6/8 ans

Les ami·e·s de mes enfants…
ne sont pas mes ami·e·s

Rien à faire, le courant ne passe pas avec les petits potes de votre progéniture. Vous les jugez insolents, de mauvaise influence, malpolis. Disons-le franchement : indignes de votre enfant. Attardons-nous sur ces multiples relations qui vous déplaisent tant. Et essayons de vous faire porter un regard plus tendre sur cette bande de voyous qui entoure votre petit ange, accompagnés d’Isabelle Taverna, psychologue.

Les ami·e·s de mes enfants… ne sont pas mes ami·e·s

Existe-t-il sur Terre un parent objectif ? Allez, on vous connaît suffisamment pour en douter. Et s’il fallait une preuve de nos terribles allégations, une seule, c’est la façon dont vous jugez certains des potes de vos enfants. Vous n’êtes pas d’accord ? Qui n’a jamais soupçonné tel copain d’entraîner son enfant dans de sales coups ? Ou d’être trop ceci ? Ou pas assez cela ? Pas à la hauteur de votre petit, quoi.

Liaisons dangereuses

Une fois n’est pas coutume, c’est une grand-mère qui ouvre le bal. Maria, maman de deux enfants de 36 et 38 ans, mamie de deux petites-filles dont l’aînée de 4 ans, en 2e maternelle, a fait un coup pendable. Elle raconte.
« Il n’y a pas longtemps, ma petite-fille demande à se rendre aux toilettes avec une copine. Bon, déjà, moi, j’aurais senti le traquenard à la place de l’enseignante. Passons. Au lieu d’y aller comme convenu, les compères sont allées direct dans le cartable pour s’échanger des jouets ramenés de la maison, ce qui est interdit. Et elles ont été pincées. Eh bien, je suis certaine que c’est la mauvaise influence des copines de ma petite fille, ça. Elle n’aurait jamais eu l’idée seule ».
Ce genre de témoignages revient sans cesse. « Ce n’est pas sa faute, c’est l’autre ». Voyons voir ce qu’en pense Isabelle Taverna, co-responsable du département enfant et famille du centre Chapelle-aux-champs. « Certains enfants se laissent influencer. Pourquoi ? Ils n’arrivent pas à dire non. Et dans ces cas-là, ça renvoie à la question de la responsabilité de son enfant. C’est une question très complexe. Il ne s’agit pas de stigmatiser l’enfant. À cet âge-là, on peut différencier la bêtise du délit. Mais, interrogez-le. Il suit, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y trouve ? Ça peut être le début d’une super discussion. Plus que de se dire qu’il se laisse influencer. Ce qui fait fi de beaucoup d’enjeux ».
Autre contexte, même inimitié à l’égard des petits copains. Nathalie, maman de Zilla, 7 ans, nous ouvre grand les coulisses de la récré. « Ma fille est dans une bande très dure. Des petites chipies. Elles sont toutes obsédées par des dessins animés qui mettent en scène des préados qui passent leurs temps à se bouffer le nez. Et, forcément, elles reproduisent cette forme de relation malsaine. Elles se font des chantages affectifs. Menacent de ne pas s’inviter à dormir ou de boycotter les anniversaires. Je ne vois pas ce que ma fille fiche là-dedans ».
L’agressivité comme moteur amical, est-ce que c’est sain ? Cette forme d’agressivité, c’est le début de la socialisation, nous dit l’experte. « Vers 5-6 ans, c’est là que se façonnent les amitiés. Il s’opère alors de drôles de mouvements : ceux qui vont se soumettre, ceux qui vont s’affirmer. Cette combattivité n’est pas forcément négative. Les relations, ça s’apprend à l’école. Mais il doit y avoir une base. L’école est une mise en scène des repères qui ont été transmis à la maison. Et tout l’enjeu de chaque petit·e, au milieu de sa bande de copains, consiste à prendre sa place. Ce qui nous semble douloureux à nous, adultes, ne l’est pas pour les enfants. Ils apprennent. Et d’eux-mêmes, ils vont apprendre en grandissant qu’on ne peut pas tout dire, ou, du moins, pas n’importe comment. Et que cette agressivité a des conséquences ». Vos enfants vont donc apprendre l’empathie grâce aux autres. Génial. Mais, au fait, comment se choisissent-ils ?

Chacun cherche son choix

Certains témoignages nous donnent parfois le sentiment que les parents se vexent à l’idée que le fruit de leurs entrailles puisse se lier d’amitié avec des enfants si différents d’eux. Très honteusement, Erick, papa de Claudia, 5 ans, confesse : « J’ai l’impression que ma fille choisit toujours les enfants les plus… euh… comment dire… différents de nous. Ceux avec qui on ne va pas s’entendre. Les moins sympas, les plus insolents. Comme si on lui transmettait des valeurs et qu’elle allait pile dans le sens inverse de celles-ci ».
Le témoignage d’Erick renvoie à une question très importante : comment accepter que son enfant défie nos préceptes ? Question qui semble amuser Isabelle Taverna. « C’est justement en ça que consiste le rôle de parent. On donne des repères nécessaires à son enfant pour qu’il puisse se positionner. Ne pas l’accepter, c’est ne pas accepter la singularité de son enfant. Lui, il s’en fiche du qu’en dira-t-on. Il se fiche de ce qui fait bien ou pas. La seule chose qui l’intéresse, c’est la relation, point. Nous, adultes, on s’encombre. C’est pour ça que je pense qu’il faut savoir se remettre en question par rapport à tout ce qui touche au milieu social, aux apparences, aux idéaux ». Quoi ? Mais alors, nous aurions donc à apprendre de nos enfants ? Surtout lorsqu’ils nous renvoient à nos sentences purement adultes, pleines de préjugés.
Et puisque l’on parle de jugement, il est assez déstabilisant de voir à quel point les adultes ont un regard sévère sur certains enfants. Comme s’ils les mettaient sur un pied d’égalité. À ce propos, on retrouve Erick qui poursuit son autocritique. « Avec ma femme, il nous arrive de décrypter pendant des heures la psychologie sournoise de certains copains de nos enfants. On va très loin dans la façon dont on juge. Jusqu’à ce que l’on se ravise quand on réalise qu’on est en train de parler d’un enfant à qui on prête des intentions depuis notre regard d’adulte… perverti ! ».
Rassurons Erick : c’est, hélas, un mécanisme universel. Mais c’est vrai qu’il est peu glorieux de se dire qu’un adulte porte un regard dénué de tendresse sur les bambins qui l’entourent. Vite, voyons ce qu’en pense la spécialiste. « On ne peut pas attendre d’un enfant ce qu’on attend d’un adulte. Souvent quand on reçoit à la maison un petit qui déroge aux règles, on se dit qu’il est malpoli. Il met les pieds sur la table, il saute sur le canapé… il va à l’encontre des valeurs que l’on transmet à ses enfants. Ça crispe, mais il ne faut pas oublier que c’est un gamin. Et l’autre personne qu’il ne faut pas oublier, c’est le parent en face. Il a d’autres valeurs qu’il a transmises à ses enfants. Les contester, c’est s’attaquer à l’éducation de l’autre ».
Et alors, en pratique, comment peut-on faire ? « Ce que vous pouvez faire, pour reprendre l’exemple du fauteuil, par exemple, plutôt que de dire : ‘Bon, tu sautes sur le fauteuil ailleurs si tu veux, mais pas ici’. Essayez : ‘Je préfère que tu ne sautes pas sur le fauteuil. Je n’aime pas ça parce que ça abîme les affaires’. Toujours partir de soi. Comme ça, on ne renvoie pas l’enfant à ce que l’on juge être de la mauvaise éducation. C’est une forme de tolérance. Nos enfants font des petites bêtises aussi chez les autres. Et on n’a pas le monopole du bon sens. C’est important de se le rappeler. Ajoutons que critiquer les enfants des autres, c’est se rassurer soi-même sur le parent qu’on est ».

« Roh, j’l’aime pas »

Au-delà des critiques, il y a aussi les parents qui nous avouent qu’ils essaient de construire et déconstruire les amitiés de leur petit. Nous avons récolté plusieurs témoignages dans ce sens. Certains nous racontent qu’ils poussent vers d’autres copains. D’autres qu’ils mettent en garde à propos du petit pote, mais la franchise de Nicolas à propos d’une des grandes copines d’Églantine, 10 ans, est sans égale. Il se fend même d’un sentencieux « Roh, j’l’aime pas », qu’il répétera à plusieurs reprises. Mais que se passe-t-il ? Le papa, irrévocable, se livre : « Je n’aime pas que ma fille fréquente cette gamine. Et je lui dis parfois, en expliquant pourquoi. Elle lui donne de mauvais exemples et je trouve qu’elle ne la tire pas vers le haut. Un exemple, le smartphone : à peine 10 ans et elle en a un. Du coup, c’est incompréhensible pour ma fille qu’elle n’en ait pas un comme sa super cops’. Pas de bol en plus, c’est la copine qui habite le plus près de chez nous. Alors, sans interdire qu’elles se fréquentent, j’avoue que je ne mets pas un entrain dingue dans les invitations… ».
Témoignage sans phare qui soulève une question importante. Au fond, qu’est-ce qui se cache derrière cette inimitié parent-copain ? Et surtout comment aider les adultes à accepter le choix de leur enfant. Isabelle Taverna est intriguée. « Dès qu’un parent cherche à influer sur les amitiés, il devrait s’interroger. Qu’est-ce qui lui déplaît dans cette relation ? Plus encore : qu’est-ce qu’il craint ? Dans la situation de Nicolas, pourquoi ne pas réussir à se dire que si les deux amies s’entendent bien, tant mieux. Et si un jour l’enfant est déçue, elle doit l’être par elle-même. Le rôle du parent dans ces relations est finalement très en retrait. Il est là pour veiller. Pas pour façonner le jugement. Il doit accepter que l’enfant ne soit pas son clone et essayer de se détacher le plus possible de cette forme de liberté surveillée. Comment ? En se montrant disponible, en étant un interlocuteur, sans faire les questions et les réponses. Et si jamais, un jour, une catastrophe amicale se produit, ne jamais dire ‘Ah, tu vois, je t’avais prévenue’. Des déceptions, il y en aura. Aucun parent ne pourra jamais éviter ça à son enfant ».
Finalement, Isabelle Taverna invite à une sorte de bon sens très simple : s’évertuer à être un adulte qui envisage toutes ces amitiés et ces inimitiés se faire et se défaire, avec ses propres yeux d’enfant. Pas avec un regard de gardien de récré. Et accepter. Ouf. Sacrée mission quand même. Mais pourquoi ne pas essayer ?

Yves-Marie Vilain-Lepage

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6 livres pour parler des copains

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