Le Congo, les yeux dans les yeux (Partie 1)

L’ONG Lumière pour le monde œuvre pour l’accès aux soins oculaires pour tous. Elle a eu l’idée lumineuse d’inviter le Ligueur pour un reportage à travers les provinces du Haut Katanga et de Lualaba en RDC. Faire le tour de leurs projets, rencontrer des familles, suivre des enfants et rentrer chez soi. Sur le papier, ça ne demande pas trop d’implication. Dans la réalité, ce fut une expérience riche et passionnante que nous sommes ravis de partager.

Le Congo, les yeux dans les yeux (Partie 1)

Entre le petit 3°C de mi-novembre de Zaventem et les 28°C à l’arrivée à Lubumbashi, tant de chemin parcouru ! C’est pourtant la population belgo-congolaise que l’on retrouve à l’aéroport. Outrée. La douane fait passer des travailleurs chinois avant « les vrais Congolais, ceux qui rapportent l’argent au pays », sous le portrait de Joseph Kabila, le Kim Jong-un du pays. On ne se doute pas que le symbole va nous accompagner tout le long du voyage. On ne se doute pas non plus qu’il est tant lié à notre mission.

De Lubumbashi à Likasi, au cas par cas

À notre arrivée, le Tout Puissant Mazembe - l’équipe locale de football - s’apprête à disputer la finale de la Ligue des champions de la CAF. L’ambiance chauffe. Des petites émeutes éclatent. « Mais qu’est-ce que je fous là ? », me surprend-je à penser après près de vingt heures de vol.
La réponse ne va pas tarder à paraître évidente. Dès le lendemain, nous faisons le tour de différents projets, chapeautés par le coordinateur sur place Jean-Marie Ngbenga, médecin qui se consacre corps et âme à l’épineuse problématique des soins oculaires et des pathologies qui vont avec, type cataracte, glaucome, strabisme, basse vision. Il nous fait faire le tour des projets de Lubumbashi. La clinique d'ophtalmologie Sainte-Yvonne notamment.
On y rencontre des professionnels compétents, servis par une foi de charbonnier et une volonté de fer. On discute avec des mamans qui sont conduites, logées, et coulent des jours plus ou moins sereins en attendant que leurs petits soient opérés. Et les papas ? On demande au Docteur Bibiche, qui nous fait visiter, pourquoi les salles dites « des familles » ne sont en réalité que des pièces consacrées aux mères ? Elle nous explique que les papas travaillent. Petite exception pour les bébés de moins de 6 mois. Là, les pères ont un petit droit de visite. C’est le « plus » de tous ces projets médicaux. Rien n’est figé et tout se fait au cas par cas. Ce qui rend le fonctionnement de la clinique au final assez humain.

« Imposer la problématique de la vue dans la politique de santé, c’est mon combat et personne ne se rend compte que c’est une question de survie » Jean-Marie Ngbenga

Un exemple ? Les sœurs gèrent toute la partie administrative. Elles décrètent si oui ou non les patients sont trop démunis et peuvent être exonérés des 150 euros que coûte une opération pour un enfant contre 52 euros pour un adulte. L’anesthésie générale gonfle la facture. Jean-Marie Ngbenga explique : « On peut aller chercher des patients d’une extrême pauvreté jusqu’à 200 km. C’est une aventure. Dans nos régions, ce n’est pas rien. Les routes sont quasi inexistantes ». Ce sont les relais communautaires, dont les missions consistent à convaincre et à vaincre les croyances solidement ancrées, qui font la liaison entre la rue et la clinique. Ils repèrent les gamins via les organisations paroissiales, les centres de santé dans les villages ou les écoles. Un précieux travail de terrain.
Une fois convaincus, les patients se rendent dans les cliniques. Parfois à temps. Souvent trop tard. Tiens, les patients, qui sont-ils ? Principalement des enfants. À l’heure qu’il est, les informations défilent tellement que l’on ne se pose pas encore la question de savoir pourquoi tant de gamins développent des pathologies oculaires.
À l’heure qu’il est, on se contente de remplir un tableau avec deux colonnes. La colonne « plus », celle des thérapeutes visuels qui suivent les petits patients en cours après leur opération, celle des familles dont les enfants retrouvent la vue et donc une vie complète, celle du personnel qui œuvre sans trêve.
Et puis la colonne « doutes », celle des petites salles contigües, remplies de parents résignés, d’enfants qui souffrent et d’autres qui, un jour d’école, n’arborent pas l’uniforme protocolaire et traînent dans la rue. « Ce sont des Shegué, explique papa Teddy, un des chauffeurs de la clinique ». Des enfants des rues qui, en dépit de leurs yeux abîmés, ne seront jamais soignés, car trop isolés des circuits institutionnels. Insupportable.

De Likasi à Lualaba, à l’aventure

Avant de quitter Lubumbashi pour Likasi, nous faisons une halte dans une école inclusive, puis dans l’institut Nuru (lumière) pour enfants aveugles. Expériences incroyables où la plupart des enseignements sont dispensés par des enseignants eux-mêmes aveugles qui donnent cours à des grandes classes d’élèves passionnés.
En poussant une porte, on y entend discrètement un cours pointu sur le biotope de la forêt tropicale à des gamins âgés de 12 ans. L’ONG finance ce volet pédagogique. Leur idée est d’intégrer les mômes dans des classes ordinaires, dès la 2e secondaire. Et ça fonctionne. « Certains élèves intègrent le supérieur, se félicite Jean-Marie Ngbenga. Mais ce qui ne va pas, c’est que rien n’est fait par la suite pour les assimiler au monde professionnel. On se retrouve donc avec de jeunes gens surdiplômés et surmotivés, sans perspectives. C’est du gâchis ».
On continue la route pour Likasi où se trouve la clinique Saint-Joseph, financée par l’ONG. Charmante, mais vide. Le directeur nous explique qu’elle se trouve hélas sur les hauteurs de la ville. Le déplacement coûte trop cher au gros des familles qui vivent dans le centre. Alors on a créé un dispensaire au cœur de la ville pour motiver et trouver des solutions au cas par cas. Les familles viennent d’elles-mêmes. Au total, plus de 1 200 patients depuis son ouverture en avril. L’ambiance est tendue. On nous prie de ne pas prendre de photos et on nous presse de rentrer dans la voiture. Ça tombe bien, le gros de notre destination nous attend : Kolwezi.
Pour ceux qui connaissent ces régions, et plus généralement le Congo, la perspective d’effectuer cinq heures de route n’est jamais vraiment réjouissante. Encore moins dans un 4x4 avec, tout le long du trajet, des barrages de fortune, dressés pour arrondir les fins de mois de fonctionnaires sous-payés. La route est cependant très confortable. « Les Chinois ont investi des fortunes dans les infrastructures pour le commerce des mines. Tout le long de la route, vous allez voir des dépôts de revente de tout ce qui n’est pas parti ailleurs dans le monde ».
Il est impossible d’évoquer ce voyage sans parler des mines. Cuivre, cobalt, uranium, radium, le marché est partagé entre les Chinois, les Américains et une mine appartient encore à un groupe belge. Tout le long de la route, de gigantesques camions circulent au milieu des villages et des villageois qui en profitent pour vendre des tortues, du rat séché, des champignons gigantesques et de délicieuses cacahuètes grillées. Des camions accidentés abondent sur tout le trajet, ils sont désossés et revendus, pièce par pièce, un peu plus loin. C’est une toute autre vie qui grouille derrière les fenêtres. Nous n’en perdons pas une miette. L’impact des mines est autre que les routes asphaltées ou les marchands d’arachides…

Kolwezi et Mwaganza, la découverte des mines

On passe le fleuve Lualaba, nous ne sommes plus très loin. C’est là où nous allons rester et aller à la rencontre des familles. À chaque trajet, nous passons par des kilomètres et des kilomètres de mines. Le sol de la ville est une véritable richesse, même les habitants de certains coins creusent dans leur maison pour en extirper des richesses. Des quartiers entiers sont rasés pour exploiter les sols.
Mais chaque fortune a son pendant. Vous l’avez senti venir : les richesses du sol et la mauvaise santé oculaire des enfants sont intimement liées. Compte tenu de tout ce qu’elles rapportent au pays - moins à ses habitants -, on en parle peu. Dès l’arrivée à Kolwezi, on nous confirme que « la poussière causée par les forages, la présence d’uranium, sont des facteurs importants de toutes ces pathologies oculaires ». Certains nuancent. S’il existe assurément un lien avec les chutes de cailloux, la pollution qui en émane ou les conditions de travail très dures, la mine n’est pas la seule cause. L’inexistence de structure et de budget dans la santé est un autre facteur. Les traumatismes, comme les bagarres entre petits, les enfants battus, la sous-alimentation, en sont d’autres.
Mais alors, que faire ? Jean-Marie intervient : « La solution, c’est une éducation sanitaire. Il faut un plan de mobilisation sociale. Je travaille comme un dingue sur un documentaire institutionnel qui vise à informer le gouvernement sur trois volets : la promotion de nos actions, les préventions et les guérisons. Mon idée, c’est de réussir à convaincre le système politique de l’urgence sanitaire. On ne recevra pas plus de subsides de l’État pour autant, mais on sera sous la férule de la coopération internationale. Imposer la problématique de la vue dans la politique de santé, c’est mon combat et personne ne se rend compte que c’est une question de survie et que des enfants en meurent ».
Nous vous expliquerons dans la deuxième partie, dès le premier Ligueur de 2018, comment l’équipe intervient sur place, comment les parents combinent entre manque de moyens et urgence et nous vous conduirons même dans une salle d’opération. À suivre, donc…

Yves-Marie Vilain-Lepage

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Sauver 10 000 yeux ?

L’ONG mène actuellement une grande campagne intitulée Ouvrons 10 000 yeux. L’objectif ? Récolter suffisamment de fonds pour opérer 10 000 yeux d’ici la fin de l’année. Si vous souhaitez contribuer, toutes les infos sont sur lightfortheworld.be.

En coulisses

Vous souhaitez voir plus d’images ? Nous avons réalisé sur le web une série en cinq épisodes que vous pouvez découvrir jour après jour ci-dessous.

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