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Le nouveau père, un héros sous surveillance

De nos jours, les pères s’impliquent beaucoup plus dans l’éducation des jeunes enfants. Mais la société tarde à leur reconnaître dans ce domaine des compétences égales à celles des mères, déplore le psychosociologue Jean Epstein.

Le nouveau père, un héros sous surveillance - Thinkstock

Le Ligueur : Comment le rôle du père a-t-il évolué dans nos sociétés occidentales ?
Jean Epstein :
« En France et en Belgique, il a changé de façon radicale. Dans les années 1970 ou 1980, les pères étaient encore uniquement synonymes d’autorité, au sens de sanction. Ils s’occupaient très peu des jeunes enfants et n’intervenaient que lorsque la mère était dépassée. Ils se montraient alors menaçants et au besoin donnaient une gifle. Pour autant, nombre d’entre eux avaient l’impression de rater quelque chose du point de vue de la sensibilité. Et beaucoup se sont, depuis, offert une session de rattrapage en devenant des grands-parents ‘cool’, au grand désarroi de leurs propres enfants, qui ont tendance à se dire : ‘J’aurais aimé qu’il se comporte comme ça avec moi, lui qui m’a cassé les pieds toute mon enfance !’. Ce qui a bouleversé la donne, c’est la montée en puissance du travail féminin.
En 1970, en France, 24 % à peine des mères de deux enfants travaillaient à l’extérieur du domicile. Vingt ans plus tard, cette proportion était passée à 77 %. Cela a provoqué une mutation des rapports hommes-femmes. Y compris du point de vue légal. Dans l’hexagone, jusqu’au début des années 70, la loi parlait de puissance paternelle. Autrement dit, les femmes n’avaient aucune autorité légale sur leur enfant.  Aujourd’hui, il est question d’autorité parentale conjointe. En tout cas, en l’espace de dix à quinze ans, les papas se sont beaucoup plus impliqués dans l’éducation des jeunes enfants - alors que bien des progrès restent à faire dans la répartition des tâches ménagères. Sous la pression de la société, mais avec de plus en plus de plaisir, ils se sont mis à participer à la préparation à l’accouchement, à assister à la naissance, à aller chercher les enfants à la crèche… Tant et si bien qu’on a parlé de ‘nouveaux pères’ ou encore de ‘papas poules’. A mes yeux, les pères n’ont jamais été aussi extraordinaires qu’aujourd’hui. »

Un modèle tout fait dans nos tête

L. L : Cette implication croissante des pères dans l’éducation des jeunes enfants va-t-elle de pair avec l’émergence d’un nouveau modèle de masculinité ?
J. E : « Un nouveau modèle de paternité et de masculinité est en cours de construction. Hélas, on voit actuellement naître toute une littérature qui prend pour cible les nouveaux pères, des ouvrages émanant souvent d’auteurs qui confondent leur idéologie personnelle et leur titre de médecin. Pour eux, les pères d’aujourd’hui sont démissionnaires. ‘Il n’y a plus d’autorité’, soutiennent-ils. Or, ce n’est pas parce qu’on passe du temps à jouer, à valoriser son fils ou sa fille que l’on ne peut pas faire autorité, c’est-à-dire poser un cadre, sans craindre de ne pas être aimé de son enfant. Cela vaut tout aussi bien pour le père que pour la mère.
Le problème, à mon sens, c’est surtout que, dans nos représentations, les hommes n’ont pas tout à fait trouvé leur nouvelle place. Récemment, j’ai passé toute une journée dans une crèche. La directrice m’a confié avec émerveillement : ‘Nous avons un père extraordinaire, qui a réduit son temps de travail pour venir chercher sa fille Nina, âgée de 15 mois’. A plusieurs reprises, elle m’a parlé de ce ‘super papa’. Lorsque ce dernier est arrivé, sur le coup des 15 heures, je l’ai félicité : ‘Vous êtes un héros, toute la crèche vous présente comme le papa du troisième millénaire’. Il se trouve que ce jour-là, sa fille avait un gros rhume. Et au fur et à mesure que la directrice communiquait au père les conseils du médecin de la crèche, elle ajoutait systématiquement ‘Vous le direz à votre femme’…
Cette anecdote montre qu’il ne suffit pas de trouver les pères formidables, il faut aussi, mentalement, les imaginer capables de s’occuper des enfants. Un autre exemple me vient à l’esprit, celui d’un instituteur qui élevait seul ses deux filles. Tout le monde, dans son village du sud de la France, lui reconnaissait beaucoup de mérite. Mais il se définissait volontiers comme un ‘héros sous contrôle’. Dès qu’il faisait un peu trop chaud ou un peu trop froid, des dames du voisinage venaient d’elles-mêmes s’assurer qu’il avait habillé ses filles de façon appropriée. C’est dire le chemin qui reste à parcourir pour reconnaître les compétences des pères, un chemin plus ou moins long en fonction des pays. La France et la Belgique se situent à mi-chemin entre des pays latins comme l’Espagne ou l’Italie, en retard d’une vingtaine d’années, et les pays scandinaves. Lorsque vous poussez la porte d’une crèche à Copenhague, vous croisez parmi le personnel autant d’hommes que de femmes. En Suède, un homme ministre a même demandé à exercer ses fonctions à mi-temps pour pouvoir s’occuper de ses enfants ! »

Mère et père interchangeable ?

L. L : Est-il souhaitable pour l’enfant que les rôles du père et de la mère soient interchangeables ?
J. E : « Les tâches de la vie quotidienne (aller chercher l’enfant à la crèche, se lever la nuit pour lui donner son biberon, etc.) peuvent être accomplies indifféremment par l’un ou l’autre parent sans que cela entraîne, chez l’enfant, de confusion. Le ton de voix n’est pas le même. Les odeurs, liées aux phéromones masculines ou féminines, sont différentes. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le père a un rôle essentiel à jouer pour rompre la relation fusionnelle qui s’instaure naturellement entre la mère et l’enfant qu’elle a porté. Et que, par ailleurs, d’un point de vue psychanalytique, pour construire son identité, un enfant a besoin de savoir qu’il a une mère et un père, même si celui-ci se résume à un prénom ou à une photo. S’agissant de l’homoparentalité, par exemple, sans me placer sur le terrain du pour ou du contre, je mets toujours en garde : un enfant qui a été élevé par deux femmes ou deux hommes n’a pas été fait par deux personnes du même sexe. Et il est essentiel de lui transmettre quelques éléments identitaires : même s’il y a eu recours à un don de sperme anonyme, on peut expliquer à l’enfant comment il est né, grâce à la générosité de son père biologique. »

Propos recueillis par Joanna Peiron

En savoir +

Nous sommes des parents formidables. 100 clefs pour réussir l’éducation de nos enfants, par Jean Epstein, en collaboration avec Cécile Desmazières-Berlie, Èd. Flammarion.

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Concilier vie familiale et vie professionnelle, un challenge réservé aux mères ? Point du tout. Aujourd’hui, de plus en plus de pères éprouvent l’envie de passer du temps avec leur(s) enfant(s). Pas toujours simple quand on a un job prenant. À moins de prendre un congé parental…

 

Au bonheur des pères

Pour Jean Le Camus, professeur émérite en psychologie à Toulouse et auteur de l’ouvrage Un père pour grandir (Éd. Robert Laffont), les pères ont trouvé une nouvelle dimension de leur masculinité dans le contact avec le jeune enfant. Lequel bénéficie pleinement de cette double présence, paternelle et maternelle, source de stimulations différentes.