3/5 ans

« Le bébé va naître… Un vrai ? »

Annoncer l’arrivée d’un bébé dans la famille à son grand, à sa grande ou à ses aîné·e·s n’est pas un événement banal. C’est vrai côté parents : quel tumulte d’émotions dans la tête et dans le cœur, en effet ! C’est vrai côté enfants. Et là, selon leur âge, ils réagissent bien différemment.

« Le bébé va naître… Un vrai ? »

Petite mise en scène chez Audrey et Geoffroy, parents de Margaux, presque 5 ans, et d’Iris, quasi 2 ans et demi. Audrey invite les fillettes à ouvrir chacune leur boîte à tartines qui renferme… une échographie. Geoffroy filme le moment. « Mais c’est quoi, ça ? », demande Margaux, découvrant l’écho. « Qu’est-ce qu’il y a sur l’image ? », questionne la maman. Margaux ne sait pas, mais tente plusieurs fois la même réponse : « Une tortue ». « Tortue », dit en écho Iris qui joue avec sa boîte. La maman : « Regardez. La petite tête. Le petit ventre. Les petits bras, tout petits, petits, petits ». « Ça ressemble à quoi ? », relance le papa. Margaux : « Ben, une tortue, j’ai dit ». Audrey : « C’est comme toi, comme Iris, comme moi, mais en tout petit, petit, petit. C’est quelque part caché chez maman ». Margaux : « C’est… hum… un serpent », gros rire. « Qu’est-ce qui est caché dans maman, est encore tout petit et n’est pas encore né ? », répète Audrey.

« Le bébé ! Le bébé va naître », dit enfin Margaux. « Il y a un bébé dans le ventre de maman », confirme Audrey. « Un vrai ? », veut s’assurer Margaux. Au oui maternel, elle lance un « Waoooh ! » bien fort. Les parents sachant déjà si c’est un petit garçon ou une petite fille, Margaux essaie de deviner. « Un petit frère ? » : exact. Nouveau « Waoooh ! ». « Est-ce que tu as mal ? », s’inquiète Margaux. Audrey : « Non, mais je dois me reposer, parce que je suis fatiguée », et elle prévient que son ventre va devenir de plus en plus gros. Margaux, scrutant le ventre maternel : « Je vois. Oui, il est grand ».

Mise en scène particulière - avec, à la clé, une vidéo destinée aux proches. Communication toute simple, lors du repas familial, par exemple. Les parents ont leur propre style pour annoncer à leur progéniture que la famille va s’agrandir.
Mais, quelle que soit leur façon de faire, ce moment est pour eux chargé émotionnellement. « ‘Puis-je faire ce coup à mon enfant ?’, ‘Est-ce que moi-même, j’ai assimilé la nouvelle ?’, etc. Ce sont des éléments que les parents doivent gérer dans leur tête avant de pouvoir en dire quelque chose à leur·s enfant·s », prévient Reine Vander Linden, psychologue clinicienne en périnatalité.

« Va-t-il supporter la nouvelle ? »

Pour les parents, la situation est assez différente selon qu’ils attendent leur deuxième enfant ou qu’il s’agit d’une troisième ou quatrième grossesse. « Si c’est leur deuxième enfant, ils éprouvent souvent de l’inquiétude pour le premier et, parfois, ils ressentent de la culpabilité : ‘Quel sale coup je lui fais !’, ‘Comment va-t-il le vivre ?’, ‘Est-ce que j’aurai assez d’amour et de patience pour deux enfants ?’, etc. Et donc, l’annonce faite à l’enfant sera teintée d’une espèce d’anxiété infraverbale, qui sera cependant perceptible par lui : ‘Va-t-il supporter la nouvelle ?’. C’est, somme toute, légitime de se soucier des effets d’une telle nouvelle chez l’aîné·e », rassure Reine Vander Linden.

« Cela n’a été que du bonheur pour Léa quand on lui a dit qu’elle allait avoir un petit frère ou une petite sœur, se souvient Xavier, son papa. C’était, en fait, nous qui étions remués : on se disait qu’elle venait de vivre ses deux plus belles années, avec toute notre attention pour elle toute seule. »

« Quand annoncer à Raphaël, un peu plus de 4 ans, que j’étais enceinte ? C’était LA question qui nous préoccupait, témoigne Julia. Comme j’avais fait des fausses couches, on voulait avoir l’assurance que tout allait bien avant de le lui dire. En même temps, si j’en refaisais une, il allait nous voir tristes sans comprendre pourquoi. Alors, on le lui a dit tout de suite. »
Existe-t-il un bon moment pour informer de l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur ? « Il n’y a pas de réponse unique à cette question, réagit la psychologue. Les parents qui ont vécu des expériences négatives doivent d’abord faire face à leur propre peur, à leur tristesse, à une sensation d’injustice. Ils restent sur leurs gardes et imaginent difficilement charger leur·s enfant·s d’une info qui risque d’être annulée par la suite. S’ils n’ont pas connu d’événements obstétricaux problématiques, ils parlent assez vite à leur·s enfant·s ».

Pour les parents, la situation est assez différente selon qu’ils attendent leur deuxième enfant ou qu’il s’agit d’une troisième ou quatrième grossesse

Encore une réalité : il n’est pas rare que des petits enfants âgés de 2 ou 3 ans devinent, avant tout le monde, que leur maman est enceinte. Ils font office de « tests de grossesse précoces », comme le dit joliment Reine Vander Linden. « C’est un constat empirique. Et cela reste un mystère. Beaucoup de parents expliquent qu’il y avait des signes montrant que leur tout jeune enfant savait sans qu’on lui ait encore annoncé la nouvelle, et parfois avant même qu’eux-mêmes aient conscience de la nouvelle grossesse. Ces signes, ils ne les avaient pas lus comme tels dans un premier temps : ‘C’est drôle, elle touchait mon ventre’, ‘Il parlait de bébé’, ‘Elle jouait autrement à la poupée’. L’enfant a-t-il senti l’émotion de ses parents de se savoir dans l’attente d’un nouveau bébé ? A-t-il perçu un changement physique chez sa maman (des nausées, plus de fatigue) ? Ou un changement de son état psychique ? C’est vraiment un mystère ».

Comprendre sans comprendre…

La nouvelle est donnée. D’après les parents, les enfants, qu’ils soient petits ou plus grands, comprennent sans comprendre. Mais qu’est-ce qu’ils comprennent, en fait ? « Sacha, 3 ans, n’a pas réagi, il est parti jouer. Il n’était sans doute pas prêt à entendre la nouvelle », décrypte Charlotte, sa maman. « Raphaël a peut-être souri, mais il n’a rien exprimé de plus. Nous, on a été déçus. Il parlait depuis longtemps d’un petit frère ou d’une petite sœur, il avait l’exemple de copains à l’école. On croyait qu’il allait être super content, mais non… Pour nous, c’est comme si le soufflé retombait », se rappelle Julia.

« Pour un petit enfant, l’émotion ressentie au moment de l’annonce peut être si forte qu’il lui est difficile de manifester directement quelque chose, explique Reine Vander Linden. C’est ainsi que, sur le coup, il va faire l’indifférent, se détourner, aller vers autre chose. Il y reviendra dans un deuxième temps, avec des questions par exemple. »

En fonction de leur âge, les enfants ne réagissent pas pareil. Exemples : Margaux et Iris, les héroïnes de notre vidéo du début. « Vers 5 ans, il est déjà imprimé dans la tête de l’enfant que l’arrivée d’un bébé dans une famille est une bonne nouvelle. Il est imprégné de cette ‘marque culturelle’ », dit la psychologue. D’où le « Waoooh ! » de Margaux…
Un mot, en passant, sur le serpent évoqué par la fillette. « Dans l’inconscient de l’enfant, une grossesse suppose un acte sexuel. Il n’en a pas de représentation, mais il a une sorte de sensation préconsciente de quelque chose qui pénètre, qui fait intrusion dans le corps ».

Une concrétisation du bébé à venir est possible dans la tête d’un enfant de 5 ans - même s’il n’est pas encore dans l’abstraction. « Il sait ce qu’est un bébé, qu’il modifiera l’équilibre de la famille, que des choses changeront pour lui. Ce qu’un enfant de 2 ans ne ‘mentalise’ pas. On lui parle d’un bébé, d’accord, mais où est-il ? Il ne le voit pas ! Souvent, le ventre maternel doit avoir pris de l’ampleur pour qu’il commence à l’évoquer ou à exprimer des émotions à son propos », souligne la psychologue.

Alors, qu’est-ce que les grands frères et les grandes sœurs comprennent ? Reine Vander Linden : « Ils comprennent que quelque chose est en déséquilibre chez leurs parents, ai-je envie de dire : ‘C’est génial’, ‘J’ai peur’, ‘Dans quel projet on se lance’. Bref, l’émotion des parents n’est pas strictement univoque. Même si elle est dite de façon univoque, elle est composite. Et cela, les enfants le perçoivent ».

Après l’annonce, assez bizarrement, ce n’est pas nécessairement avec leurs parents que les enfants reparlent du bébé, « justement parce qu’ils sentent que l’émotion de maman et papa est tressée de joie et de crainte ». Mais à l’école ou chez leurs grands-parents... Les voilà qui chantent à tue-tête « Je vais avoir un petit frère ou une petite sœur », tout en pouvant, l’instant d’après, affirmer qu’ils ne veulent pas du nouveau bébé.

Fille ou garçon ?

Rarement, le sexe du bébé est connu au moment de l’annonce. Beaucoup de parents ne peuvent s’empêcher de demander aux enfants s’ils souhaitent un petit frère ou une petite sœur. « Eux-mêmes peuvent osciller entre les deux. Et donc, leur doute et leur insécurité peuvent être ressentis par les enfants », observe Reine Vander Linden.

Et la psychologue de poursuivre : « Qu’est-ce que les enfants peuvent répondre à cette question ? Quand ils sont plus grands, ils peuvent avoir une préférence. Mais, quand ils ont 2 ans ou 2 ans et demi, ils n’ont pas encore une conscience absolue du sexe dans lequel ils se trouvent. Ils n’ont pas de représentation concrète d’un bébé fille ou d’un bébé garçon. Pour eux, un bébé, c’est asexué. Leur poser la question est, dès lors, vain ». C’était la surprise totale pour Charlotte. À sa question « Qu’est-ce que tu voudrais avoir ? », Sacha a répondu : « Un hélicoptère ! ».

Martine Gayda

EN PRATIQUE

Concrètement, ce bébé, c’est quoi ?

Pour un jeune enfant, les mois de grossesse, c’est long et abstrait. Le bébé à venir va se concrétiser grâce au ventre de la maman qui s’arrondit. S’il était jusque-là enfant unique, se rendre compte qu’il n’a plus toute l’attention de ses parents va aussi l’aider sur cette voie.
D’autres pistes, données par des parents ? Choisir, en famille, un petit nom pour le bébé lové dans le ventre maternel (mais ce n’est pas obligé : « le bébé », c’est tout bon aussi, précise Reine Vander Linden). En parler au rythme des questions de l’enfant. Préparer avec lui la chambre du bébé. Et, bien sûr, lui lire des livres jeunesse qui traitent de la grossesse, de la naissance et de la fratrie - mais là, la psychologue s’interroge : quid si le petit héros du livre éprouve des émotions que lui-même n’éprouve pas (encore) ?