille. « Notamment parce qu’ériger cette mésentente entre les parents en obstacle à l’hébergement égalitaire risque de donner un moyen facile au parent qui s’oppose à l’hébergement égalitaire et de s’en servir pour y faire obstacle en créant lui-même des désaccords permanents. Le juge estime que les parents doivent réussir à surmonter cette mésentente, au besoin, à l'aide de tiers non juristes (thérapie familiale, guidance parentale...). »

► Louis, deux filles de 6 et 19 ans : Quinze ans après notre séparation, mon ex-femme et moi n’arrivons toujours pas à communiquer. Elle a d’abord fait de la rétention d’informations, ce qui a parfois amené au fait que je ne sois pas au courant que notre fille avait besoin d’un sac de piscine ou partait en voyage scolaire pour la semaine. Plus tard, c’est notre fille qui devait transmettre les messages et c’était très dur pour elle. Le jour de sa communion, sa maman l’a obligée à choisir entre sa présence ou la mienne. Je pense que ce n’est pas sans raison qu’elle a fait pipi au lit jusqu’à ses 14 ans.

Les conditions de la réussite

Heureusement, il existe de nombreux cas où la garde alternée est bien vécue, tant par les enfants que par les parents. La communication et le respect entre les parents sont évidemment les premiers facteurs de la réussite. En dehors de cela, il existe tout un tas d’astuces faciles à mettre en place pour que ce nouveau mode de vie se passe bien.
Pour Christine Desmarez, l’un des points les plus importants, surtout chez les jeunes enfants, est le « passage de bras ». Pour certains, celui-ci se fait à l’école de façon à ce que les parents ne doivent pas spécialement se voir. Pour d’autres, quand cela se fait au domicile de l’un des parents, il est bon de prévoir quelques minutes d’échange, de ne pas déposer l’enfant comme un paquet.
« Changer d’environnement n’est pas facile pour un enfant. Aussi, je conseille aux parents de prendre quelques instants pour raconter ce qui s’est passé, ce que l’enfant a vécu, s’il y a eu quelque chose de spécial... C’est important pour l’enfant de savoir que ses parents parlent encore de lui. Le fait de se savoir ‘pensé ensemble’ par ses deux parents permet à l’enfant de sentir une unité se reformer dans sa tête. »
Autre truc, permettre à l’enfant de raconter ce qu’il a vécu chez son papa ou sa maman, de le laisser parler de son « autre vie », d’être ouvert à son bonheur avec l’autre, même si ce n’est pas toujours facile. « À défaut, l’enfant risque de scinder sa vie en deux », met en garde la pédopsychiatre. Ce qui peut aussi être chouette pour l’enfant, c’est que les parents arrivent à suffisamment bien s’entendre pour pouvoir assister ensemble à sa fête de l’école, à son anniversaire ou d’autres moments symboliques pour l’enfant.
Pour les tout-petits, avoir un objet transitionnel qui le suit partout est aussi très important. Christine Desmarez invite les parents à éviter le « Oh, il a oublié son doudou, ce n’est pas grave », car l’enfant, lui, le vit comme quelque chose de grave.
« Il faut aussi laisser circuler librement les objets. En soi, les objets ne sont pas ‘à papa ou à maman’, mais bien à l’enfant ».
De même, permettre à l’enfant d’avoir une photo de son autre parent dans sa chambre peut aussi être une bonne chose. Être en contact avec le parent absent permettra aussi à l’enfant de mieux vivre les semaines de séparation. Car pour un jeune enfant, une semaine, c’est long. Nous vivons dans une société hyper connectée, ce serait dommage de ne pas en profiter. En cas de garde alternée, il est très important que l’enfant puisse avoir un contact avec l’autre parent. Chez les jeunes enfants, le docteur Desmarez conseille même d’opter pour un contact visuel (Skype, WhatsApp), qui permet à l’enfant d’être rassuré quant à la permanence de l’autre parent. « D’ailleurs pourquoi ne pas inclure cela systématiquement dans les accords conclus chez le juge pour éviter les désaccords par la suite ? », suggère-t-elle.
Votre enfant a du mal à s’y retrouver dans la garde alternée ? Pourquoi ne pas, par exemple, créer quelque chose de ludique, comme un calendrier avec des couleurs différentes pour que l’enfant puisse se repérer dans le temps ?
Des problèmes de sommeil, des troubles de l’alimentation, un pipi au lit qui revient, des difficultés à l’école ou encore un repli sur lui-même sont autant de signes qui doivent alerter les parents sur la façon dont l’enfant vit la garde alternée.

► Louis, deux filles de 6 et 19 ans : Même si, théoriquement, on sait ce qu’il faut faire, ce n’est pas toujours si évident. La mère de ma première fille m’a toujours refusé tout contact avec elle lorsque c’était « son » tour de garde. Pendant l’été, j’étais donc un mois entier sans nouvelle de mon enfant. Avec la mère de mon autre fille, tout se passe bien. On se donne des nouvelles et même des photos par WhatsApp et elle peut téléphoner quand elle veut.

► Yanis, papa d’Ellie, 9 ans : Je n’interdis pas à ma fille de téléphoner à sa maman, c’est plutôt que je n’y pense pas vraiment. Mon ex me l’a reproché et, depuis, je fais des efforts.

► Maëlle, maman de Manon, 6 ans : Avec mon ex, on se chamaille parfois à propos des affaires de la petite. Je veille toujours à bien l’habiller et elle revient systématiquement habillée comme l’as de pique. En soi ça ne me dérange pas qu’il garde les vêtements que j’ai achetés, c’est plutôt qu’il l’habille n’importe comment qui m’énerve. Enfin, sans doute que les hommes sont moins attentifs à ce genre de choses.

Chacun ses règles

Qui dit deux maisons dit aussi bien souvent deux modes de vie différents. Est-il préférable qu’il y ait une continuité dans l’éducation, les valeurs, etc., quand on est en garde alternée ? L’enfant peut-il être perdu si les règles ne sont pas du tout les mêmes chez papa et maman ?
Pour Christine Desmarez, il ne faut pas trop se leurrer : un couple qui se sépare n’est, en général, plus d’accord sur beaucoup de choses et n’a plus la même vision de la vie, du quotidien. « Espérer que les mêmes règles d’éducation soient suivies des deux côtés est illusoire, même si les deux parents veulent tous les deux le bien-être de l’enfant. Que ce soit l’heure du coucher ou le nombre de bains nécessaires par semaine, il faut savoir lâcher prise. L’enfant intègre très bien que chez maman, c’est comme ça, et que chez papa, c’est autrement. »

Accepter le manque

Lorsqu’on se sépare de son conjoint, on se sépare aussi un petit peu de ses enfants. Que ce soit pour un week-end, une semaine ou la moitié des vacances, vos petits bouts passeront du temps chez votre ex, loin de vous. Il vous arrivera de rater leur première dent qui tombe, la rentrée des classes, Noël, voire leur anniversaire. Et ça, ça fait mal au cœur !
Mais pour le bien-être de votre enfant, il faudra essayer de le lui montrer le moins possible. « Dire sans cesse à son enfant : ‘Tu me manques, c’est long quand tu n’es pas là, je suis triste sans toi…’ n’est vraiment pas bon, explique Christine Desmarez. L’enfant a besoin de sentir son parent solide. La tristesse du parent peut être très lourde à porter pour un enfant. Poussée à l’extrême, elle peut amener à une parentification de l’enfant, où ce dernier pense qu’il doit prendre soin de son papa/sa maman et s’en veut de ‘l’abandonner’ quand il va chez l’autre parent. Il peut avoir du mal à s’y épanouir, par sentiment de culpabilité, même si, sur le fond, il s’y sent très bien ».
Dans sa pratique, Alain Roland constate aussi une évolution des mentalités : « L’hébergement égalitaire a émancipé tant les hommes que les femmes. Du côté des papas, parce que ça leur donne la possibilité de garder un rôle éducatif auprès de l’enfant malgré la séparation, alors que pendant des années les pères étaient cantonnés au rôle du ‘papa Walibi du week-end’. Du côté des mamans, cela leur a permis de ne plus être que maman et de pouvoir se réapproprier une vie de femme, des loisirs, du temps pour elles, de l’ambition professionnelle, etc. »

► Maëlle, maman de Manon, 6 ans : « Au début, je vivais très mal la garde alternée. À tel point que les jours où j’en avais l’occasion, j’allais chercher ma fille à l’école sur le temps de midi pour la voir. J’étais tellement triste de me dire que j’allais passer à côté de la moitié de sa vie ! Aujourd’hui, je m’y fais, même si ça reste encore dur parfois, surtout pendant les vacances quand elle s’en va pour deux semaines. »

► Élodie, deux enfants de 4 et 8 ans : « Aujourd’hui, je vis très bien la garde alternée de mes enfants. Pendant les vacances, c’est parfois long, mais pendant l’année, je me fais mon planning la semaine où ils sont chez leur papa, je prends du temps pour moi et, ainsi, je suis 100 % présente pour eux quand ils sont là. »

Et l’argent dans tout ça ?

Allocations familiales, charge fiscale, contribution alimentaire… même si on s’entend bien, l’argent reste quand même souvent un sujet qui fâche. Qu’en est-il en cas d’hébergement égalitaire ? Si l’enfant est gardé à part égale par chacun des parents et que ceux-ci ont à peu près les mêmes revenus, il n’y aura a priori pas de contribution alimentaire à payer, les allocations familiales et la charge fiscale seront divisées à parts égales entre les deux parents. Et chacun assumera en nature les frais liés à l’enfant.
« Toutefois, l’hébergement égalitaire n’implique pas forcément la disparition de la contribution alimentaire, nuance Alain Roland. La loi veut en effet que chaque parent subvienne aux besoins de l’enfant en proportion de ses revenus. Ainsi, si l’un des deux parents gagne trois fois plus, il devra contribuer davantage aux frais de l’enfant. Cela peut se faire via l’octroi d’une pension alimentaire, mais aussi par le biais de la répartition des allocations familiales ou par l’attribution de la charge fiscale au parent qui gagne le moins. »

► Manon, maman de Maëlle, 6 ans : Mon ex-mari gagne deux fois plus que moi et vit en couple. Nous avons convenu à l’amiable qu’il me verserait une pension alimentaire tant que je ne vivrais pas avec une autre personne.

► Julien, papa d’un ado : Après notre séparation, j’ai laissé les allocations familiales à mon ex. Depuis que notre fils est en âge de recevoir de l’argent de poche, ce dernier est prélevé sur ses allocations familiales.

► Louis, deux filles de 6 et 19 ans : J’ai eu le malheur de me séparer deux fois. La première fois, j’ai tout cédé à mon ex (pension alimentaire, allocations familiales, charge fiscale…) pour prouver au juge que la seule chose qui m’importait était de passer du temps avec ma fille. La loi de 2006 n’était pas encore entrée en vigueur. Avec ma deuxième compagne, la situation était très différente, car nous nous sommes mis d’accord entre nous sur tout. Je ne lui verse pas de pension, mais comme elle gagne moins que moi, elle a les allocations familiales et la charge fiscale.

Quid de la double domiciliation ?

Actuellement, l’enfant n’a toujours qu’un seul domicile : celui de la commune dans laquelle il est inscrit et où il apparaît sur la composition de ménage. Un arrêté royal de 2015 permet toutefois d’inscrire l’enfant dans une « résidence secondaire » chez l’autre parent. Cela permet de prouver que l’enfant réside aussi à mi-temps chez son autre parent.

Gaëlle Hoogsteyn

En pratique

Et si on a des enfants d’âges différents ?

► Sur le plan juridique : « A priori, le juge essayera toujours de ne pas séparer les fratries. Mais si des différences d’âge importantes existent, il peut statuer temporairement et mettre en place des modes de garde différents pour chacun des enfants », explique Alain Roland.
► Sur le plan psychologique : « Je ne vois pas d’inconvénient à mettre en place des modalités différentes pour chaque enfant si le jeune âge d’un des enfants le justifie. L’enfant finira peut-être lui-même par demander à aller davantage chez l’autre parent avec son frère ou sa sœur », complète Christine Desmarez.

Bon à savoir

Pour mettre en place les modalités d’hébergement des enfants mineurs, il n’y a aucune obligation légale à passer devant un tribunal. Alain Roland conseille toutefois aux parents, tant qu’ils s’entendent bien, de mettre les choses sur papier, pour être protégés en cas de désaccords futurs. Pour cela, il existe plusieurs moyens.
« Les parents peuvent, par exemple, établir une convention d’honneur. Cet accord peut être établi par les parents eux-mêmes, par un médiateur, par un notaire ou par un avocat. Il peut ensuite éventuellement être acté par un juge. Si vous demandez une audience de conciliation au greffe du tribunal de la famille devant la chambre de règlement à l’amiable, la procédure est gratuite. Il faut noter toutefois que seules les conventions notariées ou les jugements disposent de la force exécutoire et permettent de recourir à la force publique si les accords ne sont pas respectés. »