Vie de parent

La mort

On clôture ce dossier avec un chapitre apparemment moins réjouissant. Alors, un enfant qui évoque la mort, est-ce lugubre ? Qu’est-ce qu’elle symbolise pour lui ? Jusqu’où faut-il aller dans ce que l’on explique ? Zoom sur des questions tantôt déconcertantes, tantôt classiques ou plus poétiques.

La mort

2-5 ans : à question ardue, réponse simple

► Leïa, 2 ans - Mamie est vieille, est-ce qu’elle va mourir ?

Pourquoi cette question ? Ce qu’il y a de déstabilisant, c’est que ces grandes interrogations peuvent surgir à n’importe quel moment. Ce qui ne les empêche pas d’être, au final, très innocentes. Anne Richebois, fine connaisseuse des jeunes enfants, nous rappelle combien ces questions sont importantes, si déconcertantes soient-elles. Se les poser, c’est vital pour que l’enfant puisse trouver sa place dans sa famille, dans la société. Pas de panique donc : si votre petit évoque la mort, cela ne traduit pas nécessairement une angoisse sous-jacente. Cela fait tout simplement partie de sa construction.

Comment répondre ? Gardez en tête de bien préciser la question et ne cherchez pas à répondre de but en blanc. Prenez la mesure et orientez toujours les éléments que vous donnez. Mamie va mourir ? « Oui, elle va mourir. On meurt tous un jour. - Moi aussi ? », va-t-il enchaîner à coup sûr. « Oui. Toi aussi. Mais dans très longtemps ». Soyez rassurant.
Pour revenir à Mamie, expliquez qu’elle est en pleine forme. Qu’elle a encore plein de choses à faire, plein de choses à vivre, entre autres avec ses petits-enfants. Pas besoin de leur faire lire La mort de Jankélévitch. Donnez des réponses simples sans aller trop loin dans les détails. On édulcore forcément un peu et comme le dit notre spécialiste : « On est un peu dans le mensonge quand on évoque la mort avec des enfants de cet âge-là ».

► Ysée, 4 ans - Quand je serais morte et que ça sera l'hiver, il y aura de la neige dans ma tombe ?

Pourquoi cette question ? On a choisi cette question parmi bien d’autres autour de l’enterrement et de l’incinération, parce qu’elle était à la fois tendre et drôle. Votre réflexe face à ce type d’interrogation : chercher ce qui a pu la déclencher dans le contexte du moment. Cela peut venir d’une image, d’un dessin animé, d’une discussion, d’une situation familiale. Mais pas nécessairement. Jaugez avant de répondre de but en blanc : « Qu’est ce qui t’amène à te poser cette drôle de question ? ».

Comment répondre ? À voir au cas par cas. En fonction de la culture familiale. Une telle question peut venir du contraste entre l’évocation du fameux ciel - ou plutôt Ciel - que les parents utilisent souvent et le fait que les morts soient enterrés. Les questions sont souvent très dures. Et souvent impromptues. Laissez défiler. Tâchez de comprendre en posant à votre tour des questions. N’hésitez pas à montrer que vous n’êtes pas un expert. « Les parents ont le droit de ne pas toujours avoir de réponse, de ne pas savoir », rassure Anne Richebois.
Il est peut-être préférable de trouver un symbole, une sorte de témoignage, une histoire familiale plutôt que d’exposer brutalement une réalité scientifique, non incarnée. « On se demande tous si le Ciel n’a pas une connotation trop catholique. Moi, je trouve juste que c’est plus poétique qu’une fosse. C’est important de protéger ses enfants », explique la psychologue. Par exemple, Papi est mort, mais est-ce qu’il va revenir ? « Non. Il est au Ciel et on n’en revient pas ». Sans noyer d’explications, l’enfant fait le reste.

6-9 ans : « Qu’as-tu en tête ? »

►Aymen, 8 ans - Ça veut dire quoi « Repose en paix » ?

Pourquoi cette question ? Plus que de l’explication du sens de la formule « Repose en paix », il est surtout question d’évoquer la mort et le grand mystère qui rôde autour. Un réflexe ? Toujours se demander d’où ça vient. Votre enfant vous pose ce type de colle forcément dans le contexte d’un deuil. De près ou de loin. On pense à tort que nos petits ont besoin d’une réponse toute faite. À 7 ans, peut-on déjà vraiment comprendre l’irréversibilité de la mort ? C’est vrai,  quoi : dans les dessins animés, on meurt et on se relève. Et vous vous sentez un peu coincés. Mais au fait, comment vous le vivez, vous, le deuil ? C’est important, car c’est là-dessus que va se reposer votre petit.

Comment répondre ? On peut chercher à dérouler la pensée du môme. Voir ce qu’il a en tête et pour réussir cela, se rapprocher de l’enfant qu’on a été. « Si on répond vite, on va plaquer une logique d’adulte », rappelle Isabelle Taverna, qui observe depuis longtemps les enfants de 6-12 ans. Ce qui n’est pas constructif, puisque de logique, il n’y en a aucune.
Il est donc intéressant d’aborder le sujet en expliquant ce que l’on ressent. « La mort, ça rend toujours un peu triste. Et moi je le suis parce que Papi, c’était aussi mon père ». En dialoguant, il peut observer certaines choses. Mettre le deuil en perspective le rend plus concret. Et là aussi, n’hésitez pas à expliquer que vous êtes face à des limites. « La mort, on ne sait pas ce que c’est, nous non plus. Où va-t-on après ? Personne n’a la réponse ».

► Ève, 6 ans - Dieu était déjà mort quand Jésus est né ?

Pourquoi cette question ? Là encore, au-delà du côté inédit de la question, pas mal de thèmes très sérieux sont soulevés. Ce genre de demande ne vient pas nécessairement questionner la religion. C’est souvent plus subtil, explique Isabelle Taverna. Il s’agirait plutôt de remettre en doute la parole d’un adulte au sujet des histoires qu’il entend. Mieux vaut éviter de prendre la question stricto sensu. Ça va plus loin, ça souligne le fait qu’il y a des choses difficiles à croire. Remettre en cause les grands fondements des parents, vous le savez, c’est un peu leur sport préféré, à nos petits.

Comment répondre ? Dans ce genre de situation, si on répond de façon pragmatique, on s’en sort avec beaucoup de difficultés. Un peu de religion, un peu de mort, un peu d’histoire, ce n’est pas une mince affaire, vous en conviendrez. Évitez peut-être les « Un Dieu, ça ne meurt pas » ou « Après la mort, y a rien ».
Ce qui va l’aider, c’est de l’interroger sur sa petite théorie. Par l’entremise d’une telle interrogation, votre petit teste aussi votre réceptivité. Votre tâche ? Le laisser déployer sa pensée : « Tiens, mais où tu en as entendu parler ? ». Isabelle Taverna rappelle que « si on répond trop vite ou de façon trop catégorique, on ferme la pensée de l’enfant ». L’idée, au contraire, c’est de lui donner des petites balises pour qu’il se construise sa propre représentation.

10-15 ans : les premiers morts

► Mia, 11 ans - C’est quoi, des funérailles ?

Pourquoi cette question ? C’est l’importance du rite qui est évoquée ici. À cet âge-là, les salamalecs autour de la mort semblent absurdes. Les enterrements, les discours, l’aspect social et collectif. Pourquoi accompagner la mort ? En gros, votre enfant vous demande pourquoi il faut des règles. Et quand on gratte, on peut même entendre : « Est-ce que ça m’aide à alléger ma peine à moi ? ».

Comment répondre ? Le conseil de Thierry Lebrun, spécialisé dans les ados, est joliment formulé : « Il faut essayer d’être vrai, sans être trop gentil ». C’est peut-être pas mal d’exprimer sa propre peine. De parler à la première personne du singulier. Comprenez que c’est la première fois qu’ils perdent une personne qu’ils ne verront plus. Ils prennent conscience qu’ils sont mortels. Une véritable onde de choc. D’un coup, ça devient concret. C’est autre chose que ce qui se passe à la télé.
« C’est une expérience universelle qui n’est pas spécifique à l’adolescence, qui peut se manifester plus tôt, mais c’est souvent à cet âge-là que l’on est confronté aux premiers décès », rappelle notre expert. Qui nous donne l’exemple de ces jeunes gens effondrés au moment des enterrements plus par la prise de conscience d’une certaine finitude que par l’attachement qu’ils avaient pour le défunt.

► Kim, 12 ans - Et s’il n’y a rien après la mort ?

Pourquoi cette question ? Hou, la bonne question ! Hou, la colle ! Il y a toujours les croyances familiales auxquelles ont peu se rattacher pour sortir tant bien que mal une réponse. La religion, l’idée du paradis, d’un enfer. Mais si croyant soit-il, un ado doit se poser cette question. Il doit douter et mettre en place tout un cheminement qu’il va forger seul. Votre rôle ? Répondre sans donner de solution clé sur porte. Pas facile.

Comment répondre ? En tant que parent, on peut évoquer les points que l’on ne comprend pas. Et pour cela, il est important que vous lâchiez toute une série de certitudes. L’enjeu ? « Que votre enfant érige ses propres points de repères. Car se forger sa propre série de certitudes, c’est ça devenir adulte », explique Thierry Lebrun.
Et le parent, là-dedans ? Il doit aider le petit à façonner ses balises et accepter qu’il puisse penser différemment. Tout simplement parce que modeler sa personnalité, devenir adulte, c’est construire son propre rapport à la vie, au bonheur et à la mort.

► Dany, 15 ans - Pourquoi Clément s’est suicidé ?

Pourquoi cette question ? Ce que formule votre enfant c’est : « Qu’est-ce que j’aurais pu faire pour que mon copain ne se suicide pas ? ». Et alors, là, inutile de préciser que c’est une question à côté de laquelle il ne faut pas passer. Que Clément ait laissé une explication ou pas, finalement ça ne rend pas la chose plus compréhensible pour votre ado. Et puis, au-delà de la question, il y a une autre angoisse : « Et moi, je pourrais y passer ? ».

Comment répondre ? On le répète : il ne s’agit pas d’un sujet anodin. Évitez de balayer la question d’un simple : « Ah, bah, c’est comme ça ». Thierry Lebrun souligne fortement : « Accordez la liberté à votre enfant de réfléchir au suicide, ne le renvoyez pas dans sa chambre en lui disant : ‘N’y pense plus’. Il faut qu’il puisse en parler, car chez les gosses de cet âge-là, il y a une forme de projection dans la mort ». Genre : « Et si ça finissait maintenant ? ». On y pense tous. Même adulte. À l’adolescence, c’est évidemment très troublant. La dimension du suicide, à cet âge-là, signifie aussi garder la maîtrise de son existence.
En tant que parent, c’est important que vous saisissiez où se situe votre jeune par rapport à tout cela. C’est une sorte de vigilance saine. Montrez petit à petit que l’on peut surmonter cette douleur. Guettez les petites phrases type : « J’ai pas demandé à vivre, hein ! », propre à cette période. Elle n’est pas nécessairement alarmante, mais comprenez ce qu’il traverse : il prend la mesure de la fragilité de la condition humaine. Ne l’encombrez pas d’explications rationnelles qui ont conduit Clément à se donner la mort. Il n’y en a pas. Et gardez en tête la formule de Thierry Lebrun : « Dans les cas de suicide, je préfère m’occuper des vivants ».

Yves-Marie Vilain-Lepage

Ce qui peut aider

► 3-5 ans

  • Chamour et tous ceux qui nous manquent - Émilie Vast, MeMo éditions. De la naissance d’un chaton à sa mort, il s’agit de l’histoire d'une vie dont l’objectif est d’aider à admettre le deuil.
     

► 6-9 ans

  • On va où quand est mort ?, Martine Hennuy et Sophie Buyse - Alice Jeunesse. Cet album aborde avec beaucoup de subtilité une question que les enfants se posent forcément sur la mort. Comment rendre la peine supportable ? Ce texte raconte tous les cheminements d’enfants.
  • Espace Papillon, une asbl qui propose des travaux de groupes d'échanges pour enfants, ados et adultes autour de la mort d'un parent.
     

► 10-15 ans

  • Nous sommes tous morts, Lewis Trondheim, L’Association. Ce tout petit livre de quelques pages, avec un dessin très simple, évoque la mort par le biais d’une discussion aux considérations pertinentes. Il termine sur un très beau : « Nous sommes tous morts et c’est caché par la vie ». Qui a beaucoup aidé le journaliste dans sa vie personnelle.
  • Pour tout ce qui touche au suicide, vous pouvez vous référer au centre de prévention suicide : preventionsuicide.be
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