La reconnaissance d’un père :
cruciale pour se construire

Albert II a finalement reconnu être le père biologique de Delphine Boël au terme d'une longue procédure judiciaire et d'un test génétique incontestable. Ce cas très médiatisé n'est pas unique et bien d’autres femmes et d’hommes que Delphine Boël vivent sans être reconnu·e·s par leur père biologique. Comment vit-on sans son « vrai papa » ? Tour de la question avec le psychanalyste Patrick De Neuter.

La reconnaissance d’un père : cruciale pour se construire

Une reconnaissance de paternité, c’est beau et simple dans la majorité des cas. C’est lorsqu’un homme déclare vouloir être le père d’un enfant, devant l’état civil. C’est nécessaire quand une femme non mariée met au monde un enfant, puisque la présomption de paternité ne découle que du mariage. Le géniteur devient alors juridiquement le père.
Il arrive que des hommes refusent de reconnaître leur enfant. Parce que l’enfant n’est pas un projet commun, mais un accident ou un piège tendu par une amante qui voit son horloge biologique tourner.

Comme vivre sur une jambe

« L’absence d’un père peut être assez dramatique pour l’enfant dans la mesure où, dans le chef du père, il s’agit d’un rejet. L’enfant se balade alors dans le monde sur une jambe : il est non aimé et non désiré par un de ses parents », avance Patrick De Neuter, psychanalyste.
Cet abandon peut entraîner une dépression qui s’exprimera différemment selon les personnes :

► Un repli sur soi : l’enfant peut devenir un grand timide qui aura toujours l’impression qu’il va être rejeté s’il manifeste un désir ou une demande.
►  Une compulsion à se faire reconnaître et aimer, sans jamais l’être assez.
► Une tendance impérieuse à séduire : l’homme ne se contentera pas d’une femme, mais il lui en faudra dix ou plus qui lui disent qu’il est désirable. Il en va de même si c’est une femme.
► La soumission au désir de l’autre : la personne fera tout et n’importe quoi pour se faire reconnaître en faisant abstraction de ses propres désirs et de ses envies, elle sera obéissante, toujours prête à servir (ami, conjoint, patron…).
► La peur d’être abandonné : la personne a toujours l’impression que l’autre va tomber sur quelqu’un de mieux.

Des solutions « de rechange »

« Tous les ‘non-reconnus’ ne tombent pas dans de telles dépressions. Certains ont suffisamment de ressources pour trouver des solutions de rechange qui leur permettent de se construire malgré ce manque initial », rassure Patrick De Neuter.
Parmi ces solutions, on trouve le travail acharné et l’adoption affective. Dans le premier cas, la personne travaille toujours plus pour être reconnue par les enseignants, puis par les patrons. « Ça peut faire de grandes carrières. Johnny Hallyday n’a pas été reconnu par son père, mais il a rempli des stades ».

Dans le second, l’enfant est reconnu par quelqu’un d’autre (le compagnon de la mère, les grands-parents, un étranger à la famille…) qui l’adopte affectivement, psychologiquement, mais pas nécessairement juridiquement. « Celui qui l’a nourri, élevé, qui lui a permis de comprendre le monde, de grandir et de sortir de l’univers trop renfermé de la mère est tout autant père que le géniteur qui ne s’est pas occupé de l’enfant ».

Et si, plus tard, le père biologique revient, rongé par le remords, un enfant peut se retrouver avec deux pères. « Avec les familles nouvelles, il faut de plus en plus s’accommoder et valoriser le fait qu’on a plusieurs pères. »

Faire un bébé toute seule

Certaines femmes souhaitent délibérément devenir mères toutes seules. Elles ne préviennent pas toujours leur (ex-)amant de l’arrivée d’un bébé et cachent parfois l’existence du père à l’enfant.

« Le père a aussi pour fonction de séparer l’enfant de la mère et la mère de l’enfant. Lorsque c’est la mère qui fait obstacle, il arrive fréquemment que l’enfant, devenu grand, lui en veuille beaucoup. Dans ce cas-là, il cherche souvent à renouer avec son père. Certains enfants ont la force de prendre de la distance, mais d’autres restent coincés dans la toute-puissance maternelle, ce qui peut étouffer l’enfant et parfois la mère elle-même », soutient le psychanalyste.

Toute situation dépend aussi de ce que la mère dit du père à son enfant. « Le père vit aussi dans la parole maternelle. L’enfant se construit une image du père en fonction de ce qu’on lui en a dit, affirme Patrick De Neuter. Si la mère dit : ‘Je ne sais pas qui c’est’ ou ‘Ce n’était pas possible de lui imposer cette paternité (par exemple, car il était déjà marié)’, ce sera mieux accepté par l’enfant qui aura entendu ‘Il m’a laissé tomber’ ou ‘Je t’ai voulu pour moi’ ».

Faut-il tout dire ?

Doit-on dire la vérité à son enfant ? Pour Patrick De Neuter, il n’y a pas de règle générale. Il y a des secrets de famille dont l’enfant s’accommode, d’autres qui sont à l’origine de symptômes parfois très graves, dont on ne trouve pas l’explication, si ce n’est dans la levée du secret. Un conseil ? Être attentif aux perturbations scolaires du petit enfant et à certains symptômes inexplicables. Dans de tels cas, il faut alors s’interroger sur le lien qui peut exister avec un secret de famille.

Parfois, les parents préfèrent s’enfoncer dans le mensonge, persuadés que le silence préserve l’enfant. « Il faut se méfier de la crainte de perturber l’enfant en lui disant la vérité, souligne le psychanalyste. D’abord, il arrive que l’enfant le sache déjà sans le savoir. Ensuite, il est souvent plus soulagé que perturbé par la révélation. Notons encore que le mensonge peut induire chez l’enfant un manque de confiance général dans la parole de l’autre, non pas à cause de la vérité mais du fait qu’on lui a caché la vérité ». Au final, il s’agit de toute façon de choisir le bon moment pour le lui dire. Et, éventuellement, d’envisager de se faire aider quant à la manière de s’y prendre...

S. G.

Ils en parlent...

Peur de ne pas l’aimer

« J’étais un gamin non désiré, de parents maltraitants… ‘Famille’ a très longtemps été pour moi un mot pervers, lié à des personnes qui font mal. En grandissant, j’ai évité tout ce qui s’en rapproche. Quand j’ai appris que ma compagne était enceinte, tous ces souvenirs-là sont revenus à la surface, ainsi que les discours des psys : reproduction de ce qu’on a subi, de la violence, etc. Et puis, à cause de l’absence totale de confiance en moi pour passer outre ces discours, j’ai fui… Comme ça, je m’assurais de ne pas lui faire vivre la même chose, de ne pas répéter la même chose que mes parents…
Avec beaucoup de mal, j’ai finalement réussi à dépasser tout ça et à demander à voir ma fille. Cela s’est même très bien passé, on s’est vite attachés et mes problèmes avec la paternité sont totalement réglés… J’ai réussi à avoir une autre image de la famille. Tellement bien qu’on a eu deux autres enfants. Mon regret, c’est surtout que je n’ai pas su comprendre que je l’aimais déjà et que je me suis carapaté tout ce temps parce que j’avais peur de ne pas l’aimer… J’ai perdu six ans. »
Alexandre

Il était plus jeune que moi

« J’ai eu le coup de foudre. Sans l’avoir souhaité, je suis tombée enceinte très vite. Il a voulu que j’avorte, mais je n’ai pas pu. À la fin du 4e mois de grossesse, il a disparu. Ma fille est née. J’ai eu beaucoup de mal à passer outre la douleur, le sentiment de trahison et la rancœur. Il m’a fallu deux ans pour accepter que lui aussi ait pu se sentir trahi. C’est alors que j’ai pu engager une action en recherche de paternité. Je veux que ma fille ait un état civil complet, que ses droits soient respectés. J’ai conscience que le traîner en justice ne fera que réveiller sa colère et sa rancune. Mais j’espère qu’il saura les diriger contre moi et non contre notre fille. »
Lyly

Sur le même sujet

Reconnu comme le père de mon enfant...

Le nombre de naissance hors mariage n’a cessé d’augmenter ces dernières décennies. En Belgique, le pourcentage d’enfants nés de parents non mariés est passé de 11,6% en 1990 à près de 40% en 2010. Pour ces naissances, qu’on considérait comme illégitimes au siècle passé, la filiation paternelle n’est pas établie automatiquement. Certaines démarches doivent être effectuées.