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Les ados croient à l’amour

La curiosité des jeunes à l’égard de la sexualité est bien normale. Mais il est loin le temps où le Larousse médical ou le catalogue de La Redoute leur servait de source quasi exclusive d’information et d’excitation. Pubs, magazines, clips vidéo, télé et, bien sûr, internet : aujourd’hui, tout est imprégné de sexe. Avec internet, les images pornos, toujours plus hard, sont à portée des yeux des adolescents… et des enfants. Avec quels effets sur eux ? Le regard, tout en nuances, de Tanja Spöri, psychologue et psychothérapeute (1).

Les ados croient à l’amour

De tout temps, les jeunes ont été curieux des choses du sexe.
Tanja Spöri: « Ils sont d’office curieux ! Ils le sont des nouvelles technologies : ce sont eux qui les investissent en premier. Et ils veulent savoir comment cela se passe au niveau de la sexualité, ce qui est normal. Maintenant, pour les enfants de 7 ans et plus, il est important qu’ils ne soient pas gavés d’informations. Quand un enfant vous demande comment on fait les bébés, questionnez-le d’abord sur ce qu’il en pense, lui, pour voir où il en est. S’il dit : 'On fait des bébés en se faisant des bisous', partez de ce qu’il imagine pour lui répondre et rectifier sa vision. À l’adolescence, bien sûr, les questions, multiples, sont d’un autre ordre et ne s’adressent pas aux parents, même si ceux-ci sont ouverts : 'Qu’est-ce que je peux faire de mon corps ?', 'Qu’est-ce que je fais avec mes désirs ?', etc. »

À la recherche d’un mode d’emploi

La pornographie sur internet, si facile d’accès, est une source d’information privilégiée pour les adolescents. D’autant qu’elle peut surgir sans crier gare…
T. S : « Pour certains, en tout cas les plus jeunes, elle peut se vivre comme une effraction. Je pense à un enfant de 7 ans qui faisait un travail sur les chats. Il s’est retrouvé devant des gros plans de quelque chose qu’il n’avait pas demandé ni prévu. Il a été choqué. Heureusement, sa mère était à côté pour reprendre les choses avec lui. Il faut accompagner les plus jeunes sur Internet. Un contrôle parental s’impose avec eux.
Les ados, quant à eux, sont à la recherche d’un mode d’emploi en sexualité. Et ils pensent le trouver sur Internet. Du coup, ils sont prêts à imaginer que la sexualité dans la vie se passe comme dans les films pornos. Ceux-ci banalisent des pratiques. Un grand classique, c’est la succession fellation, sodomie et pénétration vaginale. Certains ados croient qu’ils doivent obligatoirement passer par ces trois étapes. Ils n’arrivent pas à se dire qu’il y a peut-être quelque chose qu’ils n’aiment pas là-dedans. Une jeune fille m’a un jour demandé s’il est normal qu’elle préfère commencer de telle façon et terminer de telle autre. Donc, le message de la pornographie est : 'Pour avoir une sexualité épanouie, il faut fonctionner ainsi, point.' Quelle vision réductrice de la sexualité, et c’est dommage ! Parce que vivre vraiment sa sexualité, c’est expérimenter différents possibles, se rendre compte de ce qu’on aime et de ce qu’on n’aime pas, ne pas se sentir obligé d’avoir des pratiques qu’on n’apprécie pas. Autre trait des films pornos : ils véhiculent des modèles sexuels stéréotypés de la femme et de l’homme. Par exemple, souvent, la femme dit : 'Non' à l’homme alors qu’elle pense 'Oui' ; l’homme la prend quand même et le rapport se révèle assez violent. Une telle scène induit les garçons à croire qu’il ne faut pas se fier à ce que les filles disent. Autres images transmises : les hommes sont toujours en érection, les femmes ont du désir en permanence. Alors, quand les ados ne collent pas à ces images, cela les interpelle: 'Je n’arrive pas à la hauteur de ce que je vois.' »

Désirer, ce n’est pas passer à l’acte

Les ados finissent par se demander s’ils sont normaux vu qu’ils ne jouissent pas et ne font pas jouir leur partenaire à chaque rapport sexuel ou qu’ils n’ont pas du désir en continu.
T. S : « Oui. Avec la pornographie, la sexualité, c’est quelque chose qu’on consomme et où il faut un résultat d’office. Le plaisir du tâtonnement ou celui d’une exploration plus sensuelle n’y sont pas présents. Or, la sexualité ne se limite pas à l’éjaculation ou à l’orgasme ! Les films pornos manquent d’imagination, ils devraient davantage montrer la multitude des possibles. »

Voyez-vous un autre danger à la pornographie ?
T. S : « Parfois, ce qui excite le jeune est moralement inacceptable. Un garçon voit une scène de viol, il est excité par les images vues : 'Est-ce que, du coup, je suis un violeur potentiel ?', s’inquiète-t-il. Une fille est excitée face à la même scène : 'Cela veut-il dire que j’ai envie d’être violée ?'. Être excité par le côté violent, sadique ou masochiste d’une scène peut être problématique : 'Là, ça me fait quelque chose… Qu’est-ce que ça veut dire de moi ? Qu’est-ce que je fais de ça ?'. C’est toute la question de l’identité, essentielle à l’adolescence, qui est ici posée. Il faut pouvoir en parler. Je co-anime un site - passado.be - pour les adolescents. Les jeunes s’y expriment : 'Est-ce que, si je pense telle chose, cela veut dire que je suis comme ça ?', 'Est-ce que, si j’ai le fantasme de quelque chose, cela signifie que je le veux vraiment ?'. Ils doivent alors pouvoir faire un travail sur cette mise en tension entre leurs désirs et un éventuel passage à l’acte. »

Se décaler par rapport aux images vues

Les jeunes sont peut-être moins surinformés que mal informés…
T. S : « Sauf que, quand ils vont bien, et quand ils ont reçu une éducation aux médias par exemple, ils vont pouvoir dire que les images pornos qu’ils ont vues ne correspondent pas à ce qu’ils cherchent. Ils font quand même leurs propres expériences avec leurs copains/copines et ils réussissent à relativiser ce que propose la pornographie. Et plus ils feront leurs propres expériences, plus ils relativiseront ce qu’ils voient sur Internet. Et plus ils comprendront que vivre sa sexualité, c’est vivre des rencontres, avec tout ce que cela comprend d’imprévisible. »

« Quand ils vont bien », dites-vous. C’est-à-dire ?
T. S : « Quand ils peuvent parler de ce qui les a choqués, mettre des mots dessus. Et ils peuvent le faire avec leurs parents, un prof, un copain. Je trouve que les jeunes parlent beaucoup entre eux. Quant aux parents, ils ont à avoir du temps disponible pour que leur ado puisse leur poser ses questions s’il le souhaite. »

Vous êtes plutôt positive…
T. S : « Les images pornos déboussolent les ados quand ils ne collent pas à ce qu’ils voient, mais elles peuvent aussi être un bon point de départ. Je pense qu’il ne faut pas diaboliser internet, ni la pornographie. Par contre, il faut informer les adolescents que la pornographie n’offre qu’une vision de la sexualité. Lors d’animations en éducation affective et sexuelle, quand on demande aux jeunes quel film sur la sexualité ils réaliseraient s’ils en avaient l’occasion, ils ne s’orientent pas d’emblée vers un porno. Les filles, mais les garçons aussi, évoquent des histoires d’amour. Et puis, à ces animations, les questions tournent souvent autour du relationnel : 'Qu’est-ce que les filles attendent de nous ?', 'Comment faire pour se faire remarquer ?', etc. Même si des questions plus techniques sont posées : 'Comment vais-je savoir que je ne me trompe pas de trou ?'. Il faut continuer à faire de l’éducation affective et sexuelle dans les écoles, offrir des espaces de parole aux jeunes pour leur permettre de construire leurs propres réponses par rapport à la sexualité. Les adultes peuvent leur proposer des outils pour qu’ils avancent, mais ils n’ont pas à leur donner des réponses normatives du genre 'Ça, on peut faire', 'Ça, on ne peut pas faire', 'La pornographie, c’est mauvais'. En tant qu’adultes, la question à se poser est finalement: qu’avons-nous envie de transmettre aux jeunes, que la sexualité est une rencontre avec sa part d’insaisissable ou qu’il s’agit d’un acte technique à maîtriser ? »

Mais là, vous ne parlez pas des adolescents accros au porno…
T. S : « Si un jeune fait la démarche de venir me voir, c’est qu’il est déjà d’accord de parler de ce qui le trouble, qu’il est prêt au dialogue : c’est bon signe. Par contre, l’adolescent qui ne peut pas s’empêcher de regarder des films pornos et qui est dans une dépendance à la sexualité ne viendra pas dans un centre de planning familial par exemple. Comme pour toute addiction, un travail spécifique est alors à mener avec lui. »

(1) Tanja Spöri est psychologue et psychothérapeute au Centre Chapelle-aux-Champs, département Adolescents et jeunes adultes, à Woluwe-Saint-Lambert et en centre de planning familial.

Propos recueillis par Martine Gayda

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