3/5 ans

Les amitiés maternelles,
entre exclusivité et gentille meute

Vous la visualisez à tous les coups : une bande de parents, réunis devant un bâtiment scolaire à deviser sur les relations amicales tumultueuses de leurs jeunes enfants. Tous les travers y sont passés en revue. Du classique « T’es plus ma copine » à l’exclusivité des relations hypercomplexes : Sophia est la copine d’Alisha, mais Alisha ne jure que par Victor qui, lui, ne s’entend justement pas avec Sophia. Vous êtes perdu·e·s ? Nous aussi. Vite, il est temps de discuter de tout cela avec la psychologue Mireille Pauluis.

Les amitiés maternelles, entre exclusivité et gentille meute

8h30, les portes de l’école ouvrent. Comme le veut la tradition imposée par le code rouge, les parents sont invités à patienter sagement dehors, le temps que les bambins entrent, accueillis par leurs maîtresses. Une petite bande de maternelles de 3 ans d’âge s’écharpe, à coup de sentencieux « Je te parle plus », de « Je t’inviterai pas à dormir à la maison » ou, pire encore, de « Je ne t’aime pas ». La cause de ces rafales d’injures matinales ? Le fait qu’Agnès ait joué avec Dounia et pas avec Suzy. Très grave. Que se passe-t-il dans leur petite tête lors de telles échauffourées, le vivent-ils comme une trahison comme les adultes pourraient le faire ?

Ce ne sont pas encore des élèves

Pour notre psychologue, il y a deux phases avec plus ou moins 4 ans comme âge pivot. Mireille Pauluis explique : « Avant 4 ans, ils n’ont pas la structure pour penser aux conséquences de leurs actes. Ils et elles sont dans le moment présent, très vite remplacé par un autre. Les bagarres ne durent pas. Elles sont répétées. Rien n’est définitif. Les parents qui gardent deux copains ou copines toute une après-midi l’ont peut-être déjà entendu : ils et elles passent leur temps à se répéter qu’ils ne sont plus ami·e·s pour se réconcilier illico et se disputer de nouveau. Ils ne sont pas dans la continuité. Après, à partir de 4 ans, les enfants comprennent que l’autre peut penser différemment. Avant, ce ne sont pas encore des élèves, il y a quelque chose de très animal ». Notre psy explique d’ailleurs que les premières amitiés se construisent ainsi, de façon quasi instinctive.

Nicolas, papa de Mélodie, revient sur la brève histoire amicale entre sa fille et Salif, meilleur petit pote. « Ils se sont connus à la crèche. D’emblée, ils sont devenus les meilleurs amis du monde. Salif est parti en premier à l’école, Mélodie devait le rejoindre trois mois plus tard dans la même classe, en accueil. On était ravi. Le temps passe et c’est au tour de Mélodie de rentrer en maternelle. Avec cette angoisse de savoir si l’amitié allait survivre à trois mois de séparation. Oui. Ils se retrouvent et n’ont rien perdu de leur complicité. Seulement, dans l’équation, s’est invité un autre copain, Roméo, et, bien sûr, impossible pour Mélodie de comprendre ce que ce nouveau ‘meilleur copain’ vient faire ici. Et tous les jours, c’est la guerre ».

D’abord, comprenons comment se construisent ces amitiés. Le premier copain, ça veut dire quoi, chez un·e petit·e ? Mireille Pauluis explique : « Dès la naissance, dès les premiers instants de la vie, un bébé est outillé pour communiquer. Première chose, il recherche le regard de sa mère. En accueil maternelle, c’est le même procédé. L’enfant a tous les outils, mais il ne sait pas encore comment les faire fonctionner. Il cherche. Il accroche. Ça marche ? Chouette, alors il va entretenir ce lien. Il va l’enrichir. C’est comme ça que naissent les bons copains, les bonnes copines, les grandes amitiés. C’est un mécanisme neuronal, il y a quelque chose lié à la peau, lié aux odeurs. Certain·e·s sont plus doué·e·s que d’autres, mais quoi qu’il arrive, il est important de les laisser entretenir cette phase d’accrochage, sans intervenir. En les regardant faire ». Mais la délicate triangulaire, la polyamitié, le polyamour des cours de récré, ça se vit comment ?

« Les Gars »

Il arrive que nos expert·e·s nous donnent de meilleures illustrations ou nous livrent de meilleurs témoignages que ceux que nous leurs soumettons. C’est souvent le cas avec Mireille Pauluis qui nous raconte l’histoire de son petit-fils et de sa bande, « les Gars ». Une bande de cinq qui, comme son nom ne l’indique pas, comprend des filles et des garçons. Tous se connaissent depuis toujours et s’entendent à merveille. Ce qui ne les empêche pas d’avoir d’autres ami·e·s.
Mais, un jour, à un anniversaire, le petit-fils de notre experte annonce qu’il n’a pas invité un des membres, parce qu’il a osé jouer avec untel. Stupeur. Puis discussion. « Mais vous pouvez jouer avec d’autres ami·e·s ? Par exemple, toi, tu as une amoureuse et ça ne t’empêche pas d’aimer toujours tes ami·e·s – Oui, mais c’est pas un Gars », réplique dare-dare le petit-fils. Les parents laissent dérouler. Avant que ce dernier ne se rende compte qu’on ne brise pas une amitié pour si peu.

Mireille Pauluis d’expliquer qu’après 4 ans, quand la structure mentale se forme, lorsque l’on réalise que l’autre peut penser autrement, alors on balise. On cherche à voir ce qui fonctionne, ce qui va influer sur le comportement. Nos petit·e·s saisissent alors que certains mots, certaines attitudes font plaisir. Et d’autres au contraire vont blesser.

Observez plutôt les premiers signes de manipulation. Deux membres d’une même fratrie discutent. La première lance à l’autre : « Mon frère, je t’aime bien ». Sourire de l’autre. « Même si parfois je te trouve un peu moche avec tes lunettes ». Il déchante. « Mais, malgré ça, t’es trop génial », ré-enchantement du frère. « T’es quand même pénible parfois », ré-effondrement. Et caetera.

« À partir de 4 ans, les enfants comprennent que l’autre en face peut penser différemment. Avant, ce ne sont pas encore des élèves, il y a quelque chose de très animal » Mireille Pauluis, psychologue

Cette mécanique, c’est la même qui se joue quotidiennement dans les cours de récré entre ami·e·s. Nos enfants s’essaient. Ils ne sont pas nés avec le parfait petit guide du savoir-être en maternelle. Maintenant, la question qui travaille beaucoup de parents est une question de valeur. Dans tout ce flot d’expérimentations amicales, dans cette recherche d’exclusivité à l’autre, est-ce qu’il n’y a pas un peu de méchanceté qui sommeille ?

Les feux qui brûlent tout

Carla est la maman de Gabriel. Figurez-vous qu’elle nous l’affirme : son fils de 4 ans est le plus gentil du monde. Et si gentil soit-il, ce pauvre bambin subit chaque matin les assauts de son petit camarade Solal qui, au bout de quelques minutes de jeu, le rejette pour, cruellement, aller vers un autre et lui montre sciemment qu’il lui tourne le dos.

Alors quoi ? S’agit-il d’un pur acte de cruauté ? Mireille Pauluis tranche : « Avant 4 ans, non. Il peut y avoir un peu d’agressivité. Tu mords ? Je te mords. Nous sommes encore dans un comportement animal. Les parents sont plus dans le ‘dressage’ que l’éducation. En revanche, après, on comprend l’autre. Et on cherche à blesser. On voit que ça marche ? Formidable, on en joue. N’oublions pas que les comportements sont différents. L’école, c’est ce mélange. Les tempéraments de feu. Le tempérament bouleau brûle vite, mais ne dure pas. Le tempérament chêne brûle et brûle encore. Il faut de tout pour faire un feu. Il n’y a ni de mauvais, ni de bon bois ».

Et lorsque l’on se retrouve comme Clara, face à un petit Gabriel en larmes parce qu’on vit mal ce terrible abandon, comment réagir ? Dans un premier temps, notre experte conseille de reconnaître la tristesse et de partir de l’émotion de son enfant. « Ah oui, je comprends. Tu voulais jouer, mais pas ton copain. On n’a pas toujours envie de jouer aux mêmes jeux, tu sais. Il ne te rejette pas, il préfère juste jouer à ça ». L’enjeu consiste à sortir l’enfant de son angoisse de l’abandon et de la séparation, vous pouvez insister sur le fait que le lien n’est pas rompu : « Tu sais, ce n’est pas toi qu’exclut Solal. Il reste toujours ton copain. Ne t’inquiète pas, il va revenir très vite vers toi, vous êtes toujours bon pote. Tu sais bien qu’il revient toujours. Et puis, toi aussi, ça t’arrive de jouer avec d’autres amis ».

Mireille Pauluis insiste : il est important de montrer que l’on comprend, sans pleurer avec son enfant. Votre rôle consiste à l’aider à grandir. Soit l’aider à accepter. À se rassurer. À surmonter. Pour cela, rien de mieux que soutenir les compétences de son enfant : « Moi aussi, quand j’étais petit·e, je n’aimais pas ça. Et toi, je te connais, je vois comment tu es, je suis certain·e que tu vas apprendre à grandir et à dépasser ça ».

De nouveau, notre experte trouve une image saisissante. Les amitiés et leur lot d’apprentissages sont un peu comme les premiers moments à vélo. Quand vous lâchez votre enfant et qu’il se ramasse, vous n’allez pas lui dire : « C’est trop dangereux, tu ne rouleras plus ». Le lien avec les autres, c’est la même chose. Votre petit·e tombe, votre rôle consiste à l’aider à se relever pour mieux repartir. En travaillant sur la compréhension. « Pourquoi tu es tombé ? Je sais que tu peux y arriver ». La compréhension, ici, c’est l’empathie. Aider son enfant à se mettre à la place de l’autre. Lui dire qu’il va survivre à cette épreuve, les disputes, les pièges, ils ne durent pas. Vous le verrez alors rouler de lui-même. Et vous le savez, en matière d’amitiés, la route sera semée d’embûches. Mais quel bonheur de la sillonner, pas vrai ?

Yves-Marie Vilain-Lepage

ALLER + LOIN

Les relations amicales de l’ère maternelle vous intéressent ? Nous en avons d’autres pour vous. Deux articles s’imbriquent avec la problématique soulevée ici. Ses premiers p’tits potes, vous dit tout sur la construction amicale de nos petits sauvages et T’es plus ma copine sur les incessantes disputes de nos chères têtes qu’elles soient blondes, brunes ou rousses.