Le parent : d’abord une grande oreille

Et si, en tant que parent, vous aviez plus de pouvoir thérapeutique que vous ne l’imaginiez pour votre enfant ? Et si, par l’écoute, vous faisiez plus de bien qu’en proposant des réponses et des solutions toutes faites…

Le parent : d’abord une grande oreille

Qu’un gamin traverse une passe difficile, qu’il doive faire face à un traumatisme ou qu’il se pose des questions existentielles, le rôle de l’adulte bienveillant sera de l’accompagner dans cet apprentissage de vie. Mais tout bien intentionnés que nous sommes, nous avons parfois tendance à vouloir leur donner un peu trop vite des réponses toutes faites, que nous pensons bonnes et adaptées.
Mais, ces réponses ne leur correspondent peut-être pas. Et il serait sans doute aussi plus intéressant de voir quelles solutions l’enfant pourrait dégager par lui-même. De quoi lui apprendre à manier ce qui sera certainement son meilleur outil de vie, à savoir sa capacité de réflexion et de discernement. « On est souvent très étonné de voir que les enfants ont plus de connaissances et de ressources que ce que l’on imagine », témoigne le pédopsychiatre Jean-Yves Hayez, qui tient à interpeller les parents à ce propos.

L’enfant a droit à son jardin secret

Quel parent n’a jamais voulu se transformer en petite mouche pour pouvoir se faufiler dans la classe de son petit loup, histoire de voir s’il s’intègre bien et s’il est épanoui ? Quel autre n’a jamais rêvé pouvoir lire dans les pensées de son ado muet qui traverse une mauvaise passe ? Quel boulot ingrat que celui de parent lorsqu’il faut accueillir les pleurs et mauvaises humeurs de son enfant, sans toujours comprendre le pourquoi du comment et sans avoir les armes pour y faire face.
« Quelle mouche l’a piqué ? Et surtout, où est ce fichu mode d’emploi ? », déplore-t-on souvent, avant de devoir se rendre encore une fois à la cruelle évidence que nous sommes seuls face à l’équation. Mais au-delà de cette première frustration passée, digérée et surmontée (parents modèles que nous sommes tous, si, si), reste l’enfant qui doit faire face à ses doutes et ses émotions.
« À tout âge, il y a des choses que les jeunes ne racontent pas à la maison, explique le professeur Hayez, par réflexe de pudeur, de honte, de défense, ou encore par peur du jugement ». Que ce soit la madame qui a trop crié à la récré pour un tout-petit, la copine qui a volé le petit ami d’une autre chez des plus âgés, à chaque âge correspond son lot d’angoisses. Et au-delà de ces petits tracas de la vie de tous les jours, se présentent les questionnements plus complexes à l’adolescence autour de la vie, de la mort, de la sexualité, du « Qui suis-je ? », du « Suis-je digne d’amour ? » ou encore de « Pourquoi la vie ? ».
Autant d’interrogations et d’expériences que nos enfants ne vont pas toujours partager avec nous. Les parents ne doivent pas tout savoir, bien sûr, il est important de respecter leur jardin secret. Mais sommes-nous toujours disponibles pour entendre leurs souffrances et leurs préoccupations quand ils le voudraient ? Leur avons-nous envoyé le signal que nous sommes là pour parler au cas où ils en ont besoin ? Et si tel est le cas, choisissons-nous le bon ton et la bonne approche ?

Trois quarts d’heure rien qu’à lui

Avez-vous déjà remarqué que votre enfant a le don (bien avant l’adolescence !) de vous choisir comme proie de prédilection pour déverser sa frustration ou sa colère quand quelque chose ne va pas ? Cela va des geignements, à l’insolence, en passant par la provocation, les pleurs. La liste est longue...
« Quand Mia commence à se plaindre dans la voiture au retour de l’école, rien n’y fait, j’ai l’impression que plus j’essaie de l’aider, plus elle intensifie ses plaintes et je dois dire que j’ai beaucoup de mal à me contrôler pour ne pas m’énerver », reconnaît cette maman. Et pour cause, puisque cette situation donne l’impression à l’adulte d’être impuissant.
Pourtant, il est essentiel de garder son sang-froid puisque nous sommes à ce moment-là le réservoir des émotions qu’ils ont accumulées en notre absence et qu’ils ont besoin d’extérioriser en lieu sûr, c’est à dire avec nous, leur parent. Si nous ne jouons pas ce rôle - ingrat, certes -, non seulement nous ne faisons que retarder la résolution du problème, mais nous lui sous-entendons qu’il doit se débrouiller seul avec le tourbillon d’émotions qui l’envahit. Pas drôle non plus comme programme.
Pour ne pas se retrouver dans cette situation peu confortable, la proposition de Jean-Yves Hayez semble toute simple : « Prenez le temps de vous arrêter une demi-heure, trois quarts d’heure pour votre enfant. Prenez le temps de vous poser rien que pour lui et de l’écouter sans intervention de votre part, de quoi lui permettre de vider son sac, sans peur que vous le jugiez ». Un peu comme si vous lui donniez la possibilité de laisser couler des larmes sans lui demander de les sécher directement. Un beau cadeau libérateur, vous ne trouvez pas ?
« Sans s’en rendre compte, on veut trop vite consoler, donner des solutions et indiquer le bon chemin, explique encore le pédopsychiatre, alors que l’enfant a avant tout besoin d’être entendu, d’être reconnu dans ses grandes et ses petites souffrances. Il a besoin qu’on lui demande son avis, en tant que personne à part entière et digne d’intérêt. D’ailleurs, il a souvent des solutions à ses problèmes qui n’auront besoin que d’encouragement pour se concrétiser. »

La vie ne se règle pas dans les manuels

Votre gamin traverse une période difficile, il broie du noir et vous voyez qu’il lutte avec ses démons ? Tout parent aimant et bienveillant que vous êtes, vous tentez de savoir ce qui le tracasse et finissez tant bien que mal par tirer de lui ce qu’il acceptera de vous révéler. Autant dire qu’il faut parfois faire preuve de patience et de doigté. Quoi qu’il en soit, l’objectif est de le faire parler pour qu’il évacue et, le cas échéant, tenter de l’aider. Mais, prudence, à force de se hâter à donner des solutions, on risque de passer à côté de l’essentiel.
« J’ai suivi un jeune patient de 4 ans et demi qui avait été victime de deux home-jackings très violents, en trois ans, à son domicile, explique Jean-Yves Hayez. J’aurais pu me concentrer sur le trauma de la violation de son foyer, sur l’agression et la violence des faits, mais j’ai préféré rester neutre dans un premier temps et le laisser s’exprimer. J’ai été très étonné de voir que la plus grande préoccupation de cet enfant n’était pas le home-jacking, mais les disputes un peu trop répétées entre ses parents à ce moment-là. Il en arrivait à se demander s’il était normal de désobéir, et si un enfant pouvait mourir s’il désobéissait. Il faisait donc un parallélisme entre la violence qu’il retrouvait aussi bien chez les agresseurs que dans les disputes de ses parents. Et il se demandait si les transgressions qui suscitaient la désapprobation et la colère pouvaient engendrer la mort. Ce cas m’a servi de leçon puisque j’aurais pu rentrer dans la théorie et classer cet enfant dans un standard, mais les faits m’ont montré qu’il y avait autre chose à faire sortir. J’ai pu rassurer l’enfant sur le fait que les transgressions font partie de l’humanité et ne méritent pas la mort. »
Le thérapeute explique encore que nos enfants sont emplis de désarroi devant leurs propres émotions et leurs désirs, et qu’ils n’ont pas besoin de réponse théorique « comme dans les manuels ». Il est nettement plus rassurant pour eux, selon lui, de leur expliquer que nous sommes tous passés par des débats internes, par des questionnements et que nous n’avons pas, nous non plus, encore tout résolu.

Julie Robin

Autant (déjà) savoir

ET À L’ADOLESCENCE ?

Lorsque votre ado vous questionne sur des points existentiels, il sera plus apaisé de vous entendre dire qu’il est en effet porteur de questions fondamentales que tout le monde se pose. Proposez-lui des idées et dites-lui que vous pouvez y réfléchir ensemble. Faisons confiance à leurs connaissances intuitives, à leur sensibilité, à leur intelligence émotionnelle et, surtout, accompagnons-les dans leur capacité de développer leurs compétences. Notamment celle de réfléchir par eux-mêmes, sans vouloir les aiguiller.

Lu pour vous

Dans Psychothérapies d’enfants et d’adolescents, ouvrage édité aux Presses Universitaires de France, Jean-Yves Hayez décrit les interactions avec neuf de ses jeunes patients, avec lesquels il a privilégié le dialogue dans le respect de sa philosophie de travail. Des cas « lourds » de traumas liés à un home-jacking, au deuil d’un père ou d’un instituteur, ou encore de maladie de Gilles de la Tourette. Mais à la lecture desquels se dégage un message qui nous concerne tous en tant que parents, que ce soit pour panser les bobos de nos gamins au quotidien, pour éviter d’éventuelles complications ou pour rectifier le tir.

Sur le même sujet

Contents de leurs parents ? Vos enfants nous répondent

Suite de notre chantier qu’on vous avait annoncé ambitieux. Après avoir interrogé dans notre édition papier du 14 janvier une vingtaine de parents sur ce qu’ils voulaient pour leurs enfants et sur ce qu’ils mettaient en pratique côté éducation pour y arriver, le Ligueur a demandé à une quinzaine de jeunes entre 10 et 18 ans ce qu’ils pensaient de la manière dont leurs parents les formaient à l’âge adulte. Cinq thèmes ont été creusés avec eux, des thèmes qui correspondent à des moments de vie importants : la vie scolaire, bien sûr, mais aussi le temps libre, l’heure des repas en famille, les copains et l’amour et, enfin, le centre de leur univers : la chambre et les écrans. Écoutons-les, ils ont des choses à dire. Et pour mieux les comprendre, prenons de la distance grâce aux réflexions du sociologue de l’éducation Miguel Souto Lopez et du psychologue Aboude Adhami.

 

Et si on leur lâchait la pression ?

Nous vivons dans une société de l'excellence, de la performance et de la compétition : c'est un lieu commun de le dire. C'est à qui sera le plus beau, le plus fort, le plus riche. Et tant pis pour les autres ! Le pire, c’est que c’est déjà vrai pour nos enfants. Mais avec quelles conséquences sur leur plaisir de découvrir ou de grandir ?

 

Questions d'ados : "Euh... demande à ta mère"

Il vient à peine de remiser ses Playmobil au grenier qu’il s’interroge déjà sur la taille de son pénis… Mais comment réagir face à cette soudaine métamorphose. Faut-il reléguer les questions délicates au parent de l’autre sexe sous prétexte qu’il sera plus à même d’y répondre? Ou au contraire aborder le sujet d’emblée ? Une situation difficile pour tous les parents, mais particulièrement pour le parent seul…