Vie de parent

Le tunnel du matin

Dans certaines familles, on appelle ça le tunnel du matin. Marche aussi pour le tunnel du soir. Inutile de vous décrire les temps forts, vous les connaissez par cœur. Réveil, habillage, toilette, petit déj’, trajet, école. Si rien de tout ça ne vous échappe, une chose va peut-être vous surprendre : la façon dont vos enfants vivent tout ça.

Le tunnel du matin

► Ceux qui revendiquent

Luz, 5 ans : « Mes parents, ces complices »
J’aime bien l’école, mais j’aime pas qu’on doive toujours se réveiller à cause d’elle. J’aimerais bien que ma maman ou mon papa écrive à la directrice pour qu’on se lève plus tard. Comme ça, ils iraient très tard au travail et on passerait beaucoup plus de temps ensemble.

Salim, 8 ans : « Trop la chance »
Mes copains qui habitent à côté de chez moi, mais qui ne sont pas dans la même école, ils commencent plus tard que moi. Enfin, je ne sais pas à quelle heure je commence moi, mais eux, c’est plus tard. Ils ont trop de chance. Ils se lèvent quand il fait jour, ils ont le temps de lire des BD, de manger tranquillement. Trop la chance. Mes parents devraient me mettre dans cette école. Mais j’aurais plus de copains. Non, bon, en fait, vaut mieux pas en parler à mes parents.

Nora, 10 ans : « Donnez-moi du café »
S’il y a un truc qui m’énerve, c’est le petit déjeuner. Je n’ai pas le droit de boire de café. J’aime trop le café. J’en bois aux scouts, mais, à la maison, mes parents refusent. Et après, ils vont me dire que j’ai l’air fatigué. Que je traîne le matin. Donnez-moi du café, je mets la table, je fais le ménage et je prépare même vos déj’, moi.

Alicia, 14 ans : « Les gros mots de mon père »
Mes parents, le matin, c’est genre… ils sont muets. Pas un mot. Donc on est tous les trois là à manger nos tartines, sans se parler et juste à écouter la radio et toutes les infos trop déprimantes. Et les seuls mots de mon père, c’est des trucs du style: « Pfff, mais putain, quel con ». Grosse ambiance, quoi : des morts, des politiques et les gros mots de mon père.

► Ceux qui aiment

Josette, 10 ans : « Un seul être vous manque… »
Alors, moi, il y a une chose que j’adore, c’est quand on part tous ensemble à l’école, mais sans maman. Parce que comme ça, je peux me mettre dans la voiture, devant. Ça me donne l’impression d’être la cheffe. (Son petit frère, Mimile, 6 ans, intervient) : Moi aussi, j’aime bien quand elle est devant. Comme ça, j’ai bien la paix derrière. Et moi aussi je suis le chef. Le chef arrière.

Noam, 8 ans : « On se marre bien »
Une semaine sur deux, mon grand-frère et moi, on est chez mon papa. Et tout ce qu’on fait avec lui, c’est toujours trop rigolo. Le matin, on se réveille avec du funk trop cool. On fait le déjeuner ensemble. Sur le chemin de l’école, je suis tout seul avec lui. On part en scooter, il a une Vespa. On croise tous les copains. Mon père, il fait toujours l’imbécile, il klaxonne tout le monde. Il fait semblant qu’il n’a plus de freins pour faire peur aux piétons. On se marre bien.

Awa, 11 ans : « À bicyclette »
Mes parents sont super speedés le matin. « T’as fait ton sac ? », « Quoi, y a un truc à signer, pourquoi tu me l’as pas donné hier ? ». Jusqu’à ce qu’on sorte de l’immeuble, on dirait qu’ils sont fâchés. Mais une fois que tous mes frères et moi on est prêt et qu’on est sur nos vélos, ma mère vérifie si on a tout, elle monte sur sa trottinette électrique et tout le monde devient plus joyeux. De temps en temps, elle dit même des trucs trop drôles aux voitures qui rouspètent parce qu’on prend de la place. Un jour, elle a dit à un monsieur (elle se coupe). Je ne sais pas si j’ai le droit de dire. (On est curieux, on insiste…). Bon, mais y a des gros mots dedans. « Eh toi, avec ton gros cul de 4x4, tu crois pas que tu prends de la place aussi ? ». (Elle rigole un peu gênée).

Hyppolite, 14 ans : « Quand la porte se ferme »
Mes parents disent que je me lève tout le temps de mauvaise humeur. Ils disent que c’est parce que je ne dors pas assez. Mais en vrai, c’est trop relou d’entendre dès le réveil : « T’es pas habillé ? Tu t’es pas lavé ? T’as mangé quelque chose ? T’es prêt ? T’as quoi comme cours ? ». Ce que j’adore, c’est que chez nous, c’est moi qui referme la maison, vu que je suis à une minute à pied de l’école. J’adore quand la porte se ferme et que j’entends les voix derrière la porte qui s’éloignent. Il n’y a plus de bruit. Alors je squatte un peu le canap’. Je mate ce qui se passe sur internet, je me mets un peu de son. J’ai les potes qui passent me chercher presque tous les jours et c’est parti. C’est ce moment que j’aime. Mais c’est sans mes parents tout ça, c’est peut-être hors-sujet pour vous ? (Non. Bien au contraire…)

► Ceux qui feintent

Émilie, 8 ans : « Des BD cachées partout »
J’ai pas le droit de lire de bandes dessinées le matin. Mes parents disent que ça me prend trop de temps. Mais comme je suis souvent toute seule à la table du petit déjeuner parce que mes parents, ils font des trucs tout le temps, je cache toujours un livre sur une chaise. En plus, ils doivent souvent changer la couche de ma petite sœur. Normalement, juste avant qu’eux ne viennent à table. C’est pratique, dès qu’ils la changent, je sais qu’il faut que j’arrête de lire et que je cache bien mes livres. Et j’en cache partout dans l’appartement, comme ça dès qu’ils ont le dos tourné, je peux lire tranquillement. Est-ce qu’ils m’ont déjà surprise ? Tous les jours.   

John, 11 ans : « Trop chaud »
L’an dernier, deux ou trois fois, j’ai « oublié » de faire un gros devoir en maths. J’ai dit à ma mère que je me sentais pas bien. Comme elle était occupée avec les petits déjeuners et tout, elle m’a demandé d’aller prendre ma température. J’ai collé le thermomètre sur une ampoule. Je savais qu’il fallait dépasser les 38 degrés pour rester à la maison. Nous, on a un vieux truc avec le produit rouge dedans. Quand on colle le bout sur une ampoule allumée, la température monte. Ça marchait bien. Mais une fois, je suis allé trop haut. Je ne savais pas qu’on pouvait aller trop haut… Du coup, je suis allé à l’école. Et maintenant mes parents ont un nouveau thermomètre.

Bruno, 13 ans : « À mort le pamplemousse »
Mes parents croient tout ce que disent les journaux. Et un jour, ma mère a lu que le pamplemousse tous les matins, c’était « le meilleur carburant pour l’organisme ». Alors que c’est juste dégueu. Tous les matins, je dois manger mon demi-pamplemousse. Si je refuse, on va encore devoir en parler pendant des heures. J’aime bien être peinard le matin. Mais si j’en mange, je vomis. Alors, j’arrive à table, je vois ma demi-tranche. Je la vide avec ma cuillère. Je cache la chair sous mon fruit et hop, ni vu ni connu, je mets tout dans la gamelle du chien. Il n’a pas le poil qui brille depuis !

Zoé, 15 ans : « Vingt minutes de dodo »
Le matin, c’est : « Chériiiie, debout, tu te laves et tu montes manger ». Et alors je me lève, je fais du bruit avec la porte de la salle de bain et, discrètement, je fonce me recoucher. Je mets mon réveil secret sur le gsm et c’est reparti pour vingt minutes de dodo. Et alors mon gsm sonne, je fonce dans la salle de bain, je me fais une petite toilette de chaton en cinq minutes et je file prendre mon petit déjeuner. Et tous les matins, mon petit frère me vanne en me disant : « Ah, les filles, une douche de vingt minutes tous les matins, alors que nous, les gars, en cinq minutes montre en main, c’est réglé ». Ma réputation m’arrange beaucoup, je dois avouer.

En coulisses

Le fameux tube du matin. Chez nos petits, il y a donc ceux qui voudraient le changer, ceux qui l’adorent et ceux qui s’en arrangent. Même pas besoin de demander aux enfants, quand on les interroge, de quel bord ils se revendiquent. La discussion s’oriente toute seule comme par magie. Et à chaque fois, une seule boussole : le parent. On sent qu’il oriente, fixe les repères, institue ses mille et un petits rites qui ponctuent toutes les phases du lever jusqu’au départ pour l’école. Ces petits rites sont tout aussi nombreux que propres à chacun. Et lorsque vos enfants les évoquent, c’est de vous dont ils parlent.

Que disent-ils ?
Grands absents de ce dossier et pourtant au centre de toutes les discussions, s’il y a une règle universelle pour cette première partie indiscutable : c’est que c’est vous l’autorité. Celle ou celui à qui l’on se réfère. Vous semblez de manière générale faire appliquer les grandes lois du matin de façon sereine. Même si vos enfants vous voient comme des êtres constamment sous pression, toujours prêts à courir à droite à gauche. Des êtres aux mille bras. À tel point que vous ne voyez pas (ou peut-être faites-vous semblant de ne pas voir ?) qu’Émilie planque ses BD sous la table ou que Zoé n’est pas la maniaque de l’hygiène que tout le monde veut bien croire.

Chacun son rôle
Et ça semble fonctionner. À la fin de la journée, on sait bien que le parent sort lessivé de sa course. Mais ce tourbillon de vie de début de journée, cette pression permanente, ne semblent pas affecter vos petits. Même si vous êtes parfois de mauvaise humeur et hurlez sur le monde entier comme la mère d’Awa pour relâcher la pression. Au sein de cette succession de petites étapes, ils ont l’air de savoir qu’il y a toujours la possibilité de profiter d’un moment privilégié. D’un instant à soi. Chacun ses petits riens, chacun ses grands tout, comme Noam sur la Vespa de papa, comme Josette qui prend la place devant. C’est le petit enchantement de l’enfance. C’est la vraie magie du parent.

Yves-Marie Vilain-Lepage

Zoom

On ne plaisante pas avec le petit déjeuner

Un point attire notre attention : le petit déjeuner souffre un peu d’un manque de rigueur dans les foyers. On le répète encore et encore : « C’est le carburant de l’organisme », comme dirait la maman de Bruno. Et pas seulement le pamplemousse. Sauter jovialement le petit déj’ ou le prendre en deux-deux sur le coin d’une table est une mauvaise idée. Allez, au minimum des tartines beurrées - en dessous de 6 ans, les enfants ont besoin de graisse pour construire leurs cellules qui ont besoin de lipides - avec de la confiture ou une tranche de fromage, un jus de fruit qui ouvre l’appétit ou un fruit... et même si c’est beaucoup demander : du temps pour que l’enfant puisse manger à l’aise.
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