16/18 ans

Les jeunes, une génération
en mal d’expériences ?

Nous avons rencontré Vincent de Coorebyter à l'occasion de sa préface pour un livre important - mal titré - Génération internet. Son auteure, l'Américaine Jean Twenge, y dépeint la jeune génération, l'iGen, cette jeunesse hyperconnectée, hypertolérante, mais hyperapeurée, pas rebelle pour un sou et surtout non préparée au monde adulte. L'ouvrage est riche de statistiques, d'analyses et de témoignages. Le philosophe nous sert de guide. Mieux encore, il nous livre les clés d'une génération qui brouille tous les repères.

Les jeunes, une génération en mal d’expériences ?

Est-ce que ce livre parle de toutes les adolescences et pas juste de celle made in U.S.A ?
Vincent de Coorebyter : « L'étude est en effet menée exclusivement auprès de jeunes Américains. Mais ce que j'aime dans la démarche de Jean Twenge, c'est le soin qu'elle a pris à ce que les études statistiques représentent toute cette classe d'âge, tous horizons confondus. Soit l'intégralité des États-Unis. Et à travers elle, la jeunesse occidentale, puisque l'on tend à une homogénéisation culturelle. Le livre me paraît conforme à beaucoup de réalités de chez nous. Par exemple, l’immaturité de cette génération, son instabilité, l’indécision par rapport au sexe, au couple et à la famille, l’addiction, la socialisation. Dans l'ensemble, le livre me semble coller à notre iGen belge. Après, il est vrai que certains points paraissent exclusivement propres à la culture américaine, je pense à ceux ayant trait à la sécurité et à l'obsession de la protection des enfants. Notamment la protection émotionnelle sur les sujets politiques, sexuels ou autres qui montre combien les adolescents américains sont à fleur de peau et ont tendance, de plus en plus, à se réfugier dans des espaces protégés. Il existe même des pièces que l'on appelle les ‘espaces positifs’, pour réparer et conforter les émotions, en quelque sorte. Là, ça reste encore typiquement américain. »

Vous avez étudié ce livre, dense et riche en informations. C’est surprenant de vous voir préfacer un livre qui traite de la génération internet. Qu'est-ce qui vous a intéressé ?
V. de C. : « En réalité, le titre est trompeur. Les chapitres qui traitent des écrans sont peu nombreux. Le livre va bien au-delà de la question du numérique. Le bandeau de la couverture dit ‘Comment les écrans rendent nos ados immatures et déprimés’, mais le travail de Jean Twenge soulève bien plus de pistes que celle-là. Ce qui m'a intéressé, c'est de voir ce qu'une auteure américaine dit de l'individualisme aujourd'hui. Je donne un cours sur ce sujet et j'ai publié Deux figures de l'individualisme (Académie de Belgique). Chez Twenge, les données sont très récentes. Elles mettent en évidence des phénomènes nouveaux, inattendus. Le constat général, dont on va reparler, c’est que les jeunes deviennent de moins en moins autonomes. Pourquoi ? Le numérique ? On en débat avec le psychiatre Serge Tisseron (ndlr : qui signe la postface du livre). Il fait montre d’un désaccord, affirmant que l’auteure n’apporte rien de tangible sur le lien entre le mal-être des jeunes et le monde numérique. Personnellement, je fais le choix d’étudier les données et de les prendre telles qu’elles sont présentées.
Jean Twenge compare les ados d'aujourd'hui, nés depuis 1995, à ceux des millenials, nés entre 1980 et 1994, et ceux de la génération X, nés entre 1965 et 1979. Et il y a rupture. Les jeunes n’ont plus de comportements typiques de la jeunesse. Elle les montre moins soucieux de leur autonomie, de moins en moins rebelles, moins enclins à sortir... et paradoxalement, elle les montre plus individualistes sur les questions liées aux valeurs, à la religion, à la politique... »

Pas préparé·e·s à la vie adulte

Qu'est ce qui explique cette perte d'autonomie ?
V. de C. : « Une amorce d'explication est peut-être à chercher du côté du regretté sociologue Paul Yonnet. J’établis d’ailleurs plusieurs similitudes entre son travail et celui de Jean Twenge. Pour Yonnet, la rupture forte naît de la maîtrise de la contraception. On ne fait plus que des enfants choisis. Un enfant choisi est un enfant voulu. On le soumet à moins de contraintes, on ne l'oblige pas, par exemple, à des horaires stricts. On va être plus souple face aux attentes scolaires, on va le laisser dormir avec son GSM et tant pis pour le sommeil, on va lui laisser une liberté de choix... On assiste à un véritable fossé des générations. Le parent est un copain. Là encore, il y a paradoxe. Yonnet explique que l'enfant est autonome très jeune et que c’est à double tranchant. Le parent ne se sent plus le droit d'imposer des normes, il les propose. Et donc, ces enfants ne sont pas mis sous pression pour devenir plus tard des adultes. Cette jeune génération n'a pas les mêmes armes que les générations précédentes où l'on contraignait la jeunesse, où on la responsabilisait. On constate donc qu'il leur manque des items. Ils sont beaucoup moins indépendants, au sens de l'autosuffisance, de l’entrée dans la vie adulte. Tout le réseau des contraintes et des soumissions s'est atténué avec cette nouvelle donne de l'individualisme. »

Mais l'impact des réseaux sociaux là-dedans ?
V. de C. : « Jean Twenge évoque à plusieurs reprises l’emprise du smartphone dans le quotidien des jeunes. Elle n’affirme jamais rien sur les conséquences et ne fait que suggérer l’impact. Selon elle, les réseaux sociaux peuvent contribuer à un retard de maturité. Parce que l'écran accapare autant nos jeunes, ils grandissent moins vite. Là où les générations précédentes voulaient échapper à la société modèle, là où ils voulaient vivre à fond leur jeunesse, sans limite, dans l’excès, sans se soucier de la mort, celle-ci semble plus prudente. L'écran permet de tâtonner. De s’essayer sans se risquer, par exemple en amour. Et les parents là-dedans ? Ils sont très heureux de voir les ados rester à la maison. Ils les gardent bien au chaud et au nid le plus longtemps possible.
Ce repli de nos jeunes sur une doublure de la réalité n'est pas sans conséquence : chute du niveau scolaire, déclin de la lecture, recul des compétences et du bien-être. Faut-il pleurer tout cela ? Encore une fois, tout au long de l'ouvrage, Jean Twenge ne tranche jamais. Mais on la sent inquiète. Si tout cela s'accompagnait d’effets positifs, si cette immaturité pouvait conduire à une forme de slow société dans laquelle on développe de nouvelles formes de compétences, ce serait formidable. Mais ce qui effraie ici l'auteure, ce sont les nombreux aspects négatifs qui découlent de cette difficulté à devenir adulte. Les chiffres montrent des phénomènes très inquiétants comme les tendances suicidaires, la perte d'estime de soi des jeunes. Alors pour vous répondre, smartphones, réseaux sociaux, oui, mais l’expliquer comme seule causalité est à mon sens très incomplet. »

Des parents pas moins concernés mais moins attentifs

Et alors, quel est l’impact des parents par rapport à cela ?
V. de C. : « Cet enfant voulu, neuf et exceptionnel - le leur - évolue sans contrainte. Mais paradoxalement, ces mêmes parents ne sont plus là. Ils sont eux aussi derrière l'écran. Alors que le pendant de l'individualisme, c'est l'attention du parent. Une fois que celui-ci devient narcissique à son tour, on a une jeunesse en quête d’une approbation et d’une évaluation constantes. Les réseaux sociaux ont un effet très destructeur. Je poste une photo. Combien de personnes ont liké ? Combien ont commenté ? Avec, à chaque fois, la peur du harcèlement et l'inquiétude permanente de la non-reconnaissance. Cette jeunesse est addict à la reconnaissance. Et Jean Twenge explique que, faute d’être satisfaite, cette addiction favorise le stress, l’anxiété et la dépression de nos enfants. Pourquoi ? Ces enfants voulus, nés désirés, sont habitués à une certaine forme de bienveillance dont les parents les ont bercés. La moindre action négative contribue au mal-être. D'où cette dépendance à la reconnaissance symbolique, à la caresse virtuelle. Observez par vous-même, on ne fait jamais un selfie pour soi-même. Si ça ne marche pas sur les réseaux sociaux, c'est la catastrophe. Et in fine, le problème est que même si on est populaire sur l'écran, ce n'est jamais aussi épanouissant que des rapports humains en tête à tête. Le virtuel ne reste jamais qu'une forme affaiblie et un ersatz de relation humaine. »

Vous allez complètement paniquer nos lecteurs. Que peut-on leur dire ?
V. de C. : « Je ne suis pas très compétent pour donner des conseils aux parents. On peut peut-être leur recommander de lire le livre, accessible au grand public, même si sa densité peut effrayer au premier coup d’œil. Je pense que chacun peut se situer et peut-être aussi se remettre en question sur l'enjeu des écrans. Pourquoi ne pas se montrer un peu plus rigoureux ? Se dire : ‘Je l'empêche de dériver et, moi, je m'impose la même chose’. C’est toujours plus intéressant que d’affirmer que le parent doit exercer un contrôle. Ensuite, il me semble utile d’inviter le lecteur à une réflexion sur l'équilibre de la liberté de choix. Qu'est-ce qui nuit à la capacité d'autonomie de mon enfant ? Est-ce que tout ce que j'autorise aujourd'hui ne va pas lui créer des difficultés dans sa vie d'adulte ? Cette génération n'accepte pas les ordres, elle ne veut pas entrer rapidement dans le monde du travail, elle a des difficultés à s'engager durablement dans le couple. Puis demain, dans le rôle parental. On voit apparaître une forme inquiétante de célibat endurci, de vie solitaire. On se consacre d'abord à soi. De iGen, on deviendra iCelib. Tous ces comportements inquiètent Jean Twenge. On la sent très alertée quand elle dit dans son livre : ‘Ils entreront en couple plus tard, parce qu'ils ont peur’. Cette peur, c’est le plus inquiétant. Elle est alimentée par le fait que l'écran est une situation idéale de proximité éloignée. ‘Je suis proche, mais à distance grâce à mon avatar’. Les réseaux sociaux sont une sorte de voile. Cette présence est une modalité d'absence. Pas de face-à-face. Par exemple, le smartphone ne sert plus de téléphone. La conversation téléphonique, encore une fois, fait trop peur. On assiste donc à la perte d'un certain type de capacité sociale. Qui mieux que le parent se doit de cultiver et de réparer si besoin ces aptitudes ? »

Propos recueillis par Yves-Marie Vilain-Lepage

À lire

Génération internet, de la professeure Jean M. Twenge (Mardaga). Un ouvrage dense, fourmillant d’informations en effet très accessibles que l’on ne manquera pas d’explorer tout au long de la saison, en vous faisant intervenir, vous, les parents.