Le temps (fou) des parents

Les parents ne savent plus où donner de la tête. C’est la course folle et quotidienne. Les enfants et les jeunes sont entraînés dans ce maelström. Tous (ou presque) s’en plaignent, avec l’impression de rater quelque chose. Pour nous en parler, le psychologue Aboude Adhami a choisi le mode d’un seul en scène, un spectacle au titre évocateur : De l’accélération du temps.

Le temps (fou) des parents

Arrivé en Belgique en 1979 à presque 16 ans de son lointain Liban, Aboude Adhami a quitté son pays en guerre et a été magnifiquement accueilli, adopté selon ses propres dires, dans notre pays. Qu’il choisit comme terre d’accueil à son exil quand il apprend que Brel est Belge. Outre la psychologie clinique qu’il pratique essentiellement auprès d’adolescents et enseigne à l’Institut Marie-Haps, Aboude Adhami est également musicothérapeute et formateur en musicothérapie à l’AREAM (Association pour la Recherche, l'Enseignement et les Applications de la Musicothérapie). « Je m’intéresse aux questions de rythme depuis toujours », confie-t-il. 
Par ailleurs, il a beaucoup fréquenté le théâtre d’improvisation et s’est initié il y a une vingtaine d’années, en Angleterre, à la technique du drama, une théâtralisation qui s’inscrit dans l’immédiateté, la création éphémère, et la pédagogie. « C’est ainsi, explique-t-il, que tous les enseignants anglais sont formés au drama pour rendre leur matière créative et sensible aux difficultés particulières, aux ‘special needs’ des jeunes. » 
Autant d’approches - psychologiques, musicales et théâtrales - qui forment le cocktail de son spectacle, improvisé lors d’une soirée avec des directeurs d’école en formation. Ceux-ci en sont sortis ravis et enthousiastes, au point de l’inviter à rééditer ce spectacle au centre culturel de Rochefort il y a un an. Mais pourquoi un spectacle sur le temps et son accélération ?

L'urgence comme tempo

« Notre rapport au temps a changé de manière radicale, constate Aboude Adhami, sans que l’on se rende véritablement compte des conséquences que cela peut avoir dans notre vie personnelle, mais aussi dans nos missions de parents et dans ce que nous transmettons à nos enfants. » 
L’une des conséquences que le psychologue met en avant, c’est la densification du temps. « Il y a cinquante ans, en une heure, on faisait moins de choses qu’aujourd’hui sur la même durée. Avant, il existait un troisième temps qu’on a perdu. » 
Pour visualiser son propos, il met en scène deux peuples, celui des Gamala, qui vivaient selon un rythme et une respiration ternaire, en trois temps (inspiration-expiration-pause), et celui des Také, qui ont opté pour un rythme binaire. Celui du langage informatique, celui du management actuel, etc. On est passé du rythme de la valse à celui d’une marche militaire. 
« Du coup, on court derrière l’événement, on est haletant, sourit-il. Surtout, on a perdu ce troisième temps qui permet de penser, d’élaborer les choses. Les parents sont toujours dans l’urgence. Leurs jeunes leur demandent des choses à la dernière minute, quand il est déjà trop tard. On n’a plus le temps de s’arrêter pour réfléchir les choses ». Conseil du psychologue face à ce constat : prenons conscience de cette évolution, même si on la subit.

Le temps de faire, le temps de penser

« Qui suis-je, tient-il à préciser, pour donner des conseils alors que je suis moi-même pris dans cette accélération du temps qui a un impact sur notre organisation sociale, sur notre vie en société ? J’invite donc à faire une pause et à prendre simplement conscience de la manière dont nous menons notre vie, à penser ces rapports que nous avons avec le temps et à les remettre en question. Qu’est-ce que j’ai à dire à mon enfant si je suis en burn-out à cause de mon travail, quel message lui fais-je passer si je suis crevé tous les soirs en rentrant de mon travail, qu’est-ce que je dis à mon adolescent si ma seule façon de ralentir le temps, c’est de prendre un verre d’alcool ? Est-ce que grandir signifie hériter de mon stress ? C’est peut-être pour cela qu’ils résistent, qu’ils prennent leur temps, avant d’entrer dans toutes ces responsabilités, cette précipitation, ce remplissage du temps à tout bout de champ, que nous leur imposons bien souvent. Le temps de faire est devenu un temps rempli, visible, tandis que le temps de penser est devenu un temps vide, invisible. Vous êtes sujet quand vous êtes inscrit dans un temps que vous maîtrisez, vous êtes objet quand vous êtes dans un processus qui s’emballe et où vous ne maîtrisez plus rien. »

La transmission n'est plus ce qu'elle était

Cette accélération du temps a, à ses yeux, de multiples conséquences. « À l’aube de l’industrialisation, constate Aboude Adhami, il fallait au moins trois générations pour qu’un changement ait lieu. Un fils était fermier parce que son père l’avait été, parce son grand-père l’avait été. Quand on se mariait, il fallait beaucoup pour se séparer. Les changements étaient plus lents et il y avait un temps pour transmettre, un temps où les jeunes reconnaissaient chez les aînés un savoir-être et un savoir-faire. Les aînés, de leur côté, avaient le temps de mettre leurs savoirs à l’épreuve auprès des jeunes. »
Et aujourd’hui ? Chacun à son niveau, selon son parcours parental, le constate : c’est à l’intérieur d’une même génération qu’on peut assister à plusieurs changements, plusieurs recompositions familiales, plusieurs bifurcations professionnelles, plusieurs déménagements, etc. Ce qui interpelle notre psychologue. 
« Comment va-t-on, dès lors, transmettre aujourd’hui nos savoir-être et nos savoir-faire ? Nos jeunes ont du mal à les reconnaître. On a l’impression de vivre à deux époques différentes, à tel point que ce sont parfois nos enfants qui nous transmettent désormais leurs savoirs, par exemple en informatique. On a dès lors du mal à leur transmettre ce que signifie aimer, avoir un lien avec quelqu’un, etc. On est en train de préparer nos enfants à faire face à toute une série de changements, à s’y adapter, ce qui est excellent, sauf qu’on a perdu le temps de l’élaboration, puisque les choses ne sont plus prévisibles. »

Affalés… ils résistent !

Face à cette course en avant, Adoube Adhami nous invite, y compris dans son spectacle, à observer nos jeunes. « Soit ils poussent sur l’accélérateur d’une manière folle, soit ils deviennent des résistants, ralentissent la cadence. Ils fument un joint, ont du mal à se lever, sont là sans réaction, ne font rien, etc. L’accélération du temps, c’est l’ennemi numéro un de l’adolescence pour se structurer », constate-t-il.
Et d’évoquer cette scène ô combien parlante de notre grand ado affalé dans le meilleur divan du salon, devant la télé, nous reléguant dans les fauteuils moins confortables, allongé des heures durant, au grand dam de papa, maman. Affalé pour étudier, affalé pour écouter sa musique, affalé pour consulter ses sms… Ou encore ces trois jeunes, adossés des heures durant à un mur, qui disent sans sourciller qu’ils sont occupés quand on les appelle. 
« Pour les parents, ces jeunes perdent leur temps car ils ne produisent rien. Il faut comprendre, explique le psychologue, qu’ils sont dans un temps psychique, qu’ils sont en train de se penser et de penser le monde, mais ils ne peuvent rien nous en dire, car tout cela est encore en train de s’élaborer. Tout cela demande du temps, un temps indispensable et fondamental. Cela ne veut pas dire qu’ils doivent rester affalés du matin au soir. »

Quand un échec cache une réussite

La société offre-t-elle cependant ce temps d’élaboration ? N’y a-t-il pas des exigences de réussite de la part du monde adulte ? Face à cet ado en résistance, combien de parents ne vivent pas avec la crainte de le voir courir à l’échec, notamment scolaire ?
« La question des examens est intéressante, car ils sont devenus un enjeu important. Je vois l’école comme le dernier lieu d’initiation pour passer à l’âge adulte, le dernier rempart de l’adolescence. Le seul lieu obligatoire où des jeunes se coltinent des adultes qui les forment, c’est l’école, à qui on demande de plus en plus de les éduquer à la citoyenneté, au vivre ensemble. Les enseignants en viennent à délivrer un laissez-passer vers une vie d’adulte et, du coup, les examens deviennent un enjeu très important. Or, les adolescents résistent à l’école telle qu’elle existe aujourd’hui. La première raison pour laquelle ils viennent nous consulter en thérapie, c’est la scolarité. Dans son livre Petite poucette, Michel Serres nous explique que nous nous trompons. Nous nous adressons à la tête et à la mémoire de nos adolescents, alors qu’elles sont dans leur ordinateur, leur gsm. Notre système n’est plus adapté au rapport au temps et à la vie sociale de nos ados. » 
Constat que chaque parent peut vérifier dans sa vie quotidienne, mais le laisse désarmé quand son enfant revient avec un échec. Comment réagir face à cet échec scolaire, devenu assez courant ? 
« Quand un jeune rate son année, cela vaut la peine de penser les choses autrement et de se demander : ‘Qu’est-ce qu’il a réussi ?’. Notre société, prise par l’accélération du temps, a une vision linéaire. À l’école, cette vision linéaire se joue d’examen en examen. La réussite est acquise au bout d’un parcours bien défini. Or, les jeunes ont des enjeux qui ne sont pas uniquement du côté de la performance scolaire. Ils ont aussi en tête et en jeu leur devenir adulte. Comme les générations précédentes ne leur assurent plus une pérennité de l’expérience et sa transmission, ils sont obligés, pour y parvenir, de faire différentes expériences de vie pour réaliser de petites avancées, pour grandir. Celles-ci ne se réalisent pas de manière linéaire, mais circulaire, par cycles. Je pense quelque chose de moi-même et du monde, je vis une expérience, elle m’apprend de nouvelles choses, puis me ramène à moi-même et mon rapport au monde et ainsi de suite, par ellipses. On avance par boucles, beaucoup de boucles. Comment voulez-vous qu’un jeune tombe en amour à 15, 16 ans avec l’école, le tennis, la natation le piano, etc. ? S’il tombe amoureux, il tombe dans un autre temps, avec un bouleversement, une confrontation à l’autre, un retour sur soi… Il se découvre différent et cela demande du temps, un temps indispensable, pas toujours compatible avec le reste. Il faut que l’on accepte que, le temps d’un cycle, on n’évolue pas ensemble. Ce qui importe, c’est de savoir qu’on a rendez-vous et qu’on va se retrouver un peu plus tard. »

Michel Torrekens

EN SAVOIR +

  • Le spectacle d’Aboude Adhami, De l’accélération du temps, se donne aux Riches Claires (Bruxelles) le lundi 3 février à 20h30 (extraits sur YouTube). Il sera suivi les lundis 3 et 24 avril de deux autres conférences-spectacles respectivement sur le rythme et l’amour. Rens. : www.lesrichesclaires.be - 02/548 25 70.
  • À lire : Un agenda de ministre n’aide pas à bien grandir !

Et chez les petits ?

« Tout le monde sait que les parents d’un enfant en bas âge sont crevés car ils doivent conjuguer deux temporalités : celle d’un nourrisson qui demande énormément de temps et celle de la société. Les bébés deviennent des Martiens. Les enfants doivent entrer dans des rythmes qui ne leur sont pas adaptés. Un enfant doit prendre les tétées à un moment déterminé, se réveiller à telle heure, se socialiser à tel âge, marcher à 1 an, écrire à tel âge, etc. Aujourd’hui, on a fixé des rendez-vous standards admis par tout le monde et, si l’enfant connaît un retard, celui-ci devient le symptôme d’un problème. Le discours des psys a été mal compris, car ces standards ne devraient pas être problématisés, mais uniquement servir de repères. »

Sur le même sujet

Le burn-out maternel, oui, ça existe

Le baromètre Ligue nous apprend que plus de 2 parents sur 10 ont le sentiment de souffrir de burn-out. 22 % ressentent une pression tellement forte qu’ils en viennent à vouloir tout abandonner. 79 % des mères se plaignent d’une grande fatigue et 66 % d’un grand stress contre 73 % et 61 % des parents tous genres confondus. Difficile de comprendre ce phénomène tant il a été tu. On vous dit tout, sous l’œil expert de la psychologue Violaine Gueritault.