Vie de parent

La lecture, un doux moment
de complicité

Le Ligueur n’a pas attendu le Salon de l’éducation et son espace dédié au livre jeunesse pour s’intéresser à la lecture pour les petits. Depuis 35 ans, le Prix Versele de la Ligue des familles élit chaque année les livres favoris des enfants et, dans nos pages, vous découvrez de temps en temps des auteurs pour petits lecteurs. Nous avons rencontré cette fois la Belge Jeanne Ashbé. Auteure d’une soixantaine de livre pour les tout-petits, cette passionnée des bébés nous livre quelques pistes pour un moment de lecture complice.

La lecture, un doux moment de complicité

Selon vous, à partir de quel âge peut-on lire des histoires à nos tout-petits ?
Jeanne Ashbé : « 
Dès qu’un enfant ouvre les yeux sur le monde, sur les sons, sur les voix de maman et de papa, on peut lui lire des livres, lui montrer les images, accompagnées de ces mots chantants qui en constituent le texte. La lecture d’un livre est quelque chose de tout simple qu’on peut glisser facilement dans notre rythme de vie, souvent effréné. Le bébé, puis le petit enfant, montre qu’il s’attache à ces moments de partage, à cette rencontre toute simple et si riche pour lui. Pour moi, l’enfant a plus besoin de cette quotidienneté rassurante et enrichissante que d’un trop-plein d’activités de toutes sortes. »

Pourtant, certains bébés ne tiennent pas longtemps en place devant un livre.
J. A. :
« Leur façon de nous écouter déconcerte parfois. Un enfant peut remuer, se lever ou prendre un autre livre pendant que nous lisons… Alors, on arrête de raconter, on croit que ça ne l’intéresse pas. Et c’est dommage. Car chez le tout-petit, dès la naissance, la motricité accompagne l’activité de la pensée. Respecter cette « lecture motrice », c’est permettre à l’enfant de découvrir à son rythme comment s’organise cette forme particulière du langage qu’est le livre. Il prêtera attention à ce qui fait sens pour lui : les images, cette musique de mots. Et quand l’enfant sera prêt, il pourra écouter une histoire jusqu’au bout. »

Vous semblez attacher de l’importance à la sonorité des mots choisis dans une histoire.
J. A. : « Tout à fait. Les livres ne sont pas seulement des images, ce sont aussi des sons. Je suis d’ailleurs persuadée que les jeunes enfants entrent dans les livres d’abord avec leurs oreilles. Adulte, on ne pense pas toujours à ça. Quand on choisit un livre, on regarde d’abord les images : vont-elles me plaire, plaire à mon bébé ?
On cherche des images à partager. Mais il est beaucoup plus rare que l’on fasse attention aux mots de l’histoire. Spontanément d’ailleurs, la plupart d’entre nous ne lit pas le texte à un bébé : on désigne, on commente, on bruite. C’est très bien, mais ça ne nous empêche pas d’y ajouter la lecture du texte écrit. Un texte que l’enfant reconnaîtra avec joie et, souvent, plus tard, réclamera si nous nous en écartons ! Cette langue musicale et chantante, ces mots lus et reconnus, associés à l’image et au plaisir de l’adulte lecteur, vont former pour le bébé une sorte de socle langagier particulier, un repère dans cette galaxie de mots qui l’entoure.
De plus, la stabilité d’un texte rassure l’enfant. Peu importe le lecteur, la voix, l’intonation, le texte reste le même et c’est rassurant pour un enfant.
Lire un texte permet aussi à l’enfant de découvrir que la lecture, c’est se plier à une loi, la même pour tous. On ne lit pas n’importe quoi. Lire, c’est donner sens à des mots formés par une grosse vingtaine de lettres et quelques sons. Au moment d’apprendre à lire, cela lui sera précieux.
Mais bien avant le langage, les tout-petits sont d’une subtilité insoupçonnable. Ils font feu de tout bois pour comprendre, communiquer. Leur proposer des livres quand ils sont si petits, ce n’est pas vouloir en faire des petits singes savants. Du tout ! C’est accompagner la mise en mouvement de leur petite pensée. Tout fait sens chez le tout-petit : notre voix et notre intonation, les mimiques de notre visage, la chaleur de notre corps, les couleurs présentes dans le livre… »

Effectivement, vos livres sont assez colorés. Mais on y trouve parfois des pages très sombres… Pourquoi ?
J. A. :
« Dans certains de mes livres, même pour les tout-petits, il y a du noir : un croissant de lune sur un ciel noir dans Tous les Petits, une maman araignée et son petit dans Fil à fil, un chat tapi au pied de l’arbre dans Parti !, etc. C’est interpellant d’observer que la présence du noir dans un livre inquiète surtout… les parents. Comme si on ne voulait voir que des couleurs pastel habiter l’imaginaire de nos enfants. Mais la vie d’un enfant, même bébé, n’est pas que rose bonbon et bleu azur.
Chaque fois qu’un parent quitte la pièce ou le champ de vision de son bébé, le bébé ne sait pas s’il le reverra : il y a bien là matière à s’angoisser ! Maîtriser l’absence est un long travail pour le tout-petit. Avant qu’il ne découvre des figures archétypales de la peur, comme le loup par exemple, la présence du noir dans un livre, raconté par un adulte aimant, est perçue par le tout-petit comme une ‘pré-personnification’ de l’angoisse et l’aide à se libérer de ses craintes. Evelio Cabrejo-Parra, un merveilleux psycholinguiste à qui j’ai dédié mon livre Pas de Loup, l’explique simplement : ‘On dit ainsi à l’enfant : la vie est dure mais elle est possible, tu n’es pas tout seul’. »

C’est donc important pour vous, les histoires qui font peur ?
J. A. : « Ceux qui lisent des livres aux enfants connaissent bien ce rapport amour-haine des petits avec les livres qui font peur. Les adultes ont tendance à fuir certains livres qu’ils jugent trop effrayants.
Mais, contrairement à ce que l’on pense, les livres ne créent pas les peurs chez les enfants, ils les mettent en scène et leur donnent un visage. Les livres permettent la personnification des angoisses à travers des animaux, des images, des couleurs... Chez l’enfant, comme chez tout être humain, les peurs sont là, mais elles ne sont pas clairement identifiées par les adultes puisque les tout-petits n’ont pas encore les mots pour en parler. Les livres viennent proposer aux enfants, blottis contre nous, une mise en images et en mots de ces peurs qui les habitent et ne demandent qu’à être apaisées. Seul l’enfant devrait être juge des livres qu’il trouve trop effrayants.
C’est important d’être à son écoute, de répondre à sa demande, sans non plus la devancer. Vive les bibliothèques qui permettent sans frais de découvrir les livres qui apaisent, ceux qui enchantent. Ce sont ces livres-là qu’il faut acheter, lire, relire.
Les enfants savent ce qui est bon pour eux. Ils savent trouver la bonne distance entre ces images qui font peur et eux-mêmes, parfois en se levant au milieu de notre lecture. Respectons cela. Avec les livres, on n’a pas besoin de comprendre, d’expliquer, de percer à jour leur petite personne en construction. Juste accompagner, lire et relire, encore et encore ! »

Estelle Watterman

Lu pour vous

Nos livres préférés de Jeanne Ashbé

  • Fil à fil. Une belle histoire sur l’attachement de l’enfant à ses parents. Petit à petit, il découvre le monde et prend son indépendance pour tisser sa propre toile. Puisqu’il s’agit d’une histoire… d’araignées ! « Un livre que les enfants adorent et que les parents redoutent », nous dit l’auteure.
  • Et dedans, il y a. Magnifique livre pour expliquer au futur grand frère ou à la future grande sœur l’arrivée d’un bébé dans la famille. Un classique.
  • Pas de loup. De prime abord, le plus bizarre des livres de Jeanne Ashbé. De grands aplats de couleurs et des dessins très épurés, des onomatopées plus que des mots, des pages qui se suivent sans former a priori une histoire et pas de loup, comme l’indique le titre. Bizarre… pour les grands ! Car les tout tout petits le comprennent très bien. « À 1 an et demi, mon fils ne parlait pas encore, mais quelle joie quand il nous lisait ce livre ! », témoigne Marjorie, maman de Firmin, 3 ans aujourd’hui. « Un must pour les bébés », nous dit une bibliothécaire. « J’ai travaillé pendant un an sur ce livre-là, c’est énorme. J’ai fait beaucoup d’images et chaque image m’a mis des heures », confie l’auteure.
  • La série Lou et Mouf. Il y en a plusieurs articulés autour de différentes expériences que font les bébés. Très accessibles à tous et toujours chouettes à lire. Notre préféré, c’est le dernier : C’est les vacances, il est accompagné d’un petit carnet de jeux avec des autocollants qui se collent et se décollent à l’infini dans le livre, sur les vitres de l’auto…

LA QUESTION

Quels critères pour choisir un livre pour les tout-petits ?

  • Les images et couleurs : il en faut, bien sûr. Évitez les images trop fouillées pour les tout-petits. Les couleurs sont déjà une porte d’entrée dans un livre.
  • Les sons : choisissez une histoire assez courte pour commencer. Surtout, lisez les textes écrits à votre petit, même s’il ne parle pas encore. Et si le livre choisi n’a pas de texte, vous pouvez décrire ce que vous voyez, faire les bruits des animaux si c’est un livre sur la ferme par exemple, ça l’amusera beaucoup.
  • Les matières : certains livres sollicitent le sens du toucher de notre bébé : avec un bout de tissu, des peluches, des plumes, des fausses écailles à tripoter… Très amusant pour nos petits explorateurs.
  • La solidité : parce qu’un livre, ça vit, ça se découvre, ça s’ouvre et se referme dans tous les sens par des petites mains encore malhabiles au début, choisissez plutôt un livre cartonné. Les livres en plastique mou pour le bain sont résistants aussi. Mais pensez à les laver et les sécher de temps en temps.
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