Vie de parent

Le tunnel du soir

Après le tunnel du matin, place à celui du soir. Vous savez, ce tube qui vient ponctuer une journée déjà bien remplie. Après la course matinale, l’arrivée en catastrophe au boulot, les heures filent, parfois éprouvantes et, hop, à peine le temps de refermer son ordinateur que l’on emprunte son mode de transport préféré et que l’on repart pour un tour. Un tour ? Ramassage de la tribu, bains, pyjamas, histoires, coucher. Et là encore, surprise, il existe un gap entre la façon dont les parents le vivent et celle dont les enfants le perçoivent. Voyons comment ça se passe de l’autre côté de la ligne.

Le tunnel du soir

► Ceux qui en voudraient plus

Luz, 5 ans : « Toute une nuit »
Je trouve que je ne vois pas beaucoup mes parents. Et à la fin de la journée, ils veulent toujours que je me couche très tôt. Mais, moi, je voudrais bien un jour passer toute une nuit avec eux. Qu’est-ce qu’on ferait ? Des jeux, on regarderait des dessins animés, on mangerait du pop-corn. Et non, on ne serait pas fatigués, on se serait tellement reposés qu’on passerait une bonne journée après !

Horace, 8 ans : « Laissez-moi finir mon match »
Je suis très content de revoir mes parents. Mais je trouve que ma mère arrive toujours un peu trop tôt. Dans mon école, la garderie est vraiment chouette. Avec mes meilleurs copains, on joue au foot à fond. Et, à chaque fois, ma mère arrive avant la fin du match en me disant qu’il faut que je me dépêche, parce qu’on n’a pas que ça à faire. Elle est là, toute agitée : « Allez, Horace, vite, je te jure que demain tu pourras rester plus longtemps ». Mais je ne peux jamais rester plus longtemps. J’aimerais bien au moins un jour pouvoir finir un match. Moi, ça me va si on rentre plus tard à la maison.

Alan, 12 ans : « Je ne suis pas un enfant »
Pour de vrai, je crois que mes parents pensent que je suis encore un petit. Genre, je vais au lit en même temps que ma petite sœur de 8 ans. Mais qui fait ça à mon âge ? Personne dans mon école ne se couche si tôt. Mes copains, là, ils se couchent à minuit. Je me fais grave vanner parce que je vais dormir en même temps que les poules. Mais ça, c’est parce que mes frères et sœurs sont plus jeunes que moi. Qu’est-ce que je ferais si j’avais le droit d’aller au lit plus tard ? J’sais pas. Je jouerais à l’ordi. Je parlerais plus avec mes parents. J’aurais surtout l’impression qu’on me prend plus pour un enfant.

► Ceux qui contournent

Rémi, 9 ans : « On compte nos pas »
Au tout début, pour que mon petit frère et moi marchions plus vite au retour de l’école, mon père a trouvé une application trop cool qui compte les pas. Alors mon frère et moi, on regardait le trajet sur le smartphone. On voyait là où l’on marchait bien, là où l’on faisait le plus de pas, là où on allait moins vite. Les jours où l’on battait les records, c’était trop la frime et les jours où on n’allait pas assez vite, la déprime. On disait à notre papa qu’on en avait marre de l’appli et qu’on en voulait plus. Mais lui, comme il est amoureux de son téléphone, il la mettait toujours en marche. Et alors je me suis rappelé qu’il nous disait à l’époque où l’on aimait bien l’appli : « Si vous vous disputez à cause du téléphone, j’arrête tout ». Alors on a fait semblant de se bagarrer. Plusieurs fois. Et un jour, ça a marché, on est rentrés sans compter nos pas…

Molly, 11 ans : « Comment j’évite la douche »
Mes parents travaillent tous les deux à l’hôpital. Très souvent, le matin, c’est papa qui s’occupe de nous et le soir, c’est maman. Ou l’inverse. Bref, on s’en fiche. Il y a un truc que je n’aime pas du tout, c’est prendre un bain ou, pire, une douche. Mais comme je suis maligne, j’ai trouvé un petit truc. Au moment où maman, le soir, me dit qu’il est temps de me laver, je lui dis que j’ai pris ma douche rapidement le matin. « Ah bon ? Tu te laves comme les grands maintenant, c’est bien ». Et voilà. Trop facile. Un jour, je ferai des vidéos YouTube pour raconter tout ça. (Elle relève ses cheveux, trop fière d’elle, comme si on la filmait).

Yann, 13 ans : « Madame 20 minutes »
Mon voisin et moi, on est comme des frères. On fait tout ensemble. Là, on apprend la guitare tous les deux et, franchement, on joue trop bien. Mais, tous les soirs, ma mère le renvoie chez lui et on ne peut pas jouer autant qu’on veut. On dirait qu’elle a un chronomètre. 20 minutes pour manger. 20 minutes pour faire les devoirs, 20 minutes de guitare et 20 minutes avant d’éteindre les lumières. C’est son repère à elle. 20 minutes. Donc, de temps en temps, pour la faire râler, je lui dis : « Ok, je vais chez Basile 20 minutes ». Et au bout de 20 minutes, je redescends avec lui. Et là devinez ce qu’elle nous dit ? « Bon, Basile, tu restes 20 minutes et après tu remontes chez toi ». Voilà comment on gagne du temps facile.

► Ceux qui adorent

Salim, 8 ans : « J’aime bien… une semaine sur deux »
Quoi ? Le tunnel du soir ? C’est quoi ça ? Mais tout le monde aime quand l’école est finie ? Mais si. Posez la question à tous les enfants, tout le monde préfère être avec ses parents. Enfin, moi, je vis parfois avec maman, parfois avec papa. Mais c’est vrai que je préfère quand c’est maman qui vient me chercher. Elle est quand même plus cool. Mon père, parfois, je me dis qu’il ne me connaît pas très bien. Par exemple, euh… une fois il m’a demandé si je préférais la France ou la Belgique au foot. Hey, papa, j’ai quoi comme posters sur les murs de la chambre. Et là, je porte quoi comme maillot ? (Le maillot des Diables, bien sûr…)

Élie, 10 ans : « J’apprends plus »
J’aime pas trop l’école. Enfin, ça se passe bien, mais je préfère être à la maison. Je me sens utile. Par exemple, j’aide ma petite sœur à faire ses devoirs, je réponds au téléphone, j’aide à débarrasser. Des fois, ma mère a du boulot à la maison, elle dessine sur l’ordinateur… euh, je ne sais plus comment on dit. Alors, j’aime bien lui donner des conseils. En fait, je trouve qu’on apprend plus qu’à l’école, où c’est tout le temps un peu pareil. Et moi, je trouve pas que ça se répète la vie à la maison, le soir. Parfois il y a des copains qui passent, parfois on joue, une fois par semaine on regarde un film, on lit, on dessine, on fait de l’ordi… Comme s’il fallait passer des journées ennuyeuses pour apprécier la maison. Des fois, je me dis ça.

Zoé, 15 ans : « Je les aime, la honte »
Ah, je ne m’étais jamais demandée si c’était dur pour mes parents de s’occuper de mon frère et moi après une journée de boulot. C’est vrai que nous, on est cool pendant qu’ils se tapent tout. Mais vous voyez, j’ai pas l’impression que ce soit dur pour eux. Ils ont l’air de bien s’amuser. D’être heureux quoi. Mon père fait des blagues. Ma mère nous montre plein de trucs. Non, je ne crois pas que chez nous ce soit stressant ou quoi. D’ailleurs, moi, j’ai plein de copines qui m’envoient des messages pour me dire que c’est trop nul chez elles et que vivement demain qu’on se retrouve. Moi, je suis bien chez moi. J’ai l’impression que mes histoires intéressent mes parents, je me sens écoutée et aimée. Ouais, je sais, je suis trop chelou comme ado.

Lisette, 10 ans : « Rallonger le temps du soir »
En fait, cette année, je peux rentrer toute seule de l’école. Mais quand j’ai fait mes devoirs à l’étude et si mes copines sont toutes rentrées, je traverse le parc et je suis chez moi. Et, de temps en temps, ma mère me demande même de faire des petites courses. J’adore ce moment quand je me balade seule. Je croise mes amis de l’école. Des gens de mon voisinage. Je rentre à la maison. Et, là, je fais ce que je veux. Genre regarder la télé ou décorer ma chambre. Et quand mes parents rentrent avec ma petite sœur, je suis super relax. On fait à manger avec papa. Je raconte ma journée. On couche ma petite sœur. On reste tous les trois ensemble. Parfois on regarde une petite série, parfois on fait un jeu et je vais me coucher. Quand je serai grande, j’espère que mes filles seront aussi heureuses que moi.

En coulisses

Alors qu’on s’attendait à ouvrir le bureau des plaintes, sur un air de « Mes parents sont trop stressés, quelle galère de rentrer le soir », on a le sentiment, a contrario, que vos enfants n’attendent que le retour au bercail. Plus désarmant encore, ils ne vous trouvent pas si essoufflés que ça et vous leur faites passer un bon moment. Désarmant, n’est-ce pas ?

Une belle surprise
Pourquoi est-ce que ça nous étonne tant que ça ? D’abord parce que lorsque l’on vous sonde, vous, les parents, on entend vos doléances. Le psychologue Aboude Adhami les a résumées en une formule percutante : l’accélération du temps. Quelle maman, quel papa de 2019 peut prétendre le contraire ? On court. Tout le temps. Parfois même après nous-même. Le parent-taxi, le burn out parental, le stress, la peur de ne pas en faire assez, l’angoisse de la grande compétition de la vie… tous ces mécanismes imposés par un rythme qui ne correspond plus à la vie des familles d’aujourd’hui. Et très souvent, alors que notre vie ressemble à une gigantesque to do list sans fin, on en oublie parfois le ressenti de nos petits.
Paradoxalement, on veut tellement bien faire pour eux, qu’on met de côté leur propre bien-être. Mais la bonne nouvelle, la grosse surprise de ce dossier, c’est de voir à quel point ils sont bien dans leurs pompes, nos mômes. Est-ce que ça ne donne pas un peu de sens à cette endurance du quotidien ?

Ce qu’ils voient de vous
Vous reconnaîtrez que leur portrait de vous en filigrane est plutôt flatteur. Même si Salim sent que son père est peu à l’aise, que Yann fait tourner sa mère en bourrique toutes les 20 minutes et que Rémi ne supporte pas l’esprit de compétition de son papa, vous avez l’air de former une bonne équipe, les uns les autres. Vos enfants ne semblent pas vous voir comme des marathoniens du quotidien. Vous trouvez le temps de blaguer, d’échanger, de leur apprendre des tas de choses. Entre une omelette et deux lessives, vous êtes toujours là pour eux.
Le parent overbooké serait donc avant tout une créature attentive, aimante, complice ? Repensez-y, quand vous vous affalez sur le canapé une fois toutes les missions accomplies, à 20h et quelques, au moment où la troupe est enfin au lit et qu’il ne vous reste plus qu’à profiter des quelques heures pour vous, avant, à votre tour, que vous ne vous enveloppiez dans les bras du doux Morphée : vous édifiez quelque chose de solide et peaufinez de jour en jour votre savoir-faire de parent. Résultat ? Vos enfants ont l’air heureux. Pas mal, non ?

Yves-Marie Vilain-Lepage