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Le cadeau comme créateur de lien

L'actualité a terni la fin d'année tandis que le calendrier nous rappelle que les fêtes approchent à grands pas. La tradition de Noël prend le dessus : on part à la cherche d'un sapin, qu'on veut débordant de cadeaux. Le don est un message à l’autre, la représentation symbolique d’un dire, d’une parole… Le psychologue Aboude Adhami nous en parle avec ferveur et intelligence.

Le cadeau comme créateur de lien

Aboude Adhami : « Au cadeau de nos sociétés modernes correspond le don dans les sociétés traditionnelles. En résumé, ce don a pour but de déséquilibrer le lien… pour l’entretenir ! Il ne s’agit pas de mettre les deux protagonistes sur un pied d’égalité parce que cette égalité affaiblirait le lien. Or, plus celui-ci est déséquilibré, plus est forte la volonté de le rétablir. Et dans cette tentative de rétablissement, ce lien bouge, avance, il est actif, il est vivant.
Le don est une force positive quand son but est, par exemple, de sceller des liens entre deux tribus, deux familles… Il peut aussi être une force négative et déséquilibrer ce lien dans le but de destituer quelqu’un de la place qu’il occupe. »

Dans les sociétés traditionnelles, le don - argent ou objet - veut dire donc quelque chose. Il exprime un rapport de force ?
A. A. : « À côté du don, le contre-don ne peut être son équivalent. Si c’était le cas, ce serait une insulte. Don et contre-don de même valeur annulent le lien. Ce contre-don peut être plus important que le don, c’est alors une manière de dire à l’autre : ‘Je t’offre... - Tu t’endettes vis-à-vis de moi…’ et donc le lien continue à vivre.
Ou bien, le contre-don est inférieur au don, une façon de signifier à l’autre : ‘Je te suis toujours redevable, tu es celui qui domine et je n’ai pas envie de te retirer cette place forte…‘.
Le don est un message à l’autre, la représentation symbolique d’un dire, d’une parole… de promesse de mariage, d’allégeance, de reconnaissance de la place de l’autre. »

Ponctuer un moment précis

Et chez nous alors ? Que représente le cadeau ? Une valeur symbolique en chute ?
A. A. : « Dans nos sociétés, le cadeau a deux aspects. Positivement, il reste un moment privilégié où l’on témoigne du lien par rapport à l’autre. On tente en tout cas de lui dire que le lien existe, qu’il est maintenu : on vient manger chez des amis et on leur apporte un bouquet de fleurs. A leur tour, ils viendront chez nous en amenant une bouteille.
Constatons qu’ici, nous tentons d’équilibrer don et contre-don. Ils témoignent bien de l’existence d’un lien, mais ne l’influencent pas. Ils ne cherchent pas à provoquer ce lien, à le faire bouger, à le rendre plus actif. Le cadeau ponctue, dans le lien, des moments importants. Sans plus. »

Mais on peut faire aussi un don à une association par exemple…
A. A. : « Précisons qu’un don du sang à la Croix-Rouge, par exemple, ou du temps comme bénévole dans un organisme social manifestent une volonté de s’inscrire dans le lien social. Positivement.
Par contre, la valeur symbolique du cadeau peut être perçue négativement. Petite anecdote : le premier cadeau que les garçons amoureux offrent à leur copine, c’est des chaînes, des bracelets, des bagues… Une manière d’enchaîner l’autre à l’amour ? »

Le cadeau-désir

Jadis, les mères recevaient un robot ménager, les enfants un vêtement ou un porte-plume ou tout autre outil scolaire… L’utilitaire ne ferait-il plus l’affaire aujourd’hui ?
A. A. : « Avant l’arrivée de l’industrialisation, donner un cadeau était un luxe et était très proche du besoin. On ne connaissait pas le désir, on restait dans l’utilitaire, on offrait un cartable aux enfants ou des vêtements chauds…
Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans le besoin. Avec la montée en flèche d’une société de consommation, nous avons fortement décalé le cadeau lié à un besoin. Quand un enfant doit avoir un nouveau pantalon, ses parents n’estiment pas que ce pourrait être un cadeau de Noël, par exemple. On ne donne plus d’objets utilitaires à la Saint Nicolas non plus ni à un anniversaire (quoiqu’il y ait toujours des personnes aux revenus plus modestes qui essaient d’articuler le besoin au cadeau).
Aujourd’hui, on estime normal d’obtenir ce dont on a besoin. Avoir ses besoins les plus élémentaires assouvis est même un droit et le cadeau est devenu de l’ordre du plaisir. Il témoigne du désir d’une personne.
Et puis, la publicité entretient volontairement une évidente confusion entre besoins et envies. Elle nous pousse à croire que nos envies, nos désirs sont des besoins… »

Mais vous dites que la symbolique du cadeau aurait chuté chez nous, or, un cadeau qui exprime du désir, ça veut dire quelque chose…
A. A. : « Au moment où le cadeau s’est déplacé du besoin vers le désir et le plaisir, il voulait encore dire quelque chose. Des exemples : ‘Je t’offre ceci ou cela parce que je t’aime, parce que tu m’intéresses, pour t’inviter à ceci ou cela'. Ou ‘Parce que pour le moment, c’est difficile entre nous et je t’en témoigne…’. Cette symbolique-là n’existe plus ou très peu. Aujourd’hui, nous offrons des cadeaux qui ne veulent plus rien dire, des objets sans paroles, muets, témoins de quelque chose de consommable. En fait, on ne prend plus le risque d’exprimer quelque chose à quelqu’un. On ne s’autorise pas, par exemple, à offrir un objet qui pourrait, peut-être, ne pas faire plaisir. Alors, on interroge l’autre sur ce qu’il souhaite pour être certain qu’il n’y ait aucune discussion, aucune déception, aucune parole. Je t’offre ce qui te fait plaisir et nous sommes quitte ! »

Le cadeau s’est tu

Et c’est la même chose pour les enfants, à la Saint Nicolas par exemple…
A. A. : « Un enfant écrit sa ‘commande’ à saint Nicolas et celui-ci a intérêt à donner ce qui lui est demandé. Peu de parents ont le courage d’aller chercher un jeu ou un jouet en dehors de la liste établie.
C'est identique pour la liste de mariage, moment très important dans le lien social. Le couple se rend dans un magasin, choisit seul de multiples objets… et vous recevez l’invitation avec l’adresse du magasin où vous êtes prié d’aller contribuer purement financièrement au cadeau que vous ne choisissez pas ! Vous ne prenez aucun risque de vouloir dire quelque chose à ce couple qui se marie. Vous cochez une case et vous payez avec une carte. Vous ne touchez pas le cadeau, vous ne l’emballez pas non plus. Vous pouvez même ne pas le voir !
Le cadeau d’aujourd’hui a seulement une valeur mercantile, il s’est tu. Sa valeur symbolique a disparu. Pire ! Ce qu’on nous propose via la publicité et les vendeurs de tous bords fait que nous achetons tous plus ou moins la même chose. Le cadeau d’aujourd’hui n’est même plus individualisé. »

Que proposez-vous à nos parents-lecteurs en cette veille d’échanges de cadeaux ? Ou en tous cas, pour ceux qui en cherchent encore en dernière minute ?
A. A. : « On ne peut inverser la vapeur, mais on peut résister. Réagir en matière de cadeau va dépendre de la manière dont nous nous positionnons par rapport à l’hyperconsommation, mais aussi de la façon dont nous voulons communiquer.
À nous à ne pas tomber dans le non-sens, dans l’automatisme. À nous d’oser prendre le risque d’un cadeau qui veut dire à l’autre quelque chose de lui, de moi, du lien entre nous… »

Thérèse Jeunejean

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