Les frères Dardenne de retour,
au cœur du fanatisme

Pour leur dernier film, les frères Dardenne nous plongent dans l’actualité. Présenté à Cannes, Le jeune Ahmed est porté de bout en bout par Idir Ben Addi. Il incarne avec une poignante justesse le désir d’absolu d’un ado de 13 ans aux prises avec les idéaux de pureté de son imam et la vie qui palpite, toujours à portée de main. Le Ligueur s’est entretenu avec Jean-Pierre et Luc Dardenne, quelques jours avant la compétition.

Les frères Dardenne de retour, au cœur du fanatisme - © Christine Plenus

« Je ne sais pas où il est », confie un Jean-Pierre d’excellente humeur. Dans une vigoureuse poignée de main, il reconnaît que c’est ainsi depuis l’enfance. « Mon frère avait toujours une bonne raison pour traîner derrière, sur le retour de l’école ». Une histoire de rôles, assumés jusque dans leur processus d’écriture. À l’arrivée de Luc, c’est dans une atmosphère chaleureuse qu’ils évoquent la construction du film : en tandem, quoi qu’il arrive.

Le film parle de fanatisme à travers les yeux d’un jeune garçon à peine sorti de l’enfance. Pourquoi ce thème ?
Jean-Pierre et Luc Dardenne : « C’est le contexte des attentats terroristes qui nous a poussés : comment en parler, que dire à ce propos qui ne soit pas seulement filmer la préparation d’un attentat ? Quelle faille exploiter pour raconter la possibilité de ces crimes ? Il y a déjà eu un ou deux films sur le sujet. Ce qui nous intéressait, c’était de voir comment un jeune pouvait se défanatiser, se déradicaliser. Au départ, on avait pensé à une fille plus âgée : nous y avons passé quelques mois et, finalement, les scènes étaient trop romanesques, cela paraissait angélique et un peu léger, les enchaînements étaient trop faciles. Les histoires à raconter autour manquaient de gravité. Puis on s’est dit qu’il fallait prendre un jeune garçon, entre l‘enfance et l’adolescence, qui sort de la maison, qui découvre d’autres gens, d’autres modèles, d’autres idéaux. À cet âge, on est ‘captable’, on peut plus facilement se faire manipuler. Il fallait qu’il soit pris par cet idéal de pureté que l’imam instille, mais qu’il soit encore un enfant qui peut changer, un ado qui n’est pas formé, qui peut encore y échapper. Là, il y avait enfin matière à cinéma. Quand on regarde le jeune Ahmed, on voit le corps d’un être qui n’est pas fini, encore un peu pataud quand il court, aux mains délicates. On voulait filmer cette maladresse, qui représente la part d’enfance, c’est ce qui reste du côté de la vie, qui échappe à l’imam, à son idéologie. »

Les adultes n’ont pas de prise sur son fanatisme, même pas sa mère : sont-ils impuissants ?
J.-P. et L. D. : « Le fanatique veut faire le bien. Chez lui, la conscience du mal n’existe pas. Quand il élimine quelqu’un, c’est pour le bien de ce qu’il défend. Son monde fonctionne de façon totalement binaire : nous les purs, eux les impurs dont je dois me protéger. Je dois éliminer ceux qui sont des obstacles à l’avènement du royaume des purs. C’est très difficile d’entrer en contact, il manque une dimension. Sa mère boit un verre, alors elle est impure. Sa sœur s’habille comme une jeune fille d’aujourd’hui, alors elle est impure. Nous avons rencontré des associations qui travaillent sur la déradicalisation, en Belgique et en France. Les éducateurs nous ont confortés dans cette idée : une fois qu’il y a eu passage à l’acte, il est très difficile de revenir en arrière, le retour à la vie doit intervenir avant. C’est l’impuissance de l’adulte aussi proche soit-il. »

L’autre figure d’autorité, c’est madame Inès, l’institutrice. Pour le jeune garçon, elle devient le symbole de son combat, il concentre sur elle le moyen de prouver sa pureté, de montrer son allégeance.
J.-P. et L. D. : « On a toujours pensé que la figure de prof serait une femme. Il s’en prend à toutes les femmes qu’il trouve sur sa route, même la jeune fille qui lui fait découvrir ses premiers émois amoureux. Les femmes, c’est l’impureté, c’est le péché. »

L’imam recommande de faire profil bas, il fait référence à la nouvelle génération à qui il reviendra de continuer le combat. La menace n’est jamais éteinte ?
J.-P. et L. D. : « Il est très important pour nous que le film soit aussi un document qui parle de notre époque. Aujourd’hui, les jeunes ne partent plus en Syrie. Mais des imams continuent de travailler en sous-main, dans la clandestinité. Celui de notre film tombe sur un jeune qui mort à l’hameçon, qui devient un bon adepte, qu’il va pouvoir façonner alors que son frère préfère aller jouer au foot.

Nous avons visité beaucoup de sites en ligne pendant la préparation du film. Les jeunes demandent absolument tout à leur imam : comment se comporter, que dire, que penser, comment se vêtir, ce qu’ils peuvent faire ou non… C’est fou : ils ne pensent plus par eux-mêmes, ils ont besoin d’être guidés pour tout. Ils ne sont pas radicalisés, mais ils cherchent des permissions pour les plus petits détails de la vie. »

L’enjeu du retour à la vie est énorme, très poignant dans le film.

J.-P. et L. D. : « Nous espérions au départ filmer comment Ahmed pouvait sortir du fanatisme, et ceux qui cherchent à l’aider. Très vite, il nous est apparu qu’il fallait quelque chose de fort, de grave. Comment le ramener dans la pureté de la vie, lui qui ne rêve que d’un absolu, celui de la pureté religieuse ? Nous nous sommes débattus avec cela, et nous avons pensé que la seule façon d’y arriver devait être douloureuse. »

Comment avez-vous rencontré le jeune Idir ?
J.-P. et L. D. : « Idir est apparu dès le premier jour de casting. On a senti tout de suite que nous étions en présence de quelqu’un de spécial. Il avait un sens du rythme extraordinaire. On a bien aimé son physique, et en plus, c’était comme un signe : il portait vraiment des lunettes ! Il avait aussi ce visage de petit coco, normal, attendrissant, presque doux. Nous l’avons revu plusieurs fois et c’était concluant. Il était important pour nous que les gens ne puissent pas projeter de stéréotypes. L’aspect économique et social est tenu en arrière, car il ne s’agit pas de cela. »

Dans le rôle d’Ahmed, Idir Ben Addi porte littéralement le film sur les épaules : comment s’est déroulé le tournage pour lui ?
J.-P. et L. D. : « Pour un enfant, c’est une aventure fondatrice, une belle et énorme responsabilité. Sur un tournage aussi intense, subitement, il quitte l’enfance ; pendant neuf semaines, toute une équipe dépend de lui. Les jeunes acteurs prennent très vite la mesure de cette responsabilité : quand ils se trompent, ils ont l’impression que c’est une catastrophe. C’est très beau pour nous de voir naître un comédien et Idir, garçon rêveur avec beaucoup d’humour, a beaucoup aimé ça. Il était juste un peu gêné de n’avoir que 12 ans, d’être ‘un 2005’ comme il disait. Il aurait préféré que l’on puisse dire qu’il était ‘un 2004’. »

La thématique est assez délicate à aborder : comment a-t-il appréhendé le tournage ?
J.-P. et L. D. : « D’abord, il était très important que ses parents soient d’accord. De notre côté, nous donnions à Idir le sens de la scène que nous allions tourner : ‘il s’agit de’. Il nous répétait bien que lui n’était pas comme ça, c’était très important pour lui, pas question de confondre la réalité et la fiction. Ses parents trouvent qu’il est trop jeune pour en parler, c’est la raison pour laquelle il ne donne pas d’interviews. »

Que représente le festival de Cannes pour la carrière d’un film ?
J.-P. et L. D. : « C’est une formidable caisse de résonnance. La présence de spectateurs avertis, près de 4 000 critiques du monde entier : c’est aussi l’événement le plus médiatisé au monde après les Jeux olympiques ! À un moment donné, un éclairage fantastique est mis sur votre film. Ça peut être très bien ou très mal, mais c’est le jeu. Et puis c’est un endroit qui recèle une partie de l’histoire du cinéma. Que votre film s’inscrive à un moment donné dans cette histoire, c’est extraordinaire. »

Propos recueillis par Aya Kasasa

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Rattrapage cinéphile

Pour le Ligueur, les frères Dardenne ont partagé les films traitant de liens familiaux ou de thématiques familiales qui les ont particulièrement touchés. Luc plébiscite E.T. de Spielberg : « C’est l’étranger qui arrive dans la famille. J’ai adoré montrer ce film à mes enfants ». Jean-Pierre de son côté évoque À nos amours de Pialat, et aussi un film terrible, Allemagne année zéro de Rossellini, qui suit le destin tragique d’un jeune garçon de 12 ans dans le Berlin de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Comédies et aventures ? Les frères wallons se retrouvent pour regarder La Guerre des boutons d’Yves Robert et Les contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang.

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