Vie de parent

Le secondaire, c’est savoir qu’un jour
il faudra travailler

Fini, les bancs de classes que vous connaissiez par cœur, les maîtresses ou institutrices - oui, le féminin l’emporte - avec qui vous aviez un rapport quasi quotidien. Votre jeune vit de plus en plus sa propre vie. Vous gardez en tête ce grand enfant intimidé qui passa les portes le jour de la rentrée, écrasé par les géants de rétho. Pensez que dans pas très longtemps vous le récupérerez quasi adulte, des projets et des idées plein la caboche. À quoi ça sert, le secondaire ? La parole est aux différents maillons de l’équipe éducative qui nous racontent son quotidien et celui de votre enfant, avec souvent un sentiment d’urgence.

Le secondaire, c’est savoir qu’un jour il faudra travailler

Julie, 27 ans, professeur : « Le dialogue pour seule arme »

Beaucoup de travailleurs de l’école vont nous parler de valeurs. Dont une fondamentale : le respect. On démarre avec Julie qui travaille avec des enfants de 13 à 20 ans qui ont des troubles de comportement.
« Selon moi, l’école doit s’évertuer à transmettre aux élèves des attitudes et des compétences. Elles leur permettront de se ‘débrouiller’ en tant que citoyens. Une valeur prime : le respect de l'autre et de soi. J’arrive parfois à conscientiser mes ados à ce sujet. C’est capital pour pouvoir vivre et s'épanouir dans un climat propice à l'évolution de chacun. Selon moi, sermonner ne sert pas à grand-chose. Surtout avec des adolescents dont quelques-uns très caractériels ! À force d’ouvrir le dialogue, ils se rendent compte et font en sorte, jour après jour, que les réponses viennent d'eux, qu’ils peuvent changer ou adapter leur comportement pour mieux vivre en groupe. »

Michael, 25 ans, surveillant-éducateur : « Appliquer et faire appliquer les règles »

Le jeune homme se définit comme le « gendarme » de l'école. Il fait respecter les règles, il assure une cohérence disciplinaire au sein de l'établissement.
« La valeur la plus importante et mon outil de travail principal, c’est le respect ! Tant au niveau de la personne, de soi ou des consignes. Par exemple, en début d’année, j’en voyais beaucoup qui passaient devant moi sans rien dire. À force de leur répéter : ‘Bonne journée à toi’, ils ont fini par me répondre : ‘Merci Monsieur, vous aussi’. Si je donne des sanctions, j’explique pourquoi. J'insiste aussi sur l’importance des règles et leur utilité dans la vie de tous les jours. Ce qui est capital. Si elles n'ont pas de sens pour eux, s’ils ne les comprennent pas, à quoi bon les respecter ? Évidemment, je m’échine à les appliquer également moi aussi, pour la cohérence. Cela paraît idiot, mais vous seriez surpris du nombre de personnes qui s’estiment au-dessus des lois ! »

Naïm, 32 ans, professeur : « C’est la maîtrise d’une classe qui prime »

À propos de citoyenneté, on retrouve Naïm, professeur qui effectue des remplacements dans plusieurs écoles et dans plusieurs matières.
« C’est une particularité du système. On est amené à enseigner dans plusieurs classes des matières qui ne sont pas celles de notre formation. Ce qui est intéressant, d’ailleurs : cela exprime la réalité de l’enseignement, où c’est la maîtrise d’une classe qui prime. Créer la relation avec l’élève, c’est garantir la discipline. Ce qui est beau, c’est le fait de former des citoyens, de transmettre un savoir, donner du sens. Mais si, c’est encore possible, comme ça l’a été par le passé. Les générations d’aujourd’hui ne sont pas génétiquement différentes de celles d’avant ! En revanche, je constate que l’on prépare de plus en plus - et peut-être même beaucoup trop - les mômes à un certain monde du travail. L’entreprise impose ses codes. C’est dans l’air du temps. Résultat ? On compartimente les compétences. On applique des procédures. Ce qui va à l’encontre de la mission première de l’école. Ce qu’il lui faut ? Plus d’autonomie et moins de décalage entre les programmes et la réalité du monde. Laissons un peu les gens qui font l’école développer leurs propres projets et outils, au cas par cas. »

Virginia, 35 ans, syndicaliste : « On bricole »

Professeur de français dans l’encadrement différencié et professionnelle engagée, la jeune femme a le sentiment de faire comme elle peut, plus que comme elle veut.
« Bon, alors, disons que théoriquement, l’école est censée former des citoyens. Dans la réalité, j’ai l’impression de faire du bricolage. On combine avec les absurdités du système. Un exemple ? Je suis avec des classes d’une quarantaine d’élèves, dans ce que l’on appelle poliment une école sensible. Comme je suis avec des primo-arrivants dont certains sont membres de l’Union européenne, ils n’ont droit qu’à trois heures de français par semaine. Du coup, on se retrouve à devoir faire appliquer un programme à des ados qui ne comprennent rien à ce que l’on raconte. C’est difficile de travailler comme ça. J’ai le sentiment que mes élèves ne peuvent pas comprendre les valeurs sur lesquelles la Belgique est bâtie. Comment voulez-vous constituer des citoyens dans ces conditions ? Beaucoup de mes collègues sont totalement désinvestis. Ils n’ont plus aucun sens de leur mission, cumulent les absences ou ont des comportements délirants. Il y a même une prof de science créationniste dans l’établissement dans lequel je bosse ! On est prêt à recruter n’importe qui… »

Theresa, 34 ans, professeur : « L’école mixte n’existe plus »

Même sensation, pour Theresa, professeure de mathématiques dans un établissement spécialisé.
« Ce qui m’a terriblement marqué, c’est le chapitre Charlie Hebdo. J’ai vraiment senti un ravin qui nous séparait, les élèves et moi. 80 % d’entres eux trouvaient cela normal. C’est très dur. D’autant que j’aime ces élèves. Seulement, ils sont très conservateurs. Ils désirent profondément s’intégrer et s’assimiler, mais ils entretiennent beaucoup de rancœurs et de frustrations, sans comprendre que ces injustices sont d’ordre social. Je suis inquiète, car ils sont victimes d’un système inégalitaire. L’école mixte n’existe plus, elle devient fascisante. Ce qui me rend triste, car j’aime ces petits, ils sont supersympas. Très durs, très bruts, mais hypertendres une fois que l’on a gagné leur confiance. L’école ne devrait jamais servir à hiérarchiser. »

Saïda, 32 ans, infirmière : « Je ne crois plus en l’école »

Au milieu de la cour, dans une école aux apparences calmes, on retrouve Saïda. Elle semble un peu paniquée et surtout très en retrait. Au départ, elle refuse de nous répondre, puis, peu à peu, elle se confie.
« Franchement ? Je suis pour le fait que l’on arrête tout. Que l’on réfléchisse à une autre façon de faire l’école. Je trouve que c’est l’horreur. Les élèves de milieux aisés sont arrogants et sûrs d’eux. Et quand ils viennent de milieux défavorisés, ils sont rebelles et agressifs. On ne peut plus rien leur dire. Ils sont tous protégés et ils le savent. Les parents sont prêts à monter au créneau pour rien. Je passe mon temps à voir des voyous qui sortent de la classe prétextant qu’ils sont malades pour fumer des joints et passer par mon service pour que je les dispense. Alors, pour moi, l’école telle qu’elle est ne sert qu’à une chose et une seule : rendre tous les gens qui y travaillent complètement fous et déprimés. Désolée, mais je n’y crois plus. »

Didier, 57 ans, concierge : « Du sale gosse »

Changement d’ambiance, mais discours à peu près similaire pour Didier, concierge dans un établissement très huppé et très estimé de la capitale. Il parle du fonctionnement de son établissement avec beaucoup d’amertume.
« Je connais mon boulot sur le bout des doigts. J’en ai vu défiler, du sale gosse. Mais aujourd’hui, c’est pire que tout. Le fossé s’est vraiment creusé. On sent que les élèves viennent d’un milieu de plus en plus favorisé. Et le pire, ce sont les parents. Le matin, c’est démonstration de luxe et compagnie. Face à ça, vous avez du personnel sous-payé. Nous ne valons rien auprès des élèves, parce que nous n’avons pas d’argent. Les mômes nous parlent de nos voitures pourries ou de nos vacances en mobile-home. Mes enfants ont passé leur scolarité dans cette école, sans amis, parce qu’ils sont fils de concierge et de femme de ménage. Parlez-leur du rôle de l’école, ils vous répondront que ça sert à bien prendre conscience des inégalités sociales et de l’injustice humaine qui ne changera jamais. »

Stéphanie, 28 ans, Nicolas, 35 ans, et Benjamin, 32 ans, centre PMS : « Une image plus positive »

Nous terminons avec toute une équipe d’acteurs de terrain qui se joignent à l’interview au fur et à mesure pour nous donner une réponse collective avec leur regard PMS.
« L’épanouissement de l’élève est capital selon nous. Il est à mettre au centre de l’action. Aujourd’hui, l’école s’y attèle avec les moyens qu’on lui donne. En plus des financements officiels, il faut miser sur les ressources internes, à savoir toutes les personnes qui entourent l’école et leurs idées. Il est fondamental de trouver un juste équilibre, un lien entre les familles et les équipes éducatives. Ce pont est encore trop fragile ou inexistant dans certains cas. Il faut le renforcer en communiquant. Nous devons trouver les moyens de pouvoir nous arrêter un peu, prendre du temps et réfléchir. À nous de trouver la façon dont l’école pourra être plus en rapport avec la citoyenneté. Ce qui serait formidable, ce serait qu’elle bénéficie d’une image plus positive. Et encore mieux : qu’elle génère elle-même cet optimisme. En somme, tout en gardant en tête le bien-être de l’enfant, il faut que l’école continue à avancer. »

Yves-Marie Vilain-Lepage

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Directeurs, professeurs, éducateurs, surveillants… nous donnent leur point de vue

Ça sert à quoi, l’école ? Une question bateau où l’on peut mettre ce qu’on veut ? Certes, mais une question grave à l’heure où, en Belgique comme chez nos voisins français, l’efficacité de l’institution scolaire est questionnée de tous côtés. Trop, sans doute. Le sociologue François Dubet dit que lorsqu’on attend tout de l’école, elle se sacralise et se paralyse à la fois. Pour démarrer l’exploration de cette large question, nous avons décidé d’interroger, une fois n’est pas coutume, les différents acteurs de l’école fondamentale et secondaire. Du directeur en passant par le concierge ou l’agent technique, tous nous ont répondu avec beaucoup de sincérité.

 

La maternelle, c’est apprendre à vivre en groupe

À la fréquenter quotidiennement, à y saluer vos homologues parents, les copains et copines de vos petits, les gardiennes, les maîtresses, les éducateurs… À y passer du temps, à y courir, à y rire, à y consoler, à y bavarder, à y échanger, à y vivre un peu, vous ne vous posez peut-être plus la question : à quoi peut bien servir la maternelle ? Pour mieux cerner son utilité, on a interrogé les acteurs du quotidien de vos petits aimés. Ils nous parlent de vous, de vos enfants, de leur mission. Petite visite dans un décor familier.

 

Le primaire, c’est apprendre l’effort

Changement de décor, nous voici en primaire. Vous connaissez par cœur certains parents. Vous retrouvez les supercopains du petit qui sont parfois les mêmes depuis la maternelle, voire la crèche. Ces points de repère font sans doute du bien à votre enfant, car les couloirs sont plus vastes et les élèves beaucoup plus robustes. En tous cas, vous, ça vous rassure… bien que votre petit bout de 6 ans va se transformer en grand dégingandé de 12 ans en un claquement de doigts. Du coup, à quoi sert le primaire ? À faire grandir votre enfant, bien sûr ! Comment ? Les artisans de la pédagogie nous racontent, et en profitent pour vous ouvrir les portes de leur quotidien.

 

Le mot de la fin

Ce qu’il faut retenir ? Notre grande institution scolaire repose sur trois piliers : construire un citoyen, donner à chaque individu la possibilité de se défendre dans ce monde et préparer le jeune à des activités professionnelles. Tout ça, c’est sur le papier, bien sûr. Certains nous disent que le rôle de l’école, c’est d’instruire, apporter des compétences. D’autres nous disent qu’elle forge des valeurs, qu’elle apporte des acquis fondamentaux dans la vie collective.

 

À quoi sert l’école ? À votre tour, parents, de répondre !

Dans notre édition du 18 février, les directeurs, profs, éducateurs, etc., ont été interrogés sur le rôle de l’école. Aujourd’hui, c’est au tour des parents de rencontrer le Ligueur sur ce sujet. Et, franchement, on peut dire qu’ils ont bien révisé. Après en avoir pris pour dix-huit ans ferme en moyenne, voilà qu’ils y remettent les pieds, main dans la main avec leurs petits. Et qu’ils ont une foule de choses à dire, de la maternelle au secondaire, en passant par le primaire.