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Le sac de la femme
raconte son histoire

Les sacs des femmes en disent long sur celles qui les portent. Sur leur vie. Les personnes qu’elles aiment. Leurs jolis souvenirs et leurs rêves fous. Leurs failles et leurs forces. Les traiter de simples accessoires est, dès lors, injuste. Dans Le sac. Un petit monde d’amour (Éd. Jean-Claude Lattès, 2011), le sociologue français Jean-Claude Kaufmann les fait parler, les sacs et les femmes ! Au fil des pages, on saisit pourquoi ces objets essentiels peuvent être lourds, lourds, lourds…

Le sac de la femme raconte son histoire - Thinkstock

Le Ligueur  : Le sac est une belle preuve que la femme mêle ses dimensions d’amoureuse, de mère, de travailleuse…
Jean-Claude Kaufmann  : « En voyant ce qu’il y a dans le sac, on voit ce qu’il y a dans la tête  ! Ce n’est pas un hasard s’il contient des médicaments contre le mal de crâne. Des fois, c’est pour des raisons biologiques. Mais, souvent, c’est à cause de la pression ressentie d’être dans le mélange des idées  : on est au travail et on pense aux enfants, on est en famille et on pense au travail… L’âme du sac est dans le mélange  ! Et il peut difficilement en être autrement. Car mettre dedans, à la va-vite, dans l’insouciance, est d’une grande facilité et un plaisir. Dans le sac, il y a des objets indispensables (papiers d’identité, moyens de paiement, clés, téléphone…), d’autres porteurs d’émotions et de souvenirs (petits papiers, photos et autres 'cailloux' qui font chaud au cœur - un vieux mouchoir, une pierre…), et puis il y a tous ces objets mis là 'au cas où', qui pourraient à un moment être utiles à soi ou aux autres. »

La femme porte pour les siens

L. L.  : Le sac dit beaucoup sur le rôle de la femme dans la famille : les contraintes familiales, c’est pour elle !
J.-C. K. : « Cela est très clair. Lorsque le bébé arrive, le ventre diminue et le sac gonfle ! L’homme s’occupe de son enfant. S’il va le promener en poussette, il prend un sac avec des langes et un biberon. Mais il ne porte pas de façon continuelle, dans sa tête et dans un sac, toutes ces petites choses qui peuvent servir à l’enfant. La jeune maman, elle, a un gros sac au contenu caractéristique : des couches, un biberon, des biscuits plus ou moins écrasés, des jouets divers, des mouchoirs, pansements et médicaments… Le sac de la maman a, d’ailleurs, souvent quelque chose de magique pour l’enfant : on est loin de la maison, surgit un moment d’angoisse, de stress ou de fatigue et elle sort un bonbon ou autre chose de son sac… »

L. L. : Souvent, la femme porte aussi… pour son homme !
J.-C. K. : « Grand classique : les hommes se moquent des sacs des femmes ! Il y a tout un bazar dedans et elles n’y retrouvent jamais leurs affaires. En même temps, lors de ses sorties en couple, un homme n’hésite pas à confier à sa femme son portefeuille ou ses clés en dépôt. La femme entre avec plaisir dans ce rôle d’être au service de ceux qu’elle aime et de construction du lien familial, affectif en se mettant ainsi au service des siens. »

L. L. : Ce rôle de « porteuse » valorise-t-il la femme ?
J.-C. K. : « C’est irrésistible chez elle. Dès qu’on dit le mot 'enfant', apparaît en arrière-plan le mot 'angoisse', la peur de ne pas faire face à toutes les éventualités. Donc, remplir son sac, c’est effacer l’angoisse et la culpabilité. Quant aux affaires du mari, elle les prend parce que c’est plus net comme cela : on n’en parle plus ! Et puis, ce geste est en lien avec son habitude de se donner sans compter. Et ici, 'sans compter', cela veut dire 'sans peser'. De toute façon, le sac est déjà gros, un objet de plus ne va pas changer grand-chose ! En même temps, il finit par peser sur l’épaule. La plupart des femmes rêvent d’alléger leur sac, parce qu’il est lourd, les contraint, mais elles ne savent pas comment l’alléger, quoi enlever. Retirer des objets 'au cas où' reviendrait à vivre de manière plus risquée. Et comment se séparer d’objets porteurs d’émotions et de souvenirs ? Ils font tellement partie du monde du sac… »

Le sac rassure

L. L. : Le sac est « un petit monde d’amour », résumez-vous. Le positif l’emporterait largement ?
J.-C. K. : « Oui. Ce 'petit monde d’amour' renvoie à toutes les dimensions de l’amour. Il y a le fait d’être au service des autres, nous venons d’en parler : la famille est dans le sac, d’une certaine façon ! Il y a les photos, les petits papiers, tous ces intensificateurs d’émotions et de souvenirs. Il y a la tendresse pour le sac lui-même, ce complice qui aide à bien vivre. Enfin, certaines femmes - pas toutes - ont sans cesse de véritables coups de passion pour de nouveaux sacs. Donc, ces différentes dimensions font que le positif l’emporte. Même si des moments incompréhensibles surviennent. Par exemple, quand le complice, celui qui doit aider à bien vivre est rétif, parce que les clés ou le téléphone sont introuvables : là, on a une brève poussée de haine à son égard. Ou quand on aspire à la légèreté et qu’on n’arrive pas à faire un tri. »

L. L. : Le sac rassure par son contenu ou sa seule présence. N’est-ce pas particulièrement vrai dans notre société agressive et dure ?
J.-C. K. : « On se sent fragile de l’intérieur. Les parades aux fragilités sont cachées dans le sac. Ainsi, si on est sujet à des crises d’angoisse, on a du Rescue dans son sac. Ne serait-ce que de ce point de vue, le sac aide : il dépanne par rapport aux problèmes divers qu’on connaît. Il rassure aussi d’une façon plus sensible : par son toucher agréable. Alors, oui, le sac a une fonction protectrice. Mais il participe aussi à la compétition généralisée. On est dans une société où il faut construire l’estime de soi et, malheureusement, on la construit souvent en critiquant les autres, surtout les proches qu’on aime sincèrement par ailleurs. Les copines, on les adore, mais on rêve de les faire crever de jalousie en arborant un sac beau et original (pas forcément cher). La meilleure manière d’être bien, c’est de montrer qu’on est mieux que les autres. C’est assez violent… »

L. L. : Le sac reflète ce qu’on est mais peut-être aussi ce qu’on voudrait être…
J.-C. K. : « Avec les photos de ceux qui comptent et tous les petits objets porteurs d’émotions et de souvenirs, le sac est un conservatoire de la mémoire personnelle et familiale. En même temps, c’est un lieu d’invention de l’avenir, un instrument de la réflexion sur soi. Il renferme quantité de bribes d’écriture sur des bouts de papier ou dans des carnets : la femme griffonne des idées, note ses observations, fait des listes de résolutions. C’est une manière de réfléchir à sa vie et de voir comment la réorienter. On est au cœur de la fabrique de soi. »

L. L. : Les petites filles joueront-elles toujours avec des sacs de dames ?
J.-C. K. : « Ce sont d’abord des jeux. Un peu plus tard, ce seront des rites de passage : le sac n’est plus simplement un jouet, il devient un semblant de sac, puis un sac de jeune fille avant d’être un vrai sac de femme. Les filles s’entraînent ainsi à la féminité et au passage à l’âge adulte. Là, nous observons pour le moment une évolution : l’entrée dans le monde du sac se fait de plus en plus tôt. De petites filles ont déjà un sac qu’elles emmènent tous les jours à l’école. Et les jeunes ados possèdent vite un sac assez gros et déjà très rempli. Alors que, normalement, c’est avec l’arrivée de l’enfant que le sac s’alourdit. Si elles commencent comme cela, quand elles seront mamans, elles auront carrément besoin d’une valise ! »

Propos recueillis par Martine Gayda